La Galerie Marian Goodman a le plaisir d’annoncer l’exposition Ettore Spalletti et Dan Graham qui initie une rencontre entre les œuvres des deux artistes. Bien que leurs parcours artistiques diffèrent, Spalletti et Graham partagent le désir d’offrir un « espace » où les formes et les couleurs, qu’elles soient absorbées ou réfléchies, captent le regard et interpellent le corps. Tous deux explorent, chacun à leur manière, les changements de perception. Dans l’œuvre de Spalletti (1940-2019), la forme, la couleur et l’espace s’unissent pour établir une relation avec le spectateur, qui devient à son tour un allié. Graham (1942-2022) place le visiteur au centre de l’expérience perceptive, l’incitant à se voir lui-même tout en observant les autres, au sein d’un espace qui se transforme en paysage. N’appartenant à aucun mouvement, tous deux rejettent toute catégorisation.
Ettore Spalletti entretient un dialogue entre classicisme et art contemporain à travers une pratique où peinture et sculpture se confondent dans la recherche d’une essentialité et d’une nouvelle conception de l’espace, en lien constant avec l’art ancien et, en particulier, avec les maîtres de la Renaissance italienne, de Piero della Francesca à Raffaello. Dans son langage artistique, les géométries et les formes archétypales, auxquelles la couleur donne corps, transforment la peinture en sculpture, tandis que la sculpture devient picturale. Ses couleurs ne sont pas simplement des couleurs « de surface », mais des couleurs « atmosphériques », dotées d’une profonde qualité émotionnelle : elles nous enveloppent, renvoyant la lumière dans l’espace qu’elles occupent.
Le bleu est une couleur qui nous entoure en permanence ; c’est une couleur qui nous enveloppe… Le ciel est toujours là, autour de nous ; il ne se répète jamais de la même manière ; chaque jour, il nous offre un bleu différent et une lumière différente. Ils ne s’inscrivent jamais dans une idéologie, mais se définissent à travers leur propre transformation. Parfois, quand on me parle de monochromes, je réponds que les miens sont des paysages.
(E.S.)
Dan Graham prône une conception sociale et psychologique de l’art en créant des œuvres à la fois conceptuelles et fonctionnelles, qui oscillent sans cesse entre l’architecture et la sculpture. Ses pavillons en acier et en verre élargissent le paysage environnant grâce aux propriétés uniques de réflexion, de réfraction et de diffusion de la lumière, qui évoluent au gré des changements du décor avoisinant, en réponse aux mouvements des visiteurs dans l’espace. Les panneaux de verre qui composent les pavillons sont transparents d’un côté et reflètent la lumière comme un miroir de l’autre, nous invitant ainsi à interagir avec l’œuvre et à explorer sa nature changeante. L’espace devient un lieu de « désorientation » où la frontière entre intérieur et extérieur, public et privé, s’estompe à travers les reflets et les transparences.
Au rez-de-chaussée de la galerie, Colonna sola et Carte rosa de Spalletti, Tight squeeze de Graham, se font face et nous font face, réagissant à la lumière changeante qu’elles absorbent et reflètent. L’idée de la colonne est présente dans la pratique de Spalletti depuis les années 1970, reflétant un désir de verticalité qui a traversé les âges. Dans Colonna sola (2014), la couleur constitue son corps, déclenchant une fantaisie chromatique fondée sur la transition de la peinture à l’architecture ; sa base contient toutes les lignes de la géométrie : l’horizontale, la verticale, l’oblique et la courbe. Dans le diptyque Carte rosa (1998), l’œuvre, peinte recto-verso, se détache du mur, sensible à l’atmosphère ambiante. Parfois, ce sont l’albâtre ou l’onyx qui, à travers la lumière, révèlent la couleur cachée en leur sein, comme dans Scatola di colore (1991) et Portacipria (2013) présentées dans l’exposition.
