Étude de cas élaborée à la suite du webinaire « L’AES et le nouveau panorama stratégique en Afrique » animé en août 2026 par la communauté de professionnels en intelligence économique Niofar IE Afrique
Introduction
L’Alliance des États du Sahel (AES) maintient son cap après trois ans d’existence dans une région sahélienne qui concentre la majeure partie des violences extrémistes en Afrique. Créée en septembre 2023, dans le sillage des coups d’État survenus dans cette même région, elle a d’abord été conçue comme un pacte de défense mutuelle visant à enrayer la déstabilisation des États sahéliens.
Après leur arrivée au pouvoir, les juntes militaires du Burkina Faso, du Mali et du Niger ont rapidement redéfini leurs partenariats extérieurs, notamment avec la France, et leurs relations avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Elles ont noué des coopérations avec d’autres puissances, notamment la Russie, la Turquie et la Chine, tout en revendiquant une orientation politique alternative.
Se présentant désormais comme une « solution africaine aux problèmes africains », l’AES promeut des perspectives nationalistes, souverainistes et décoloniales, voire confédérales. Cette évolution confère à son projet une dimension plus explicitement politique et suscite de nouvelles attentes au sein des populations concernées.
Ainsi, bien que les enjeux sécuritaires soient loin d’être résolus, le projet de l’AES s’étend désormais aux domaines sociétaux et économiques, créant une dynamique susceptible de modifier le statu quo politique et économique en Afrique de l’Ouest.
Différentes analyses ont tenté de rendre compte de cette démarche régionaliste dans les milieux médiatique et universitaire. Au-delà des interprétations proposées, une lecture plus approfondie révèle toutefois un tout autre visage de cet environnement conflictuel. Les nouveaux régimes sahéliens ne sont, en effet, pas en rupture avec la dépendance tutélaire à l’égard des anciennes puissances européennes. La réponse sécuritaire, tout comme la menace initiale elle-même, s’inscrit en réalité dans une même architecture stratégique, construite par ces puissances et les élites sahéliennes dans le but de reconfigurer la sous-région. Ce dessein, particulièrement emblématique des conflits contemporains, demeure difficile à percevoir dans toute sa profondeur en raison de son caractère dissimulé et de l’encadrement cognitif mis en place par les protagonistes. D’où la nécessité d’approfondir l’analyse des grilles de lecture existantes.
Métastases libyennes et cadre stratégique
La crise libyenne de 2011 a profondément rebattu les cartes du fragile équilibre sécuritaire de la région sahélienne. Certains dirigeants africains l’ont présentée comme la conséquence directe de l’aventurisme de l’OTAN, estimant que le renversement du régime de Tripoli par la force, la même année, avait créé un appel d’air permettant aux mouvances djihadistes et séparatistes de s’engouffrer dans les brèches des États sahariens et d’autres régions du Moyen-Orient.
Les factions armées et insurrectionnelles renforcées à la suite de l’épisode libyen se sont effectivement propagées dans la sous-région ainsi qu’en Syrie. Ces mouvances ont parfois été associées aux manœuvres discrétionnaires d’acteurs extérieurs, notamment de la France, qui continue d’être accusée de soutenir des groupes rebelles au Mali, alors même qu’elle y a mené, de 2014 à 2023, des opérations militaires de lutte contre les groupes armés, notamment les opérations Serval et Barkhane, en coopération avec les pays du G5 Sahel.
Au cours de la décennie qui a suivi les révolutions arabes et la chute de Tripoli, la représentation stratégique qui s’est construite dans les pays sahéliens s’est progressivement articulée autour de trois axes prioritaires : la progression territoriale des groupes armés irréguliers, dont les ramifications avec des puissances extérieures étaient plus ou moins présumées, et qui ravivaient les tensions internes tout en menaçant l’intégrité des États sahéliens ; l’inertie des classes dirigeantes africaines et les limites des modes de gouvernance, qui restreignaient les possibilités de sortir de l’impasse sécuritaire et du retard de modernisation, notamment en matière de lutte contre le terrorisme ; enfin, les contradictions du système international et de l’intégration ouest-africaine, qui limitaient leur capacité à promouvoir la cohésion des sociétés sahéliennes et à freiner leur fragmentation.
