La Galerie Marian Goodman a le plaisir de présenter All is portraiture, une exposition consacrée à l’œuvre de Barkley L. Hendricks (1945–2017), peintre et photographe reconnu pour avoir révolutionné l'art du portrait à travers ses représentations d’Afro-américains. Première exposition personnelle de Hendricks en Europe, elle souligne la place primordiale du portrait dans sa pratique tout en proposant un aperçu plus complet de son œuvre protéiforme. Les peintures, photographies et œuvres sur papier réunies dans l’exposition mettent en lumière un artiste qui n’a eu de cesse d’expérimenter, sans jamais suivre aucune tendance ; un artiste dont le regard attentif sur le monde a nourri l’ensemble de son œuvre.

Tout au long de ses 50 ans de carrière, Barkley L. Hendricks s'est inspiré de son environnement immédiat pour créer des œuvres pluridisciplinaires. À partir de la fin des années 1960 et au cours de la décennie suivante, il peint des portraits de personnes issues de son entourage ou rencontrées au hasard dans la rue, donnant une visibilité sans précédent à une population autrement anonyme d'Afro-Américains. Ces peintures, qui le feront connaître et influenceront plusieurs générations d’artistes, se distinguent par une attention rigoureuse portée à la restitution d’une attitude et d’un style. Le soin apporté aux détails, aux textures et au tombé des vêtements contribue à révéler la singularité de chaque modèle. La théâtralité et la virtuosité technique des tableaux trouvent leur origine dans l’étude des plus grands maîtres européens, tels que Rembrandt, Van Dyck, Caravage ou encore Van Eyck que Hendricks découvre dans les collections des plus prestigieux musées lors de son premier voyage en Europe en 1966. La composition, centrée sur le sujet, la monochromie du fond qui le détache de l’arrière-plan, ainsi que l’harmonie chromatique, constituent les éléments emblématiques des portraits de Hendricks, comme en témoigne John Wayne (2015). Au centre d’un tableau carré, incliné à 45°, apparait non pas le célèbre acteur de Westerns américains, mais un jeune homme noir au sourire communicatif, vêtu d’un maillot de basketball, d’un short en jean et de chaussures ouvertes.

Portraitiste talentueux, Hendricks, refuse de se limiter à un seul genre et choisit d'explorer d'autres voies picturales. A la fin des années 1960 et début des années 1970, il applique ses recherches sur la couleur et la géométrie à des peintures consacrées au thème du basket-ball, directement liées à sa pratique assidue de ce sport depuis son enfance. Ces toiles minimalistes, ni pleinement abstraites ni strictement figuratives, montrent des formes rondes et carrées inspirées du ballon et du terrain de jeu. Dans I want to take you higher (1970) Hendricks utilise la couleur rouge pour styliser le rebond d’un ballon tandis que dans Untitled (1971) et The virgin (1969), il traduit le mouvement de la balle lancée à pleine vitesse sur un fond aux couleurs audacieuses. Quelques années plus tard, entre 1997 et 2012, Hendricks développe une remarquable série de peintures de paysages de la Jamaïque. Séjournant régulièrement sur l’île caribéenne depuis 1983, il représente avec une grande acuité des sites précis et identifiables, sous la forme d’une nature dépourvue de toute présence humaine : des bords de mer dans Cows and cabbage view (2012) ou encore des falaises dans Untitled (Tondo) (2012). Si la palette, les formats en demi-lune, tondo ou ovale, et la dorure des cadres, sont empruntés à la Renaissance italienne et flamande, ces vues se cristallisent en hublots, ouvrant sur un espace intemporel de contemplation. De format modeste et d’un caractère intime, ces paysages peints en plein air, au contact direct de la réalité observée, rappellent l'instantanéité caractéristique de la photographie.

Photographe avant d’être peintre, Hendricks laisse également derrière lui une importante œuvre photographique, dont une petite partie est présentée à la galerie. Initiée lors de son voyage fondateur en Europe, cette pratique lui permet de fixer avec précision ce qu’il observe au quotidien et d’enrichir son approche du portrait. Disciple de Walker Evans, dont il fut l’élève à la Yale University School of Art au tournant des années 1970, Hendricks développe un regard à la fois humaniste et documentaire, attentif aux lieux comme à ceux qui les habitent. Son appareil photo, qu’il qualifie de « carnet de croquis mécanique » l’accompagne partout dans sa vie de tous les jours et lors de ses voyages. Son intérêt pour la photographie de rue s’exprime dès la fin des années 1960, et dans l’exposition à travers des clichés des années 1980 de jeunes citadins de la ville de New London dans le Connecticut, où il vécut et enseigna une grande partie de sa vie. En Jamaïque, il capture de nombreuse de scènes de rue telles que Untitled (Southfield, Jamaica) (vers 1990) ou des paysages, comme Untitled (Alligator Pond, Jamaica) (1992).

Pour Hendricks la photographie entretient un dialogue étroit avec la peinture : ses portraits peints sont toujours basés sur une ou plusieurs photographies qu’il combine, enrichis de détails inventés. Certains des modèles photographiés deviennent ensuite les sujets de ses peintures, à l’image de son amie danseuse dans Vendetta in lotus position (1977–2013). L’exposition regroupe également plusieurs autoportraits réalisés dans l’intimité de son atelier ou de son domicile entre 1968 et 1981. Il s’y met souvent en scène aux côtés de ses peintures comme dans Untitled (Self-portrait, Philadelphia, PA) (1968) ou Untitled (Self-portrait, New Haven, CT) (1972), où il apparaît devant son tableau alors inachevé Sir Charles, alias Willie Harris (1972), inspiré du Portrait du cardinal Guido Bentivoglio de Van Dyck. L’autofiguration n'est pas anecdotique dans l'œuvre photographique de Hendricks ; poser devant ses œuvres relève moins de l'introspection que de l'affirmation consciente de lui-même en tant qu'artiste.

Enfin, un ensemble d’œuvres sur papier des années 1970 et au début des années 1980 complète la présentation à la galerie. Sur un certain nombre d’entre elles, Hendricks fait référence à une éclipse solaire, dont il fut à plusieurs reprises le témoin dans les années 1970. Ces évocations du phénomène astronomique prennent la forme de paysages abstraits, incorporant sur papier des éléments de collage et de matériaux mixtes tel que les bandes fluorescentes. Dans Mingus fingers (1980), l'éclipse est associée à un hommage subtil au célèbre musicien et compositeur afro-américain Charles Mingus (1922-1979) qu'il admirait, transposant l’esprit de ses improvisations jazz en une pure invention visuelle.