La Galerie Jocelyn Wolff a l’honneur de présenter une exposition hommage à William Anastasi, l’un des fondateurs du Minimalisme et de l’Art conceptuel dans les années 1960. Anastasi est décédé en novembre 2023 à l’âge de quatre-vingt-dix ans. Cette cinquième exposition personnelle à la galerie s’ouvre avec un moulage en bronze de son visage réalisé en 2008, d’après un autoportrait de 1968, à propos duquel Marina Mahler écrivait : « Un œil regarde vers l’intérieur tandis que l’autre regarde vers l’extérieur. ». Ce double regard, tourné à la fois vers l’introspection et vers le monde, concentre notre attention sur le présent permanent tout en la ramenant vers des explorations pionnières qui s’appropriaient l’espace dans lequel elles apparaissaient, non seulement dans l’espace du musée, de la galerie ou de la collection privée, mais aussi celui d’un panneau publicitaire, d’un abribus ou, tout simplement, d’une page de livre. En célébrant « l’ici et maintenant », Anastasi révélait les trésors cachés de notre propre environnement.
Avec les Wall Removals (1965-1967), Anastasi transforme le mur en sculpture. You’re through (1965) consiste en une ouverture ovale d’environ 2,75 mètres de haut découpée dans une cloison jusqu’aux montants et au lattis de bois, les débris étant empilés sur une étagère traversant la cavité. Réalisée à l’origine dans une agence de publicité de Madison Avenue, cette œuvre est recréée ici pour la première fois. Les clients des années 1960, confrontés à une intervention sans précédent, pensaient alors que l’agence avait « perdu la raison ou faisait preuve d’une imagination sans limites ». Avec Issue (1966), Anastasi retire une bande de 11,5 cm de l’enduit blanc du mur, du plafond jusqu’au sol, les gravats étant accumulés perpendiculairement à sa base, inaugurant ainsi un dialogue direct entre le mur et le sol. Son objet trouvé est le mur lui-même.
Présentée pour la première fois à la Dwan Gallery de New York, l’installation Continuum (1968) investit ici trois murs. Comme ce qu’un miroir verrait, des photographies sont prises successivement incluant une partie du plafond et du sol. Chaque image est structurée autour d’une colonne centrale qui sert d’axe à l’ensemble. La première photographie est agrandie à 1,50 × 1,20m puis marouflée sur le mur opposé à celui qu’elle reflétait. La deuxième photographie montre la première, désormais visible en réduction et à distance, et est installée sur le mur qui lui fait face. Puis, apposée en face, la troisième photographie inclut la vue vers l’espace où se trouvent les Wall Removals. Dès les années 1960, Anastasi affirmait que « le mur est le lieu d’inhumation sacré de la peinture », faisant de celui-ci son sujet même. Il qualifiait également son travail de « Bomb Art », dans un contexte où la menace d’une annihilation nucléaire occupait les esprits et où seul le présent semblait véritablement exister. En 1968, explorant un autre médium, Anastasi imagine une installation composée de huit caméras vidéo en direct et de huit moniteurs dirigés vers les huit angles d’une pièce. Ce projet ne fut jamais entièrement réalisé, bien qu’une version réduite ait été présentée à la Dwan Gallery la même année. Dans cette exposition, elle est partiellement reconstituée, poursuivant cette réflexion existentielle sur la définition même de l’espace.
La quatrième salle conclut ce parcours consacré à cet artiste philosophe. On y découvre notamment Reading a line on a wall (1967), œuvre qui active avec une remarquable acuité la célèbre remarque de Marcel Duchamp selon laquelle le spectateur complète l’œuvre. Plastic coincident (1966), l’une des œuvres les plus précoces et emblématiques d’Anastasi, cristallise les enjeux de cette exposition. Une photographie en noir et blanc — réalisée ici à l’aide d’un téléphone portable plutôt qu’avec la chambre photographique 4 × 5 utilisée à l’origine — est prise d’une petite plaque de plexiglas. Captant le reflet de la pièce, y compris celui du photographe, l’image est ensuite sérigraphiée sur cette même plaque et replacée exactement à l’endroit où elle avait été photographiée. Ce qui relevait de l’enregistrement du passé devient le présent dès lors que le spectateur fait coïncider le reflet réel avec celui fixé sur l’image : l’œuvre bidimensionnelle semble alors basculer dans la couleur et acquérir soudain une présence tridimensionnelle. Les reflets, habituellement ignorés, deviennent ici le véritable sujet de l’œuvre. Tout au long de l’exposition, le visiteur est ainsi confronté, de manière récurrente, à la possibilité de découvrir « l’ici et maintenant ».
Les quatre artistes du Land Art représentés par la Dwan Gallery — Walter De Maria, Michael Heizer, Robert Morris et Robert Smithson — partirent explorer les vastes espaces de l’Ouest américain au moment même où Anastasi avait déjà poussé à ses limites l’espace de la galerie, à travers la sculpture, la photographie, la vidéo et le langage.
Dans Setting the record straight: William Anastasi and the history of conceptual art (2001), l’historien de l’art Thomas McEvilley attribue à William Anastasi une place majeure parmi les protagonistes de l’Art conceptuel, une reconnaissance que le récit sélectif de l’histoire de l’art lui a longtemps refusée. Pourtant, au fil des décennies, un cercle toujours plus large de connaisseurs a reconnu que ses idées et ses œuvres — en sculpture, peinture, photographie, vidéo, performance, théâtre et cinéma — furent non seulement visionnaires, mais demeurent aujourd’hui d’une étonnante actualité.
(Texte de Dove Bradshaw)
