Ces trois axes ont, dans l’ensemble, constitué le cadre de référence des initiatives ultérieures en matière de partenariats de lutte contre le terrorisme, des changements de régime consécutifs aux coups d’État militaires dans les trois pays de l’AES ainsi qu’au Tchad et au Soudan, de la création de l’alliance tripartite, de la construction de ses récits de légitimation et des ruptures politiques avec les institutions de la communauté ouest-africaine.
Un tel référentiel, qui paraît logique et réaliste, demeure néanmoins partiel. Il laisse de côté des pans entiers de la réalité, plus difficiles à discerner et qui ont, par ailleurs, été occultés ou insuffisamment perçus par les services de renseignement des puissances impliquées, y compris ceux des pays sahéliens. Or, cette fracture perceptive ne constitue pas un phénomène circonstanciel ou marginal dans l’arène sahélienne. Elle témoigne de l’existence d’un rapport de force construit dans la sphère cognitive, dans le but de masquer une compréhension globale des enjeux et de la nature de l’arène considérée.
Revisiter l’arène sahélienne
Trois séquences permettent de déconstruire cet écran cognitif et de reformuler en profondeur l’analyse de l’arène stratégique sahélienne : le basculement de l’emprise néocoloniale en Afrique après 1945 et le rôle de la Libye jusqu’en 2011 ; la phase de déstabilisation des pays sahéliens après 2011 ; enfin, la démarche actuelle de l’Alliance des États du Sahel.
Le basculement néocolonial après 1945
La Libye joue un double rôle d’architecte et de déclencheur dans ce contexte. L’expérience politique menée par Mouammar Kadhafi à partir de 1969 a le plus souvent été présentée comme celle d’un régime autocratique et pro-africain, rejetant les fondements libéraux occidentaux au profit d’un modèle autonome et socialisant.
Dans les faits, Tripoli soutenait, d’une part, les initiatives de libération nationale sur le continent et les perspectives de convergence continentale, contribuant notamment à la mise en place de l’Union africaine au cours des années 2000. D’autre part, la doctrine kadhafienne introduisait la notion de « troisième voie » politique, se démarquant des modèles communistes et capitalistes ainsi que des modes de gestion étatique et privée.
Au fond, ce modèle transférait la gouvernance des flux et des décisions vers d’autres mécanismes d’arbitrage et d’allocation des ressources, selon un schéma monopolistique que l’auteur rapproche des matrices théoriques de Karl Marx, de Wilhelm Röpke et, plus récemment, de Tony Blair. Autrement dit, l’objectif de ce modèle n’aurait pas été de mettre en œuvre une modernisation institutionnelle ou économique susceptible de dépasser les limites des deux modèles classiques, mais plutôt de renforcer les dépendances et de monopoliser le pouvoir au sein d’une structure qui, à l’instar des modèles orthodoxes, dissociait intrinsèquement les objectifs officiellement affichés par le système de son fonctionnement effectif.
Cette même matrice aurait été reprise dans différentes variantes du socialisme arabe et africain, notamment le nassérisme, le baasisme syrien et irakien, puis, dans un autre contexte, le denguisme chinois. Selon cette analyse, l’Union européenne et d’autres expériences nationales s’en seraient également largement inspirées, de même que l’Union africaine.
Cette structure, présentée comme une solution de remplacement, s’inscrivait en réalité dans la transition du colonialisme européen vers une nouvelle infrastructure de dépendances, désormais codifiée dans les règles du système international et renforcée par le contrôle exercé sur les élites nationales. Cette mutation aurait pris forme sur le plan idéologique au cours du XIXe siècle, sous l’impulsion des élites britanniques, d’une part, à travers les travaux de Karl Marx, qui auraient été encadrés par Moses Hess et Giuseppe Mazzini, et, d’autre part, à travers les travaux de Wilhelm Röpke, qui aurait contribué à l’émergence d’un « troisième modèle » et de l’école néolibérale avec le soutien de la Fondation Rockefeller.
