Depuis 2023, on assiste à une recomposition régionale sans précédent en Afrique de l’Ouest. En effet, la région traverse une phase majeure de recomposition politique et institutionnelle. La création de l’Alliance des États du Sahel (AES), regroupant le Mali, le Burkina Faso et le Niger, marque une rupture stratégique avec la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO). Cette dynamique s’inscrit dans un contexte de tensions politiques, de transitions militaires et de divergences profondes sur les principes de gouvernance régionale.
Pourtant, au-delà des discours de rupture, les réalités économiques, sécuritaires et sociales imposent des formes d’interdépendance difficiles à ignorer. Dès lors, la question centrale n’est pas seulement celle de la rupture entre l’AES et la CEDEAO, mais celle de la nature future de leur coopération.
Genèse de la rupture: sanctions, souveraineté et divergences politiques
La fracture entre les États membres de l’AES et de la CEDEAO s’est cristallisée à la suite des coups d’État intervenus au Mali (2020-2021), au Burkina Faso (2022) et au Niger (2023). Fidèle à son protocole sur la démocratie et la bonne gouvernance, la CEDEAO a réagi par une série de sanctions économiques et diplomatiques, allant jusqu’à envisager une intervention militaire dans le cas nigérien.
Ces mesures ont été perçues par les autorités de transition comme une atteinte à leur souveraineté nationale. En réponse, les trois pays ont progressivement coordonné leurs positions, donnant naissance à l’Alliance des États du Sahel en septembre 2023, initialement conçue comme un pacte de défense mutuelle.
La rupture s’est officialisée en janvier 2024 avec l’annonce du retrait simultané des trois pays de la CEDEAO. Cette décision historique remet en question l’un des piliers de l’intégration ouest-africaine, construit depuis les années 1970.
L’AES: une alliance sécuritaire devenue projet politique
Si l’AES est née d’une logique sécuritaire - face à la menace jihadiste dans le Sahel - elle tend aujourd’hui à évoluer vers un projet politique plus structuré. Les trois États membres ont affiché leur volonté de renforcer leur souveraineté, de redéfinir leurs partenariats internationaux et de mutualiser certaines fonctions stratégiques.
Sur le plan militaire, la coopération s’est intensifiée grâce à des opérations conjointes et un partage accru de renseignements. Cette dynamique répond à un constat commun: l’échec relatif aux dispositifs internationaux précédents, notamment la MINUSMA et l’opération française Barkhane, à stabiliser durablement la région.
Cependant, l’AES reste une structure en construction. Elle ne dispose pas encore d’institutions robustes comparables à celles de la CEDEAO, notamment en matière économique et juridique.
La CEDEAO: entre fermeté normative et réalités géopolitiques
De son côté, la CEDEAO se trouve confrontée à un dilemme stratégique. D’un côté, elle doit préserver ses principes fondateurs : démocratie, stabilité, intégration ; sous peine de perdre sa crédibilité. De l’autre côté, elle ne peut ignorer le poids géopolitique des États sahéliens, essentiels à la stabilité régionale.
Les sanctions imposées au Mali et au Niger ont eu des effets économiques significatifs, mais aussi des conséquences humanitaires et sociales qui ont suscité des critiques, y compris au sein de la région.
Par ailleurs, certains États membres de la CEDEAO, comme le Nigeria ou le Ghana, ont adopté des positions nuancées, oscillant entre fermeté institutionnelle et pragmatisme diplomatique.
Interdépendances économiques: une rupture difficilement soutenable
Malgré les tensions politiques, les économies des pays de l’AES restent profondément intégrées à celles de la CEDEAO. Les échanges commerciaux, les flux migratoires et les infrastructures régionales témoignent d’une interdépendance structurelle.
Le Mali, par exemple, dépend fortement des ports de Côte d'Ivoire et du Sénégal pour ses importations et exportations. De même, le Niger est enclavé et tributaire de ses voisins pour ses approvisionnements.
La question monétaire constitue également un enjeu central. Le franc CFA, utilisé par plusieurs pays de la CEDEAO, continue de structurer les échanges régionaux, même si les peuples de l’AES ont exprimé leur volonté de s’en affranchir à terme. Ainsi, une rupture totale entre l’AES et la CEDEAO apparaît peu réaliste à court terme. Elle risquerait d’entraîner des coûts économiques élevés pour l’ensemble de la région.
Sécurité régionale: coopération contrainte face à une menace commune
La menace jihadiste, qui s’étend du Sahel central vers les pays côtiers, constitue un facteur de convergence entre l’AES et la CEDEAO. Les groupes armés ne respectent pas les frontières, rendant indispensable une coordination régionale.
Des pays comme le Bénin ou le Togo sont désormais confrontés à des incursions armées, ce qui renforce l’urgence d’une réponse collective. Dans ce contexte, une coopération sécuritaire minimale entre l’AES et la CEDEAO semble inévitable, même en l’absence de relations politiques formalisées. Des mécanismes informels ou bilatéraux pourraient émerger pour pallier l’absence de cadre institutionnel commun.
Diplomatie et reconfiguration des alliances
La création de l’AES s’accompagne d’une redéfinition des partenariats internationaux. Les États membres ont diversifié leurs relations, notamment avec la Russie, la Turquie et la Chine, dans une logique de souveraineté stratégique. Cette orientation contraste avec celle de certains pays de la CEDEAO, notamment la France et les États-Unis, historiquement proches des partenaires occidentaux.