Le rose est la couleur de la peau qui n’a jamais de forme fixe en soi, mais qui se transforme constamment au gré de notre humeur… Le gris, pour moi, est accueillant ; il s’accorde bien avec toutes les autres couleurs… Je prépare un mélange de craie et de pigments, puis je l’applique en couches successives, chaque jour à la même heure, pendant près d’un mois. Enfin, lorsque je brise les pigments par abrasion, la couleur se révèle et le tableau émerge. En le regardant, on ne sait pas si la couleur va de la surface vers l’intérieur ou si elle vient de l’intérieur vers l’extérieur.
(E.S.)
Tight squeeze (2015) de Graham, une structure hybride à mi-chemin entre sculpture et architecture, a été initialement conçue pour le toit de la Cité Radieuse à Marseille. Composée d’une paroi en métal perforé laissant traverser la lumière, et d’une paroi incurvée en verre réfléchissant, l’œuvre dessine dans l’espace l’ondulation d’une vague en écho à la « cité verticale » construite face à la mer Méditerranée. À la fois close (refermée sur elle-même) et ouverte (dépourvue de porte et de toit), Tight squeeze entre en dialogue avec l’architecture de l’hôtel particulier, le jardin et, surtout, avec les œuvres de Spalletti exposées à ses côtés. Tight squeeze est une invitation pour les visiteurs à interagir avec elle, à y entrer. La paroi réfléchissante et transparente engendre un jeu complexe de reflets, de miroirs, de déformations et de superpositions ; une perception visuelle qui se transforme selon que l’on soit à l’intérieur ou à l’extérieur. Les visiteurs ne sont pas de simples observateurs : ils deviennent à la fois sujets percevants et objets perçus. La paroi en métal perforé, jouant avec les ombres et la lumière, renforce cette expérience à la fois ludique et socio-politique.
… mes pavillons sont utopiques car ils permettent de percevoir à la fois la transparence et la réflexion depuis les deux côtés des parois. J’utilise du verre à réflectivité variable, qui permet aujourd’hui de contrôler le pourcentage de réflexion des deux côtés, et souvent, s’il y a des reflets multiples, je maintiens la réflectivité à un niveau bas afin de la fondre avec la transparence. Cependant, la relation entre les deux dépend également des conditions du ciel et de la lumière extérieure ; en effet, elle change constamment, ce qui confère à mon architecture une qualité semblable à celle d’un paysage.
(D.G.)
Le dialogue entre les œuvres de Spalletti et celles de Graham se poursuit au niveau inférieur de la galerie. Sans titre (1976–1992) une série de 50 dessins au graphite, aujourd’hui conservée dans la collection du MNAM– Centre Pompidou, est reproduite sous forme de lithographies et constitue le vocabulaire formel de Spalletti. Des aplats de couleur, des lignes, des figures archétypales ou issues du champ de la géométrie – des souvenirs dans lesquels l’artiste a puisé tout au long de sa vie – prennent forme dans Orizzontale (1996), Vuoto, grigio, nero neutro (2010) ou encore dans Grigio, argento (2015). Parfois, le cadre s’ouvre vers l’extérieur, assumant la responsabilité de l’espace ; parfois, il s’adoucit, s’arrondissant ; d’autres fois, il contient un espace courbé par la couleur. À proximité, la maquette Half cylinder/Perforated steel triangular enclosure (2008) illustre également à la perfection l’exploration de la géométrie des formes par Graham. Semblables à des dessins en trois dimensions, ses maquettes ont servi d’études préparatoires pour de futurs pavillons tout en fonctionnant comme des sculptures à part entière. Les premières maquettes, créées à la fin des années 1970 avant son premier pavillon dévoilé à la documenta VII en 1982, sont issues d’une réflexion sur les espaces habitables et l’utilisation de miroirs sans tain, une idée qui lui est venue en observant des immeubles de bureaux. Réalisée en 2008, Half cylinder/ Perforated steel triangular enclosure marque la première utilisation de métal perforé en combinaison avec du verre semi-réfléchissant, une association notamment reprise dans Tight squeeze.
















