Dans le contexte économique actuel, il est largement accepté que pour réduire les déficits publics et financer les services essentiels, il faut en fin de compte faire plus d’efforts en travaillant davantage ou en augmentant la productivité. Pourtant, sur le plan individuel, cette exigence peut sembler irréaliste, voire utopique et faire de cette incantation un grand mensonge collectif. Voici plusieurs raisons qui montrent que, concrètement, cette solution se heurte souvent à une réalité personnelle implacable, et relève parfois davantage de l’utopie que de la solution efficace.
1° Revenir à demander plus d’heures sans repenser l’organisation du travail revient à tenter d’essorer une éponge déjà sèche. La France compte déjà 2,5 millions de travailleurs en détresse psychologique (Santé Publique France, 2024). Par exemple, les soignants, pourtant essentiels, enregistrent des départs en hausse (+40 % en cinq ans dans l’hôpital public).
Le coût annuel de la prise en charge de l’assurance-maladie des maladies mentales et des troubles psychiques en France s’élève à 23 milliards d’euros. C’est le premier poste de dépenses de cette branche de la sécurité sociale. Ces maladies et troubles concerneraient 13 millions de français, soit une personne sur cinq, selon le ministère de la Santé et de la prévention. C’est un peu moins de la moitié du nombre d’actifs (30 millions). Si le travail ne peut pas être directement associé à ces chiffres il est, pour de nombreuses personnes, difficilement indissociable de leur vie personnelle.
2° Les gains de productivité ont profité surtout aux actionnaires plutôt qu’à l’ensemble de la société ou à l’état. Ainsi, le CAC 40 a distribué +200 % de dividendes depuis 2010. Paradoxalement, le travail à flux tendu génère du présentéisme improductif : selon une étude Gallup 2023, 65 % des salariés français s’ennuient au travail.
D’après l’INSEE, la productivité apparente du travail en France, mesurée ici comme le rapport du PIB à l’emploi exprimé en personnes physiques, a reculé de 3,5 % entre 2019 et 2023 alors qu’elle progressait de +0,5 à +0,6 % en moyenne par an entre 2011 et 2019. Ainsi, par rapport à sa tendance antérieure, la productivité en France accuse un retard d’environ 5,5 points en 2023. Un ralentissement de productivité s’observe ailleurs en Europe, à l’inverse des États-Unis, témoignant de facteurs communs européens comme le prix de l’énergie ou la dynamique d’innovation. Mais le décrochage de la productivité est de l’ordre de 1 point en Europe, ce qui suggère des causes spécifiquement françaises.
3° Lorsque le SMIC stagne (+1,8 % en 2024) sous l’effet de l’inflation (+3,5 %), l’incitation à « travailler plus » se traduit souvent par « s’appauvrir en travaillant davantage ». Chiffre clé : les 10 % les plus riches détiennent 27 % des revenus (INSEE), et leur taux d’effort fiscal a diminué de 5 points depuis 2000.
Comme le montrent les données de la Direction de l'animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares) présentées dans notre infographie, 17,3 % des salariés français du privé (hors secteur agricole) touchaient le salaire minimum en 2023, soit 3,1 millions de personnes. La part de salariés payés au salaire minimum a fortement augmenté ces trois dernières années, passant de 12,0 % en 2021 à 14,5 % en 2022, puis à 17,3 % l'an dernier. C'est désormais un point de pourcentage de plus que la valeur la plus élevée enregistrée depuis 1991 (16,3 % en 2005). Dans le détail, la majorité des smicards sont des femmes (57 %), alors qu'elles forment moins de la moitié de la population active, et les secteurs les plus représentés (hors agriculture) sont ceux de l'hébergement et de la restauration.
4° La crise climatique montre qu’il est urgent de dissocier bien-être et croissance économique. La course au « toujours plus » alimente toutefois la dette écologique : il faudrait 3,3 planètes si tout le monde vivait comme un français (Global Footprint Network).
Le modèle économique basé sur une croissance infinie repose sur une exploitation sans relâche des ressources naturelles. Ce paradigme, qui a permis des avancées considérables en termes de développement et de confort de vie, s’avère aujourd’hui insoutenable face aux pressions qu’il exerce sur la planète. Les écosystèmes sont les premières victimes de cette surconsommation. La déforestation massive, l’épuisement des sols, la raréfaction de l’eau douce et la disparition de nombreuses espèces témoignent de l’incapacité de ce modèle à respecter les limites naturelles. Les ressources renouvelables elles-mêmes, telles que les forêts ou les stocks de poissons, sont surexploitées à un rythme bien supérieur à celui de leur régénération.
5° Au lieu d’exiger plus d’efforts des classes moyennes, ne serait-il pas plus logique de taxer davantage les 1 000 milliards d’euros placés dans les paradis fiscaux (Tax Justice Network) ? L’absurde est là : l’État a abandonné 45 milliards d’euros de niches fiscales (Cour des comptes).
Conclusion : exiger des individus un effort sans corriger les déséquilibres systémiques relève de la superstition économique. La vraie productivité réside dans un nouveau contrat social. Tout le monde ne souhaite pas nécessairement travailler davantage pour des raisons personnelles, familiales ou de qualité de vie. La motivation n’est pas universelle et peut varier fortement selon les individus.
En résumé, à mon sens, réclamer des efforts individuels sans corriger les déséquilibres systémiques relève d’une superstition économique. La véritable productivité ne réside-t-elle pas dans l’élaboration d’un nouveau contrat social ? Tout le monde ne souhaite pas nécessairement travailler davantage, notamment pour des raisons personnelles, familiales ou liées à la qualité de vie. La motivation n’est pas universelle et varie selon les individus.
Néanmoins, dans le contexte politique actuel, cette idée peut séduire et mobiliser, en particulier les salariés ambitieux, ceux qui souhaitent évoluer professionnellement, les entrepreneurs ou travailleurs indépendants en sous-activité, ainsi que les jeunes en début de carrière ou les personnes en situation de précarité.















