Jacques Monod naît en 1910 : le XXe siècle est incontestablement son siècle et ce d’autant plus qu’il en est lui-même une figure. Les points de repère proposés ici fournissent un éclairage, partiel et partial, sur le contexte dans lequel a vécu Jacques Monod et qui l’a très certainement marqué. Ces repères, d’inégales valeurs, sont construits comme des incursions, des touches permettant de saisir la portée d’un événement ou d’appréhender brièvement une période. La France et l’Europe occuperont la place principale dans ce panorama. Les événements scientifiques et politiques y sont privilégiés.

Après la Révolution française de 1789 puis l’épopée napoléonienne, la France retrouve une certaine normalité européenne au cours du XIXe siècle. Les progrès scientifiques et techniques ainsi que le développement de l’économie favorisé par l’accumulation antérieure du capital marchand vont conduire à une révolution industrielle en Europe. Depuis la fin du Second Empire (1852-1870), la France vit sous la IIIe République. Cette démocratie libérale est marquée par les combats pour la laïcité, l’éducation et la consolidation de l’unité de la patrie.

Les amorces du siècle

La Belle Époque des années 1879-1914 est, pour les Européens, une période de paix et de très relative prospérité, succédant à la guerre franco-prussienne de 1870-1871. Toutefois, cette période est aussi marquée par les conquêtes coloniales des grandes puissances du moment. Le Royaume-Uni et la France, en particulier, se partagent l’Afrique et une partie de l’Asie.

La révolution industrielle, adossée à la révolution technologique, assure le progrès que l’on imagine alors continu : c’est le positivisme promu notamment par Auguste Comte, sur fond d’inventions et de réalisations comme la machine à vapeur, le chemin de fer, l’automobile, l’aviation, le téléphone, la photographie, le cinématographe, la construction du métro, les progrès de l’électrification, etc., et même les balbutiements de la télévision.

  • 1900 : publication de L’interprétation des rêves du médecin neurologue viennois Sigmund Freud (1855-1939). C’est l’un des textes fondateurs de la psychanalyse, qui devient à la fois une psychothérapie et une théorie du psychisme. La psychanalyse aura marqué le XXe siècle, suscitant un engouement, des controverses et des polémiques encore très présentes.

  • 25 août 1900 : le mot télévision est employé pour la première fois lors du congrès international d’électricité. Sans pouvoir dater précisément l’invention technique, long processus de tentatives depuis le milieu du XIXe siècle, les premières émissions régulières télédiffusées font leur apparition à partir du début des années 1930 en Europe puis aux États-Unis. Un bouleversement est à venir dans la vie quotidienne des gens.

  • 1904 : invention du tube électronique, ancêtre du transistor. Branche de la physique appliquée, l’électronique traite de la mise en forme et de la gestion des signaux électriques. Son essor a conduit à la miniaturisation des composants et surtout à fournir le support matériel des systèmes informatiques dont le développement se fera dans la seconde moitié du siècle.

  • 1905 : publication par le physicien allemand Albert Einstein (1879-1955) de sa théorie de la relativité restreinte. Elle remet en cause pour la première fois la gravitation de Newton et engage une « révolution culturelle » dans la physique. C’est aussi l’année de la première Révolution russe qui tente d’en finir avec le régime tsariste.

  • 1910 : avec son aquarelle non figurative, le peintre russe Vassily Kandinsky (1866-1944) ouvre l’ère de l’art abstrait. Ce courant artistique se développe au cours du siècle en peinture puis en sculpture.

C’est dans ce contexte que va se dérouler en Europe un conflit qui prendra cette fois une dimension internationale.

La « Grande Guerre »

D’une violence encore inédite dans l’histoire antérieure, la Première Guerre mondiale (1914-1918) a fait neuf millions de morts. Elle fut indirectement le théâtre du génocide arménien perpétré en Turquie en 1915-1916. L’épidémie de grippe de 1918 achève de fragiliser les populations déjà très éprouvées par cette guerre qualifiée de « totale ».

Résultat de la volonté des grandes puissances européennes de se partager le monde en redistribuant leurs colonies et leurs zones d’influence, elle fut aussi l’occasion pour la Russie, engagée aux côtés de la France et de l’Angleterre, d’entrer dans un processus révolutionnaire à l’automne 1917. La Révolution d’Octobre conduit à la prise du pouvoir par le parti bolchevik emmené par le célèbre Lénine (1870-1924), lequel décide la sortie de la Russie du conflit armé.

Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, en effet, la révolution industrielle s’accompagne de l’essor du mouvement ouvrier. La production se mécanise fortement, entraînant la ruine des petits ateliers. La taylorisation et le régime du salariat, sans asservir, exacerbent la concurrence et privent les travailleurs de l’essentiel des richesses qu’ils créent.

Après les socialistes utopiques, le philosophe Karl Marx (1818-1883), opposé aux anarchistes, développe une doctrine, le matérialisme historique, qui va inspirer une partie du mouvement ouvrier. Sous cette influence, Lénine instaure la « dictature du prolétariat » dans ce qui devient l’Union soviétique après 1917. Autant dire que dans le reste de l’Europe, du côté des puissances d’argent surtout, on craint la contagion.

Entre deux massacres

Comme pour oublier ces épisodes douloureux, les années 1920 sont appelées les « années folles » : on danse, on chante, on fait la fête… D’Amérique est venu le jazz, que l’on écoute à la radio. Dans la vie quotidienne, l’électroménager se développe. À Paris, les quartiers de Montmartre et Montparnasse sont les foyers d’un grand renouveau artistique, le mouvement surréaliste : en peinture (Max Ernst, Salvador Dalí…), en littérature et poésie (André Breton, Paul Éluard…), dans le cinéma (Jean Cocteau, René Clair…). Au théâtre, on applaudit Louis Jouvet et Charles Dullin… Le spectacle sportif devient à la mode : succès du Tour de France (cyclisme) et des Jeux olympiques de Paris en 1924. Une culture populaire se développe autour de chanteurs comme Maurice Chevalier et Mistinguett.

  • 1922 : le Turc Mustafa Kemal (1881-1938), dit Atatürk, après des combats contre les puissances occidentales, proclame la République sur les restes de l’empire ottoman et entreprend, de façon autoritaire, une profonde modernisation du pays : laïcité, droit de vote des femmes, remplacement de l’alphabet arabe par l’alphabet latin, etc.

  • octobre 1922 : l’Italien Benito Mussolini (1883-1945) devient président du Conseil et instaure progressivement un régime populiste et autoritaire, le fascisme, qu’il dirigera jusqu’en 1943 avec le titre de Duce. Il sera l’allié d’Hitler en Allemagne.

  • 1924 : en URSS, à la mort de Lénine, le pouvoir est confisqué par Staline (1878-1953) qui instaure un régime de terreur féroce. Déportations de populations, emprisonnements arbitraires en hôpitaux psychiatriques ou dans des camps reculés de Sibérie (Goulag), exécutions d’opposants, procès truqués vont marquer les 29 années de son pouvoir. Plus désastreux, des famines successives ravagent le pays, engendrées par la mauvaise gestion, la corruption et l’emprise de la bureaucratie. Les historiens évaluent à plusieurs dizaines de millions de morts les conséquences directes et indirectes du stalinisme.

  • 1928 : en Angleterre, Sir Alexander Fleming découvre la pénicilline. Au contact de la moisissure Penicillium notatum, des colonies de staphylocoques ne se développent pas. Cela lui suggère qu’une substance issue du microchampignon joue un rôle antibiotique. Cette découverte rappela des constats similaires faits dès la fin du XIXe siècle, notamment par Pasteur. Son importance ne fut comprise qu’à partir de 1940, ouvrant la voie aux États-Unis à la commercialisation en 1945 des premiers antibiotiques. Une ère nouvelle s’ouvrait pour la médecine et la santé publique, en même temps que naissait l’illusion d’en finir avec les épidémies.

L’entre-deux-guerres, c’est aussi la crise économique et sociale des années 1930.

Dès 1929 se produit en Europe et en Amérique un immense krach boursier. Cette crise financière induit une crise économique majeure, mettant au chômage des millions de travailleurs dans le monde et ruinant de nombreux épargnants et petits actionnaires.

L’Allemagne est particulièrement touchée, ce qui favorise la montée de l’extrême droite et en particulier du Parti national-socialiste (dit nazi) dirigé par Adolf Hitler. L’amertume laissée aux Allemands par le Traité de Versailles mettant fin à la Première Guerre mondiale, qui humilie l’Allemagne et la dépossède, est un terreau fertile du nationalisme. Mais le parti nazi va encore plus loin avec son organisation paramilitaire qui sème la terreur. Son idéologie s’inspire directement de Mein Kampf, livre dans lequel Hitler prône la haine des Juifs et des « races » jugées « inférieures », promouvant le mythe « aryen » et la « grande Allemagne ».