Cette divergence pourrait accentuer les clivages au sein de la région, mais elle reflète également une tendance globale à la multipolarité dans les relations internationales.
Scénarios d’évolution: rupture durable ou recomposition pragmatique?
Plusieurs scénarios peuvent être envisagés quant à l’avenir des relations entre l’AES et la CEDEAO. De prime abord, on pourrait penser à une rupture durable et structurante. Dans ce scénario, l’AES se consolide en bloc régional autonome, développant ses propres institutions et mécanismes d’intégration. La CEDEAO, de son côté, poursuit son agenda sans les États sahéliens. Cette option impliquerait une fragmentation durable de l’Afrique de l’Ouest.
Ensuite, il pourrait exister une coopération pragmatique sans réintégration. Les deux ensembles maintiennent des relations fonctionnelles dans certains domaines (commerce, sécurité), sans pour autant rétablir un cadre institutionnel commun. Ce scénario semble le plus probable à court terme.
Une réconciliation progressive
À moyen et long terme, le scénario d’une réconciliation progressive entre l’Alliance des États du Sahel (AES) et la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) demeure crédible, notamment à la lumière des évolutions diplomatiques récentes. L’un des signaux les plus significatifs en ce sens est la décision, prise fin mars 2026, de nommer un négociateur en chef spécifiquement chargé du dossier sahélien. C’est une initiative diplomatique structurante.
La CEDEAO a officiellement désigné Lansana Kouyaté comme négociateur en chef pour modérer les discussions avec les pays de l’AES - le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Cette décision, entérinée du 25 au 26 mars 2026 par les instances dirigeantes de l’organisation, traduit une volonté explicite de rouvrir le dialogue politique après une phase de confrontation1. (APAnews - Agence de Presse Africaine +).
Ancien Premier ministre de la Guinée Conakry et ex-secrétaire exécutif de la CEDEAO (2002-2007), M. Kouyaté est considéré comme une figure expérimentée de la diplomatie régionale, disposant d’une connaissance fine des mécanismes institutionnels ouest-africains et des équilibres politiques sous-régionaux 2. (APAnews - Agence de Presse Africaine +1).
Sa nomination répond à un double objectif. Le premier étant le relancement des canaux de communication entre la CEDEAO et les autorités de transition de l’AES. Le deuxième, quant à lui, vise à préserver les acquis de l’intégration régionale, notamment la libre circulation et la coopération sécuritaire. Son mandat est donc précis mais limité dans le temps. Il est initialement fixé à trois mois renouvelables, ce qui souligne à la fois l’urgence de la situation et le caractère exploratoire de cette démarche diplomatique3. (APAnews - Agence de Presse Africaine +1).
M. Kouyaté est chargé notamment de diriger les délégations de la CEDEAO lors des négociations de haut niveau, de faciliter un dialogue inclusif avec les États de l’AES, de proposer des solutions politiques et institutionnelles en lien avec les relations futures entre les deux blocs, de travailler sur des dossiers prioritaires tels que la libre circulation des personnes et des biens et la coopération sécuritaire4. (APAnews - Agence de Presse Africaine).
Il sera appuyé par une équipe d’experts techniques issus des institutions communautaires, ce qui traduit une approche structurée et multidimensionnelle des négociations.
Cette nomination intervient dans un contexte où la CEDEAO semble progressivement passer d’une posture de sanction à une logique de réengagement pragmatique. Après l’échec des pressions initiales - sanctions économiques, menaces d’intervention - l’organisation reconnaît implicitement la nécessité d’un dialogue politique.
Par ailleurs, cette initiative s’inscrit dans une dynamique plus large impliquant d’autres acteurs continentaux, notamment l’Union africaine, qui encourage une résolution négociée de la crise sahélienne 5. (APAnews - Agence de Presse Africaine).
La mission confiée à Kouyaté reste néanmoins particulièrement délicate. Elle doit composer avec plusieurs lignes de fracture: il y a en premier lieu une divergence idéologique profonde qu’est le souverainisme affirmé de l’AES contre l’attachement de la CEDEAO aux normes démocratiques. En deuxième lieu, il y a des repositionnements géopolitiques, à savoir le rapprochement des États sahéliens avec de nouveaux partenaires internationaux.
Au-delà de son aspect technique, cette nomination marque un tournant stratégique: la CEDEAO reconnaît que la gestion de la crise sahélienne ne peut plus reposer uniquement sur des instruments coercitifs. Elle ouvre ainsi la voie à une diplomatie plus souple, fondée sur la négociation, l’adaptation et, potentiellement, la redéfinition des règles de l’intégration régionale en Afrique de l’Ouest.
Dans cette optique, la réconciliation AES-CEDEAO ne serait pas un retour au statu quo ante, mais plutôt l’émergence d’un nouvel équilibre régional, redéfinissant les rapports entre souveraineté nationale et intégration communautaire.
Entre fracture politique et nécessité de coopération, la relation entre l’AES et la CEDEAO illustre les tensions entre souveraineté nationale et intégration régionale, entre principes normatifs et réalités géopolitiques. Si la rupture actuelle marque un tournant historique, elle ne saurait effacer les interdépendances profondes qui lient les États ouest-africains.
Dans un contexte marqué par l’insécurité, les défis économiques et les recompositions internationales, la coopération - même minimale - apparaît comme une nécessité stratégique. L’enjeu pour les années à venir sera de trouver un équilibre entre affirmation souveraine et coordination régionale, afin de préserver la stabilité et le développement de l’Afrique de l’Ouest.















