Jacques Monod naît en 1910 : le XXe siècle est incontestablement son siècle et ce d’autant plus qu’il en est lui-même une figure. Les points de repère proposés ici fournissent un éclairage, partiel et partial, du contexte dans lequel a vécu Jacques Monod et qui l’a très certainement marqué. Ces repères, d’inégales valeurs, sont construits comme des incursions, des touches permettant de saisir la portée d’un événement ou d’appréhender brièvement une période. La France et l’Europe occuperont la place principale dans ce panorama. Les événements scientifiques et politiques y sont privilégiés.
L’article précédent1 a passé en revue la période allant de la guerre froide ayant succédé à la fin de la Seconde Guerre mondiale à l’effondrement du bloc soviétique. Moins chronologique, le présent article s’attache à souligner quelques volets qui ont marqué la deuxième moitié du XXe siècle.
Une prospérité en trompe-l’œil
Les années 1960 à 1980 sont appelées « les trente glorieuses » en référence à la croissance économique et la consolidation des acquis sociaux associées à cette période. Mais elles ne concernent que le monde occidental développé, tandis que le « Sud » subit encore la misère, le sous-développement et la spoliation de ses ressources.
21 avril 1960 : inauguration officielle de la ville de Brasilia au Brésil par son « promoteur » politique, le président Juscelino Kubitschek. Construite en trois ans et demi sur un plateau inhabité situé à 1100 m d’altitude et conçue notamment par l’architecte Oscar Niemeyer, cette ville est à l’image de la frénésie urbanistique et architecturale qui s’empare de nombreuses villes du monde, l’utopie s’y ajoutant ici. Les constructions y sont pourtant assez banales, à l’exception de quelques réalisations phares dans le style des « grands ensembles » qui envahissent les banlieues des grandes villes pour loger les employés et les ouvriers, repoussés des centres-villes par la cherté des loyers ou nouveaux venus des campagnes ou de l’étranger.
12 avril 1961 : le cosmonaute soviétique Youri Gagarine effectue un tour de la Terre en orbite à bord du vaisseau spatial Vostok 1. Les USA sont pris de vitesse, ce qui décide le président Kennedy à promettre la Lune. Satellites circumterrestres, vols habités, programmes non habités vers la Lune – Luna (soviétique) et Ranger (américain) – se succèdent.
22 novembre 1963 : assassinat à Dallas du président des États-Unis John F. Kennedy, figure emblématique d’une Amérique moderne.
20 juillet 1969 : les astronautes américains Neil Armstrong et Edwin Aldrin foulent le sol lunaire à bord du module Eagle dans le cadre de la mission Apollo 11, accomplissant la promesse de Kennedy. L’exploit n’aura pas de suites effectives dans la conquête spatiale, car le coût de l’opération est considérable, sans retombées économiques et scientifiques directes, quand des robots peuvent rendre de meilleurs services. Si un vol habité vers Mars n’est pas complètement exclu, il demeure un objectif délicat et très incertain.
1971 : envoi du premier courrier électronique. Si l’idée de réseau informatique naît dans les années 1950, sa réalisation concrète ne prend vraiment forme qu’entre 1967 et 1969 avec le réseau ARPANET qui relie des ordinateurs. ARPA est une agence du ministère américain de la Défense.
En occident, des voix s’élèvent pour dénoncer la « société de consommation » et ses marqueurs : la publicité, le gaspillage, l’individualisme. Elles convergent vers des mouvements de protestation initiés dans les universités. En France, ce sont les fameux « événements de mai-juin 68 » évoqués dans la biographie de Jacques Monod2. Ces événements, relayés rapidement par des luttes sociales, s’inscrivent dans un mouvement de libération des carcans de la société bourgeoise conservatrice.
1967 en France, vote de la loi Neuwirth (du nom de son rapporteur et défenseur) légalisant la contraception.
1975 en France, vote de la loi sur l’interruption volontaire de grossesse sous l’impulsion de la députée Simone Veil (1927-2017), par ailleurs rescapée des camps de la mort nazis.
31 mai 1976 : décès à Cannes de Jacques Monod, dont le nom reste d’abord associé au prix Nobel de physiologie ou médecine qui lui est décerné en 1965, mais aussi à ses combats et engagements politiques et sociétaux3.
Que restera-t-il de ces avancées au XXIe siècle, lorsque déjà des forces conservatrices voire réactionnaires se mobilisent pour tenter de les effacer et d’en empêcher d’autres ?