  • 1932 : élection du 32e président des États-Unis, Franklin D. Roosevelt (1882-1945) qui mène, à la suite de la grande dépression de 1929, une politique de réformes économiques et sociales (New Deal). Réélu quatre fois, il conduisait le pays pendant la Seconde Guerre mondiale.

  • 1933 : en Allemagne, Adolf Hitler est nommé chancelier. Cette bévue, voire cette faute politique des dirigeants allemands qui n’ont pas bien évalué le danger et laissé faire pour préserver des intérêts partisans, va entraîner la persécution des opposants politiques (socialistes et communistes en particulier), celle des catholiques qui tentent de s’opposer à lui, celle des Juifs puis, à partir de 1942, l’extermination méthodiquement organisée des Juifs d’Europe (la Shoah) et aussi des Tziganes. Les homosexuels ont été aussi visés. Parallèlement, l’Allemagne se réarme ; les ouvriers ont à nouveau du travail et retrouvent de la fierté. L’entre-deux-guerres, c’est enfin l’espoir d’une vie meilleure pour les plus défavorisés, les ouvriers qui ont fait la prospérité du pays et qui ont visiblement été oubliés.

  • 1936 : en France, le Front Populaire arrive au pouvoir avec à sa tête Léon Blum, « patron » de la SFIO social-démocrate. Cette victoire de courte durée, suivie de grèves ouvrières massives, débouche sur des conquêtes sociales inédites (semaine de 40 heures, congés payés, etc.).

Cet épisode, qui suscite l’espoir dans les classes populaires, est aussi marqué par la radicalisation des extrêmes, de droite en particulier. En cette même année 1936, éclate la guerre civile en Espagne, entre les républicains anarchistes et socialistes et les partisans du général Franco (1889-1975). Ce dernier, victorieux, instaure une dictature dite phalangiste, proche du fascisme italien et alliée d’Hitler, bien que l’Espagne ne participe pas à la guerre. Le gouvernement français s’en tient à la non-intervention, se contentant d’accueillir les réfugiés espagnols, tandis que des intellectuels et des communistes s’engagent dans les Brigades Internationales aux côtés des républicains espagnols. Il fallut attendre la mort du Caudillo pour que la démocratie s’installe avec la monarchie constitutionnelle de Juan-Carlos Ier.

Lorsque, en 1938, un accord est signé à Munich avec Hitler par Daladier pour la France et Chamberlain pour l'Angleterre, tous les ingrédients sont en réalité réunis pour qu’un nouveau conflit éclate en Europe. Cet accord fait illusion à la préservation de la paix, malgré l’avertissement de l’Anglais Winston Churchill. Le conflit qui couve va prendre là encore une ampleur mondiale.

La seconde guerre mondiale

La montée du nazisme en Allemagne a certes inquiété le reste de l’Europe. Hitler a multiplié les provocations et entrepris d’annexer les pays voisins : l’Autriche en mars 1938, la Bohême-Moravie en mars 1939. Lorsque l’Allemagne envahit la Pologne début septembre 1939, l’Angleterre et la France déclarent la guerre. L’URSS n’entre dans le conflit aux côtés des Alliés qu’en 1941, du fait d’un pacte de non-agression signé avec l’Allemagne. Ce pacte fut diversement interprété : volonté de Staline de gagner du temps, volonté de se partager la Pologne et les pays baltes, collusion entre régimes totalitaires, stratégie d’Hitler pour ne pas se trouver face à trop de fronts à la fois ?

  • 7 décembre 1941 : attaque du Japon sur Pearl Harbor, occasionnant la destruction de la flotte US. Ce pays de l’Axe est en guerre depuis 1937 contre la Chine et entend lui aussi assurer la suprématie de la « race » japonaise en Asie du Sud-Est.

Cet événement déclenche l’entrée en guerre des USA. En France, les troupes hitlériennes ont envahi le pays en mai 1940. Le Maréchal Pétain, à qui le Parlement confie les pleins pouvoirs, signe l’armistice et instaure un État français de type dictatorial soumis à l’occupant qui contribua à la persécution des Juifs. Le gouvernement siège à Vichy.

