Le début du mois d’août 2025 a été marqué à Bamako par l’arrestation simultanée de deux figures politiques de premier plan, tous deux anciens premiers ministres du Mali. Il s’agit de Choguel Kokalla Maïga, qui avait dirigé le gouvernement de transition jusqu’en novembre 2024, et de Moussa Mara, un opposant toujours engagé politiquement. Ces interpellations interviennent dans un contexte politique troublé, marqué par une consolidation du pouvoir militaire et une réduction de l’espace démocratique.
Choguel Kokalla Maïga, âgé d’environ 67 ans, a été placé en détention le 12 août 2025 dans le cadre d’une enquête pour corruption. Mené par l’Unité nationale de lutte contre la corruption, le dossier porte sur des accusations de détournements de ressources publiques, d’atteinte aux biens publics, de faux et usage de faux, dont il conteste la légalité et la matérialité. Son avocat, Me Cheick Oumar Konaré, a souligné que Maïga ne représentait ni une menace de fuite ni un risque de manipulation de preuves, remettant en question la légitimité de la détention. Les faits reprochés viseraient plusieurs milliards de francs CFA, sans qu’aucune date de procès n’ait été fixée à ce jour.
Quelques jours auparavant, le 1er août 2025, Moussa Mara a également été placé sous mandat de dépôt après avoir exprimé publiquement son soutien à des « prisonniers d’opinion », détenus pour avoir critiqué la junte militaire. Par un message publié sur la plateforme X (anciennement Twitter), il avait affirmé : « As long as the night lasts, the sun will obviously appear! [Tant que la nuit durera, le soleil apparaîtra évidemment]. », un signe de défi et de solidarité envers les détenus politiques . Il est poursuivi notamment pour « atteinte au crédit de l’État », « incitation au trouble à l’ordre public » et « diffusion de fausses nouvelles susceptibles de troubler la paix publique », et son procès a eu lieu le 29 septembre 2025.
Ces arrestations suscitent de nombreuses interrogations et réactions. Pour certains observateurs, le décalage de temps entre les faits reprochés et la décision des poursuites semble souligner une instrumentalisation judiciaire à des fins politiques. La revue Jeune Afrique souligne une « vague de solidarité sans précédent » autour de Moussa Mara, érigé en figure de probité dans un paysage politique en crise. Le site Bamada.net, proche de l’analyse interne, évoque une « chasse ouverte aux anciens PM », une interprétation qui fait écho à la volonté de la transition d’étouffer les voix potentiellement capables de mobiliser ou de s’opposer au régime.
Ces événements s’inscrivent dans un contexte plus large de tension croissante au Mali. Après le putsch d’août 2020, suivi d’un second coup en mai 2021, la junte militaire a progressivement consolidé son pouvoir. Elle a d’abord dissous les partis politiques en mai 2025, puis plus tard en juin, a obtenu une prolongation de cinq ans du mandat du président Assimi Goïta, renouant avec un exercice du pouvoir sans échéance démocratique clairement fixée. Dans ce cadre, la tenue d’élections apparaît de plus en plus fragile et remise à plus tard, ce qui attise les tensions dans un pays en proie depuis longtemps à l’instabilité politique.
Sur le plan institutionnel et judiciaire, ces deux affaires remettent également en lumière les questions relatives à l’indépendance de la justice et le respect des procédures légales. Dans le cas de Choguel Maïga, bien que des charges lourdes soient portées, son avocat conteste la méthode de détention. Pour Moussa Mara, la rapidité de l’arrestation suite à un simple message sur les réseaux sociaux souligne une réduction de l’espace public et des libertés. La justice semble de plus en plus mobilisée à titre préventif, rapidement mobilisée contre ceux qui s’opposent publiquement à la trajectoire du régime.
Il est également important de souligner que ces deux hommes ont occupé des positions centrales dans l’histoire politique récente. Choguel Maïga était une figure étroite de la transition, considéré au départ comme un allié, avant de devenir un critique. Moussa Mara, pour sa part, a été maire de Bamako, candidat à la présidentielle et premier ministre ; sa notoriété et son ancrage politique en faisaient un acteur capable d’une certaine influence ce qui, à l’évidence, inquiète la junte au pouvoir.
En l’absence de preuves rendues publiques et de débats judicialisés ouverts, la perception domine que ces arrestations visent autant à affaiblir des voix dissidentes qu’à répondre à de réelles préoccupations de lutte contre la corruption ou le maintien de l’ordre public. Dans ce climat d'incertitude, les réalités judiciaires se mêlent sans cesse aux calculs politiques, rendant le jugement de ces événements complexe.
Ce qui est clairement établi, c’est que deux anciens Premiers ministres ont été arrêtés en août 2025 pour des motifs différents : l’un lié à des accusations financières, l’autre à des prises de position publiques, dans un contexte où le régime militaire resserre son emprise. Leurs détentions ont suscité un mélange de réactions : solidarité populaire, critique des méthodes judiciaires, inquiétude pour l’espace démocratique. La question reste posée : s’agit-il d’actes légitimement motivés ou de manœuvres destinées à neutraliser toute opposition crédible ?