La construction européenne
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les pays de l’Europe doivent affronter des défis majeurs : la reconstruction, la guerre froide et l’évitement à tout prix d’un nouveau conflit.
Dès 1951, le Traité de Paris institue la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) entre six pays d’Europe : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas. Le processus sera long, semé d’embûches mais progressera grâce à ses visionnaires et ardents défenseurs comme Jean Monet (1888-1979) et Maurice Schuman (1911-1998).
- 25 mars 1957 : signature du Traité de Rome entre ces six mêmes pays qui fonde la Communauté économique européenne (CEE), devenue depuis Union européenne.
L’idée européenne remonte certes plus loin dans l’histoire : elle est exprimée dès la Renaissance, revient au XVIIIe siècle, et d’une certaine façon on peut dire que l’Empire Romain en avait été une sorte de préfiguration. La suite du processus sera marquée par un double mouvement.
Un renforcement de l’intégration européenne par des abandons, certes modestes, de souveraineté des États au profit de l’Union ; ainsi, sont instaurés, pour ne citer que les étapes les plus importantes, en 1986 l’Acte unique européen, en 1992 le Traité de Maastricht, en 2002 l’euro, monnaie en vigueur dans une majorité des pays de l’Union, en 2007 le Traité de Lisbonne.
Une extension progressive par l’entrée de nouveaux pays. Ainsi le Royaume-Uni, l’Irlande et le Danemark font leur entrée en 1973, la Grèce en 1981, l’Espagne et le Portugal en 1986. Le grand élargissement de 2004 concerne : l'Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie, la Hongrie et la Slovénie, les îles méditerranéennes de Malte et de Chypre. D’autres pays sont prévus. Le Royaume Uni en sortira pourtant en 2020. La Turquie a un temps demandé l’adhésion, mais les conditions posées et les oppositions en Europe en ont eu raison.
Conçue à l’origine comme un marché unifié qui supprime les barrières douanières, cette Europe se dote progressivement d’institutions politiques. En 1979, on élit au suffrage universel un Parlement européen qui siégeait déjà à Strasbourg. La même année est créé un système monétaire européen pour limiter la spéculation et la concurrence entre les monnaies nationales.
- 1er janvier 2002 : mise en circulation de l’euro pour une partie de l’Union, les pays qui le veulent et dont on estime que les économies sont assez développées et les finances solides.
Si la construction européenne se poursuit, le monde n’est pas à l’abri de soubresauts économiques et politiques.
Octobre 1973 : premier choc pétrolier. En pleine guerre du Kippour au Moyen-Orient, les pays arabes producteurs de pétrole décident une baisse de la production pour des motifs politiques (faire pression sur Israël), mais aussi parce que le dollar est fortement déprécié, ce qui floue les pays exportateurs d’or noir. C’est la panique dans le monde, le prix des matières premières flambe, l’économie est fragilisée, le système monétaire international doit être revu. C’est alors que la France décide de développer son programme de production d’électricité de source nucléaire. Un deuxième choc pétrolier se produira en 1979.
25 avril 1974 : révolution des œillets au Portugal. Le coup d’État de militaires subalternes met fin à 48 ans de dictature de Salazar. Il amorce la fin du dernier empire colonial d’Afrique (Angola, Mozambique, Guinée-Bissau, Cap-Vert) et d’Asie (Macao, Timor-Leste) et la modernisation du pays, longtemps source d’émigration de travail vers la France notamment. La mort de Franco en Espagne l’année suivante permet le retour à la démocratie pour toute la péninsule ibérique, préparant l’entrée dans la Communauté européenne des deux pays ensemble le 1er janvier 1986.
Les institutions européennes sont critiquées de l’intérieur par une rhétorique populiste qui spécule sur les difficultés que peuvent rencontrer tel ou tel secteur de la population, nonobstant le processus de mondialisation de l’économie à l’origine d’une tendance à la désindustrialisation aux conséquences sociales délétères. Elles sont aussi critiquées de l’extérieur car elles forment un rempart – certes fragile – aux ambitions dérégulatrices de la techno-industrie moderne.
Une planète vivable encore pour combien de temps et pour qui ?
La Terre est limitée et ses ressources doivent être épargnées, les écosystèmes sont fragiles et la nature doit être protégée, au risque de mettre en péril le devenir de l’humanité. Émission exponentielle de gaz à effet de serre ayant pour conséquence un réchauffement climatique sans précédent. Amenuisement de la couche d’ozone (ce dernier phénomène ayant pu être contrecarré). Recours massif aux engrais et aux pesticides dans l’agriculture, malgré l’émergence de cultures « bio ». Biodiversité très fortement menacée. Gestion des déchets en augmentation quantitative et en dangerosité croissante. Disponibilité et qualité de l’eau douce devenues problématiques. Croissance des besoins en énergie d’une population mondiale en expansion.