La Résistance se constitue à l’extérieur, sous l’autorité du général de Gaulle depuis Londres. À l’intérieur, plusieurs groupes de résistants s’organisent. Jacques Monod y participe quoique modestement (voir ici Monod 11). Vers la fin de 1941, le Parti communiste apporte une contribution importante en créant le mouvement armé des Francs-tireurs et Partisans. Tous ces mouvements seront fédérés, à la demande de De Gaulle, sous la direction de Jean Moulin (1899-1943) dans le Conseil national de la Résistance.

  • 1942 : lancement du « projet Manhattan », programme américain de fabrication d’une bombe atomique, sous la direction du professeur Oppenheimer. La découverte de la fission (cassure) nucléaire, processus générateur d’énergie dans des proportions infiniment plus grandes que la combustion chimique d’un carburant, intervient fin 1938, par deux chimistes allemands et une physicienne autrichienne juive qui a fui l’Allemagne. Dès 1939, Einstein alerte contre le danger que l’Allemagne nazie pût disposer d’une telle arme, après que ses savants eurent réussi à produire la « réaction en chaîne » nécessaire. La première pile atomique est mise au point par le physicien Enrico Fermi à la fin de cette même année. Le premier essai nucléaire a lieu dans le désert du Nouveau-Mexique en juillet 1945.

  • 1942 : le biologiste et philosophe Julian Huxley (1887-1975) nomme « théorie synthétique de l’évolution » le fruit des travaux convergents opérés durant les années 1930 par plusieurs scientifiques qui intègrent au darwinisme la génétique et la génétique des populations. Cette synthèse fait l’objet de débats et d’enrichissements continus. Non sans susciter des oppositions idéologiques et politiques au point de ne pas être enseignée dans certains pays, ou présentée comme une option parmi d’autres, variantes du créationnisme.

  • 1944 : la société IBM construit la calculatrice conçue en 1937 par Howard Aiken (1900-1973) au profit de l’US Navy. Elle mesure 16 m de long, 2,60 m de haut, consomme plusieurs quintaux de glace pour son refroidissement, et multiplie 2 nombres décimaux à 23 chiffres en 3 secondes ! D’autres réalisations techniques ont précédé et suivi ce prototype qui est encore à ruban perforé, si bien qu’il est difficile de dater précisément l’invention de l’ordinateur. On doit cependant au mathématicien américain John von Neumann (1901-1957) la théorie générale des automates, qui en fait le père de l’informatique. La commutation électronique, à l’échelle de la milliseconde, apparaît en 1946.

En Europe, la guerre s’achève progressivement à partir de juin 1944 avec le débarquement américain du 6 juin en Normandie et la capitulation définitive de l’Allemagne le 8 mai 1945. En Asie, la guerre américano-japonaise s’achève avec le largage de bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, inutile pour l’issue du conflit mais dont les conséquences humaines et sanitaires furent terribles, en particulier du fait des radiations radioactives. Mais il fallait montrer à l’URSS que l’Amérique disposait de l’arme absolue ! Cette guerre fut, comme la précédente, le résultat des appétits et des rivalités des grandes puissances. Elle se déroula sur un très grand nombre de fronts, à l’Ouest, à l’Est, en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, en Amérique et en Asie du Sud-Est et fit plus de 60 millions de morts.

Elle fut surtout le théâtre d’un gigantesque génocide (la Shoah) contre les Juifs et les Tziganes, conduit par les nazis dans toute l’Europe : déportation, camps de concentration et d’extermination (avec chambres à gaz et fours crématoires), fusillades massives (Shoah par balles en Ukraine notamment), tortures et expérimentations abjectes, sur la base d’une thèse raciale défendue par Hitler et son régime, thèse dont les racines plongent dans l’antisémitisme qui a marqué l’histoire de l’Europe depuis sa christianisation.

Elle a aussi été l’occasion pour l’Union soviétique d’étendre son influence et sa domination aux pays d’Europe de l’Est que l’Armée Rouge a libérés du joug nazi. Deux blocs hostiles émergent donc peu après la fin de la guerre :

  • L’OTAN (Organisation du traité de l’Atlantique nord) autour des USA et de l’Europe occidentale plus la Turquie ;

  • Le Pacte de Varsovie autour de l’URSS et de l’Europe orientale.

Le monde entre alors dans la « guerre froide ».

Notes

1 Monod 1 : Jacques Monod et sa protéine fétiche.