Jacques Monod naît en 1910 : le XXe siècle est incontestablement son siècle et ce d’autant plus qu’il en est lui-même une figure. Les points de repère proposés ici fournissent un éclairage, partiel et partial, sur le contexte dans lequel a vécu Jacques Monod et qui l’a très certainement marqué. Ces repères, d’inégales valeurs, sont construits comme des incursions, des touches permettant de saisir la portée d’un événement ou d’appréhender brièvement une période. La France et l’Europe occuperont la place principale dans ce panorama. Les événements scientifiques et politiques y sont privilégiés.
L’article précédent1, commencé à l’aube du XXe siècle, s’est achevé avec la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui ouvre une ère étrange où deux blocs s’affrontent à « bas bruit ».
La guerre froide
L’Allemagne est bientôt coupée en deux : à l’Ouest, la RFA (République fédérale d’Allemagne) ; à l’Est, la RDA (République démocratique allemande), satellite de l’URSS. Berlin, pourtant au cœur de la RDA, est lui aussi coupé en deux : Berlin-Ouest rassemble les secteurs occupés par le Royaume-Uni, la France et les États-Unis et sera rattaché à la RFA ; Berlin-Est, secteur soviétique, sera rattaché à la RDA.
Entre les deux blocs, les tensions sont vives et donnent lieu à une course aux armements, en particulier nucléaires, entre les pays du Pacte de Varsovie et ceux de l’OTAN : un équilibre précaire prêt à se rompre, sur fond de décolonisation et d’impérialisme qui tente de s’y substituer.
En France, c’est la IVe République marquée par le « régime des partis » et l’instabilité politique qui en résulte. Économiquement, l’Europe occidentale vit sous la perfusion des subsides américains du Plan Marshall.
9 février 1953 : apparition de la collection Livre de Poche par la Librairie générale française qui sera bientôt rattachée à l’éditeur Hachette. En fait, des petits formats de livres peu onéreux sont connus depuis le XVIIe siècle et d’autres formules du même type seront proposées dans la deuxième moitié du XXe siècle.
4 novembre 1956 : entrée des chars soviétiques à Budapest (Hongrie) pour mettre fin à la tentative de soulèvement du pays contre la domination soviétique.
13 mai 1960 : Jacques Monod part pour Budapest. Officiellement, il donne une conférence. En secret, il va contribuer à l’exfiltration de la biologiste Agnes Ullmann et de son mari. Il correspond avec eux par phrases codées et de l’encre sympathique. Le jour J, les époux voyageront dans une caravane, cachés dans une cuve, comme le raconte sa fidèle collaboratrice Madeleine Brunerie2.
La guerre froide attise d’autres conflits armés, en Afrique et en Asie, dont l’un ou l’autre bloc veut conserver ou acquérir le contrôle. Elle est aussi le théâtre d’une compétition plus pacifique.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, le Vietnam, colonie française, était occupé par les Japonais. Le mouvement Viêt Minh très actif profite de la fin de la guerre pour déclarer l’indépendance à Hanoï en septembre 1945, mettant la France devant le fait accompli. Celle-ci tente de récupérer sa colonie et engage des opérations militaires : c’est la guerre d’Indochine (1946 à 1954).
- 7 mai 1954 : défaite cuisante de la France à la bataille de Diên Biên Phu. Les accords de Genève décident la partition du pays sur le 17e parallèle : au Nord-Vietnam s’installe le régime communiste sous la direction du célèbre combattant Hô Chi Minh (1890-1969) ; au Sud-Vietnam, resté « capitaliste », se succèdent des dirigeants inféodés aux USA.
Le « partage » du monde entre les zones d’influence américaine et soviétique décidé à Yalta avait déjà conduit, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, à la partition de la Corée sur le 38e parallèle du fait de la guerre menée en Corée par le Japon : au nord, un régime communiste, au sud une république à l’occidentale.
1953 : mort de Staline et arrivée de Nikita Khrouchtchev à la tête du parti communiste de l’URSS. C’est le début d’un très lent processus de déstalinisation. La rupture d’avec le communisme et l’effondrement du bloc soviétique n’interviendront qu’à partir de 1989, sous l’impulsion de Gorbatchev et après la chute du mur de Berlin.
