Depuis le début du mois de septembre 2025, la capitale malienne, Bamako, fait face à une crise de l’approvisionnement en carburant sans précédent. Un groupe armé affilié à Jama’at Nusrat al‑Islam wal‑Muslimin (JNIM) [Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans] a instauré un blocus sur les importations d’essence et de diesel passant par les routes en provenance de la Côte d’Ivoire, du Sénégal et de la Mauritanie. Depuis cette date, des dizaines de camions-citernes ont été incendiés ou bloqués, et les convois escortés acheminant du carburant sont devenus des cibles fréquentes. Cette situation a provoqué des perturbations massives de l’économie, affectant non seulement la distribution de carburant, mais également l’électricité, l’industrie, les transports et la vie quotidienne.
La nature du blocus est pour le moins stratégique. Les insurgés ont choisi de cibler les artères vitales d’approvisionnement : les camions importateurs de carburant, qui avaient jusqu’alors circulé, sont désormais sous menace permanente. Le phénomène a commencé à toucher directement Bamako, alors que jusqu’à présent la capitale était prioritaire dans les distributions. De longues files d’attente sont formées devant les stations-service, parfois dès l’aube, et certains usagers sont contraints de pousser leur moto ou voiture sur plusieurs kilomètres faute de carburant disponible.
L’impact sur l’électricité est aussi significatif. Le Mali dépend largement de centrales à fioul et de groupes électrogènes pour compléter l’offre énergétique. Avec la rareté du carburant, l’Énergie du Mali et plusieurs fournisseurs régionaux ont dû réduire leurs horaires de distribution : dans certaines zones, l’électricité n’est plus disponible que six heures par jour, contre jusqu’à dix-neuf heures auparavant. Ce recul majeur de l’offre électrique a des répercussions directes sur les entreprises, les commerces, les hôpitaux, et l’ensemble des services publics.
Du côté économique, les effets sont divers et profonds. Le transport urbain et interurbain est fortement perturbé : le coût des déplacements a augmenté. Les mototaxis, par exemple, piliers de l’économie informelle à Bamako, sont en difficulté, faute de carburant pour les deux-roues. Le secteur marchand est touché par l’interruption des livraisons, l’accroissement des coûts d’exploitation (essence, diesel, groupes électrogènes) et des pertes de recettes.
Le blocage du carburant se pose aussi comme une tactique économique : elle vise à affaiblir l’appareil étatique, à semer l’incertitude et à augmenter les coûts de fonctionnement pour alimenter mécontentement et fragilité institutionnelle.
Pour un pays enclavé comme le Mali, l’importation est essentielle. La dépendance aux carburants importés via des corridors routiers depuis la côte fait de ce type d’interruption un choc majeur. Ainsi, le blocage n’est pas uniquement un problème logistique : il révèle la vulnérabilité structurelle du pays, à savoir : accès limité à d’autres corridors d’approvisionnement alternatifs, faibles capacités de stockage, infrastructures routières fragiles, et contrôle territorial incomplet de l’État. Cette vulnérabilité est mise en lumière par l’attaque de plusieurs camions-citernes et la difficulté croissante pour les convoyeurs d’assurer leur mission.
Sur le plan social, les répercussions sont visibles et immédiates. Des ménages rapportent la difficulté à accéder à l’essence ou au diesel, des files d’attente interminables aux abords des stations, et une inquiétude grandissante pour la continuité des besoins de base. Un conducteur motorisé basé à Bamako raconte qu’il avait dû pousser sa moto sur une distance de neuf kilomètres sans trouver de carburant. Dans les zones périphériques et régionales, la situation est plus grave encore : certains quartiers et localités sont totalement privés d’accès, et les réseaux de distribution de butane ou de gaz domestique sont aussi affectés.
L’action des autorités maliennes, sous la direction du gouvernement de transition, a été accélérée mais reste confrontée à de forts défis. Le Premier ministre Abdoulaye Maïga a convoqué un comité de gestion de crise et promis que « même s’il faut aller chercher le carburant à pied avec des cuillères, nous le ferons ». Des convois escortés ont été organisés, notamment depuis la Côte d’Ivoire, avec l’arrivée de centaines de camions-citernes sous protection militaire. Le gouvernement a également annoncé le renforcement des escortes, la mise en place de contrôles renforcés sur les prix à la pompe afin d’éviter la spéculation, et la limitation du rationnement de carburant dans les stations.
Néanmoins, plusieurs obstacles majeurs restent à surmonter. Le premier est sécuritaire : même les axes escortés ne sont pas sûrs, étant donné les embuscades, les tirs ou les destructions de convois. Cette réalité affecte non seulement les carburants mais aussi d’autres biens essentiels. Le second est logistique : il n’existe pas immédiatement d’importante alternative aux corridors routiers perturbés, et le temps de reprise d’un approvisionnement normal risque d’être long. Le troisième est économique : les coûts accrus de sécurité et d’acheminement pèsent sur les prix finaux, tandis que la raréfaction des marchandises importées tire l’inflation à la hausse, impactant les ménages déjà fragiles.
Quant aux perspectives, plusieurs scénarios sont envisageables. Un scénario optimiste suppose que les convois escortés seront renforcés, que les itinéraires de substitution seront sécurisés, que les stocks stratégiques seront reconstitués et que la pression des insurgés diminuera. Dans ce cas, la situation pourrait se stabiliser sur plusieurs mois. Un scénario pessimiste envisage une prolongation de la crise, une multiplication des attaques, une inflation galopante et une détérioration significative de la situation économique, sociale et politique. Le fait que l’attaque économique soit désormais reconnue comme un outil utilisé par des groupes armés renforce ce dernier scénario.
Pour les ménages, cela signifie que les charges de carburant, de transports ou d’énergies risquent d’augmenter significativement, à un moment où le pouvoir d’achat est déjà tiré vers le bas. Pour le secteur public, c’est un test de gouvernance : la capacité à réagir, à sécuriser les chaînes logistiques et à rassurer la population sera observée de près.
Il reste que la résolution de cette crise ne dépend pas uniquement des carburants : elle renvoie à la question plus large de la sécurisation de l’espace national, de l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire, de la diversification des routes et des sources d’approvisionnement, ainsi que de la résilience de l’économie malienne. À ce titre, l’événement du blocage du carburant à Bamako constitue plus qu’une simple crise de carburant.
En conclusion, le blocage des importations de carburant orchestré par des groupes armés à destination de Bamako a provoqué une crise profonde aux multiples répercussions. Elle met en lumière les vulnérabilités structurelles d’un pays enclavé dépendant des approvisionnements extérieurs, d’une économie fragilisée et d’un appareil sécuritaire - logistique encore très contesté. Alors que des mesures sont en cours pour atténuer l’impact, l’ampleur de la crise souligne aussi que les réponses doivent être à la hauteur : sécurisation, diversification, renforcement des infrastructures, et restauration de la confiance. Le Mali se trouve à un moment charnière où la gestion de la crise du carburant pourrait agir comme catalyseur ou accélérateur d’un changement plus large dans sa trajectoire politique, économique et sécuritaire.