Les catastrophes dues à des centrales nucléaires (Tchernobyl en avril 1986, Fukushima en 2011) devraient inciter à la prudence. L’action militante d’organisations non gouvernementales, les rapports des experts et les grands sommets mondiaux favorisent la prise de conscience que, bien plus que de préservation de la nature ou de l’environnement, c’est un développement durable (sustainable development) qu’il faudrait pouvoir assurer.
- Juin 1972 : première Conférence des Nations Unies sur le Développement Humain à Stockholm, plus tard baptisée premier Sommet de la Terre. Il adopte des principes pour lutter contre la pollution (suite notamment à l’intoxication au mercure des poissons à Minamata au Japon). Il sera suivi d’autres, dont le célèbre sommet de Rio en 1992. Mais entre-temps, il aura déclenché ou servi d’écho à la polémique sur la croissance économique que certains écologistes veulent arrêter.
La croissance de la population mondiale, notamment en Asie et en Afrique, fait craindre pour l’avenir. Si les prévisions inquiétantes des années 1970 ont été revues à la baisse, on prévoit 8 à 9 milliards d’habitants en 2025 (prévision réalisée). L’exode rural et l’industrialisation des pays en voie de développement ont renforcé l’urbanisation plus ou moins chaotique. Dans les pays riches, les « cités dortoirs » engendrent le malaise des banlieues. Dans les pays pauvres, 1 milliard de personnes vivent dans les taudis de bidonvilles et autres favelas où s’entretiennent les trafics et la sous-éducation. Les flux migratoires semblent s’intensifier, alors que l’intégration des immigrés dans les pays développés peine à s’effectuer, sur fond d’inégalités sociales et de réveil des identités des peuples anciennement colonisés.
Les écarts de développement entre pays, les inégalités sociales et culturelles deviennent de plus en plus intolérables. Si la Révolution verte débutée dans les années 1950 a tenté de venir à bout de la faim dans le monde, des famines liées notamment à la sécheresse continuent d’apparaître épisodiquement (au Sahel notamment), et à l’heure actuelle 1 milliard d’humains ne mangent pas à leur faim et souffrent de malnutrition. L’émergence de nouvelles puissances économiques (Japon d’abord, puis plus récemment Chine, Inde, Brésil, etc.) ébranle les acquis des puissances traditionnelles et les crises financières se succèdent sur fond de croissance qui s’essouffle. On voudrait rechercher de nouveaux modes de croissance, préserver les modèles sociaux les plus performants tandis que la concurrence mondiale s’exacerbe et que les déficits des finances publiques se creusent.
Les progrès de l’hygiène individuelle et publique, la découverte des antibiotiques et la devenue toute-puissance du médicament ont pu donner l’illusion, après l’éradication de certaines épidémies (variole) par la vaccination, que l’humanité était désormais à l’abri sanitaire. Pourtant, le cancer demeure un fléau, l’apparition du SIDA a mis la science en échec malgré les traitements aujourd’hui efficaces, de nouvelles maladies sont liées au vieillissement. Là encore sur fond d’énormes inégalités, l’allongement de l’espérance de vie pose des problèmes médicaux, sociaux et économiques. L’essor des nouvelles technologies au service de la médecine (appareillages sophistiqués, génie génétique, nanotechnologies…) relance l’espoir d’une vie plus longue en bonne santé, mais pour les privilégiés. Les catastrophes naturelles ou technologiques peuvent compromettre la santé de très nombreuses populations.
Décédé en 1976, Jacques Monod avait pressenti quelques-uns des problèmes auxquels l’humanité doit faire face. Son œuvre scientifique aura marqué le siècle en s’inscrivant dans un mouvement de développement sans précédent de la biologie devenue moléculaire. Cette œuvre est couronnée en 1965 par l’attribution du Prix Nobel de physiologie ou médecine, dont nous avons retracé ici l’autopsie. Il n’était pas inutile de rendre compte du contexte politique et culturel dans lequel elle avait pris place.
Notes
1 voir ici Le siècle de Jacques Monod 2/3: quelques repères.
2 voir ici Le siècle de Jacques Monod 1/3 : quelques repères.
3 voir ici Jacques Monod, un biologiste dans le siècle.