1953 : succès de la chanson Man Crazy Man de Bill Haley. Bien que le style baptisé pop puis rock’n’roll ait déjà quelques antécesseurs, cette date marque les débuts de l’odyssée de ces musiques populaires nouvelles, servies par la radio, l’invention du disque microsillon, les haut-parleurs et les instruments électrifiés. Ce tournant n’est pas qu’artistique et stylistique : la musique et la chanson, pratiquées autrefois en cercles restreints, deviennent un phénomène de société et une industrie. Si Elvis Presley, dit The King (le Roi), a marqué les générations des fifties et des sixties, d’autres talents et d’autres styles vont naître tout au long de cette seconde moitié du siècle. Les pionniers en Europe sont les groupes The Beatles (pop) et The Rolling Stones (rock) en Angleterre. La commercialisation de la cassette à bande magnétique en 1963, puis l’apparition du disque compact CD-Audio en 1982, enfin l’explosion d’Internet facilitent cette extraordinaire diversification ainsi que l’accès du plus grand nombre à cette nouvelle forme de culture musicale.
4 octobre 1957 : on peut entendre à la radio un étrange bip-bip ; c’est le signal émis par le satellite Spoutnik 1 mis en orbite par l’URSS, le premier du genre et d’une série. La compétition spatiale est lancée. Outre les vols habités qui restent un phénomène limité, l’espace deviendra bientôt un chantier scientifique et industriel. Autour de la Terre gravitent à présent des milliers de satellites artificiels qui assurent certes des missions de surveillance militaire, mais surtout des fonctions civiles (communications, météorologie, GPS, etc.) dont l’arrêt perturberait fortement notre vie quotidienne. Non sans conséquence pourtant à cause des débris, et des rivalités entre pays.
Toute la période allant des années 1970 aux années 1980 sera marquée par l’installation de dictatures : certaines soutenues par les USA dans plusieurs pays d’Amérique du Sud ; d’autres aux contours plus flous.
11 septembre 1973 : coup d’État au Chili du général Pinochet, qui renverse le président Salvador Allende démocratiquement élu et instaure une dictature qui ne prendra fin qu’en mars 1990.
1er avril 1979 : proclamation de la République islamique d’Iran. La portée de cet événement ne sera mesurée que des années après. Le régime dit des Mollahs veille à l’intérieur à une orthodoxie religieuse très stricte, sporadiquement contestée et donnant lieu à des répressions féroces. Vers l’extérieur, le pays développe son armement et cherche à produire la bombe nucléaire pour exercer une domination régionale et s’attaquer à l’État d’Israël. Il soutient et finance en outre des groupes et organisations terroristes djihadistes.
Les aspirations nationales et la décolonisation
En colonisant le monde, les puissances occidentales ont diffusé les idéaux par lesquels elles s’étaient elles-mêmes affranchies des anciennes monarchies. Après la guerre mondiale, les revendications nationales se déploient.
15 août 1947 : indépendance de l’Inde, couronnement du combat symbolisé par le Mahatma Gandhi (1869-1948) fondé sur la désobéissance civile non-violente. Naissance d’une grande démocratie en Asie, mais aussi partition de la colonie britannique entre l’Inde (à majorité hindoue) et le Pakistan (à majorité musulmane) décidée in extremis pour éviter la guerre civile, porteuse de nombreuses tensions ultérieures, notamment autour du Cachemire.
1948 : création de l’État d’Israël sur une partie de la Palestine alors sous domination britannique. Reconnu par l’ONU qui propose la création parallèle d’un État palestinien, l’État hébreu est récusé par les puissances arabes. Le mouvement sioniste s’était développé à la fin du XIXe siècle et une immigration juive s’était organisée, grossissant les rangs du yishuv installé depuis longtemps. La Shoah a contribué à sensibiliser la communauté internationale à l’octroi d’une terre au peuple martyr, de préférence sur les lieux bibliques. Avec l’émergence de la conscience nationale palestinienne, le conflit d’origine peine toujours à trouver sa solution politique et définitive.
1949 : arrivée au pouvoir en Chine de Mao Tsé-Tung (transcrit aussi Mao Zedong). Il instaure un régime communiste, d’abord allié de l’URSS puis qui s’y opposera sur fond de rivalités politiques, économiques et idéologiques. Ce régime dérivera assez vite vers une dictature qui subsiste en partie de nos jours malgré la conversion du pays à l’économie capitaliste avec un fort interventionnisme de l’État.
Les anciens empires européens se démantèlent : Maroc, Tunisie, pays d’Afrique subsaharienne (pour l’empire français), Inde et autres pays d’Afrique (pour l’empire britannique) acquièrent progressivement leur indépendance entre la fin des années 1940 et le début des années 1960. À noter dans ce paysage les singularités de la Rhodésie du Sud (Zimbabwe depuis 1980) et de l’Afrique du Sud qui, malgré l’indépendance, sont alors gouvernées par les descendants des colons blancs. Ceux-ci maintiennent un système d’apartheid ignominieux pour assurer leur suprématie. Nelson Mandela (1918-2013), figure de la lutte anti-apartheid, n’est libéré de prison qu’en 1990, avant d’accéder à la présidence de la République en 1994.
L’indépendance des anciennes colonies européennes ouvre une ère de difficultés pour ces jeunes nations à entrer dans la modernité et la démocratie. Les divisions territoriales héritées de la colonisation ne sont pas adaptées à la réalité des populations et de leurs langues. Les puissances occidentales n’ont pas renoncé à y exercer leur influence et à profiter de leurs richesses. L’analphabétisme est massif et les traditions pèsent fortement. Tout ceci fait le terreau de la corruption et des régimes autoritaires très liés aux anciennes puissances coloniales, comme en atteste le système dit de la « Françafrique ».
13 mai 1958 : en France, le général de Gaulle devient président du Conseil avant d’être élu président de la République par le Parlement. Opposé à cette IVe République qui a été marquée par l’instabilité politique, il est à l’origine de nouvelles institutions : la Ve République, toujours en vigueur, dont l’une des caractéristiques est l’élection du président de la République au suffrage universel direct. Il sera un artisan du difficile accès de l’Algérie à son indépendance.
octobre 1958 : élection d’Angelo Giuseppe Roncalli (1881-1963) comme pape sous le nom de Jean XXIII. Son action réformatrice de l’Église catholique romaine est saluée dans le monde entier : réforme du droit canonique, liturgie dans la langue du pays, amorce du dialogue avec les autres religions, telles sont quelques-unes des réalisations du concile Vatican II.
Janvier 1961 : assassinat de Patrice Lumumba (1925-1961), premier Premier ministre de la République démocratique du Congo (ex Congo belge), à peine six mois après l’accession à l’indépendance dont il fut un combattant.
Autre singularité, le cas de l’Algérie. Ce pays, possession française depuis 1830, a un statut différent de celui de ses voisins du Maghreb : c’est un département français où la colonie française est numériquement importante, mais où la nationalité française est déniée aux populations autochtones. D’où le refus des gouvernements français de lui accorder l’indépendance. De 1954 à 1962, une guerre qui n’ose pas encore dire son nom oppose la République française aux partisans de l’indépendance conduits par le FLN (Front de libération nationale). Une forte hostilité à cette guerre se développe en métropole, tandis que les ultras de l’OAS (Organisation de l’armée secrète) commettent des attentats en Algérie et en France pour empêcher l’indépendance. Celle-ci est enfin reconnue en 1962 par les accords d’Évian. Ce qui provoque le rapatriement massif des Français d’Algérie, bientôt suivi par les vagues d’immigration de travail issues des pays du Maghreb et plus tard de l’Afrique subsaharienne.
En Asie, la confrontation des deux blocs se fait sur le dos du Vietnam où se déroule la deuxième guerre, la plus longue, de 1957 à 1975. Le Nord-Vietnam communiste considère qu’il doit achever la première guerre contre la puissance coloniale en réunifiant le pays sous sa coupe. Le Sud-Vietnam fait appel aux USA, qui passent de l’assistance militaire et logistique à l’engagement de troupes au sol et aux bombardements massifs – y compris du napalm.
Les États-Unis sont mis en défaut par la stratégie de guérilla du Viêt Cong et doivent admettre leur incapacité à en venir à bout. Dans le pays, cette guerre suscite de plus en plus d’opposition, si bien que le président Lyndon B. Johnson est contraint de cesser les bombardements en 1970 ; des pourparlers s’engagent pour aboutir aux accords de paix signés à Paris en 1973. En 1975, le Vietnam est réunifié sous l’égide de Hanoï. C’est la période à partir de laquelle le Cambodge voisin bascule dans une dictature féroce et sanglante menée par les « Khmers rouges » et qui ne prendra fin qu’en 1979.
On date la fin de la guerre froide à 1989, lorsque s’effondre le système soviétique, marqué par ce symbole :
- 9 novembre 1989 : chute du mur de Berlin édifié par la RDA entre les zones est et ouest, prélude à la réunification rapide des deux Allemagnes.
Si la guerre froide a constitué un équilibre de la terreur ayant évité le pire, les conflits plus localisés n’y ont pas manqué. Pour autant, des espoirs s’y sont manifestés, des doutes et des déceptions aussi.
Notes
1 Le siècle de Jacques Monod 1 : quelques repères.
2 Madeleine Brunerie, Cinquante-huit ans à l’institut Pasteur, vingt-deux ans près de Jacques Monod.












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