Sur le fond, la formation conceptuelle du matérialisme historique, tout comme celle du capitalisme et du communisme, aurait répondu au dessein de créer des rapports de force entre des modèles antagonistes, notamment entre les classes sociales, et d’exploiter la tension dialectique entre ces pôles pour façonner l’échiquier économique.
C’est dans cette perspective idéologique que, selon l’auteur, Mouammar Kadhafi aurait été formé à Londres sous la bienveillance du Foreign Office, puis à Taïwan, au Fu Hsing Kang College, un établissement associé à la formation en guerre politique (political warfare). Les cadres militaires de l’Union libre en Libye se seraient inspirés de l’expérience nassérienne, laquelle aurait bénéficié du soutien de la CIA dans le cadre du programme « Fat Fucker ».
Rapidement, la méthodologie employée par ces militaires se serait diffusée dans la région, notamment en Irak en 1958, au Yémen en 1962 et en Libye en 1969. Chaque coup d’État aurait ainsi débouché sur un mode opératoire analogue : la mise en place d’un modèle socialisant présenté comme une « troisième voie » politique opposée à l’ordre colonial antérieur ; la création d’un parti unique assorti d’assemblées populaires ; et la nationalisation des ressources.
Parallèlement à leur répression par les appareils militaires et aux différentes formes de déstabilisation dont ils faisaient l’objet, les mouvements de libération nationale auraient été soutenus en coulisses par les anciennes puissances coloniales, avec l’appui complémentaire du régime cubain, présenté dans le texte comme un allié de l’establishment anglo-américain.
Celui-ci aurait également pu compter sur des alliés africains. Au Ghana, Edward Akuffo-Addo, l’un des fondateurs de la République, aurait appartenu aux hautes instances de l’establishment britannique, notamment par son affiliation au Middle Temple. Il aurait ainsi contribué à l’implication active du pays dans le mouvement des non-alignés, issu de la conférence de Bandung de 1955, présenté comme un pôle apparemment en rupture avec l’ordre colonial européen.
En Afrique du Sud, Nelson Mandela aurait été encadré par le MI6 britannique dans le but de prendre la tête du mouvement anti-apartheid et d’intégrer le pays au système de dépendances en formation. De proche en proche, la plupart des courants marxistes du continent auraient ainsi bénéficié du soutien des centres de décision anglo-américains, avec la bienveillance ou l’appui direct d’autres puissances européennes.
Au cours de cette transition d’un système à un autre, les nouvelles républiques africaines constituées entre 1950 et 1960 auraient mis en place de nouveaux mécanismes de normalisation institutionnelle. Parmi ceux-ci figurait le réseau d’organismes associés à l’Institut royal des affaires internationales (Chatham House), qui aurait depuis lors contribué à l’encadrement des élites africaines et à l’orientation de leurs choix dans les différents contextes nationaux.
La création des banques centrales et la centralisation bancaire auraient également constitué des mécanismes de contrôle des flux économiques, par l’inclusion ou l’exclusion des pays du réseau financier international et par le recours à la conditionnalité économique. En Afrique de l’Ouest, la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) incarnerait ce rôle de chambre de compensation à l’échelle sous-régionale. La Guinée aurait d’ailleurs refusé d’intégrer ce système coordonné par la France et en aurait subi les conséquences économiques.
Au contraire, l’entrée de la Chine dans le réseau financier international en 1996 aurait coïncidé avec son essor économique. Plus récemment, en Libye, les rebelles qui s’emparèrent de Benghazi en 2011 auraient immédiatement créé une banque centrale ainsi qu’une compagnie pétrolière associée. Selon le texte, une démarche similaire aurait été reproduite en Irak, en Serbie, en Ukraine et en Syrie, cette dernière ayant rejoint le réseau de la Banque des règlements internationaux (BRI) à partir de 2024, à la suite du renversement du régime de Bachar el-Assad.
Le texte affirme que seuls l’Algérie, le Maroc et l’Afrique du Sud sont actuellement membres à part entière de la BRI, tandis que la plupart des pays d’Afrique subsaharienne coopèrent avec celle-ci. Enfin, l’Union africaine, à travers son Agenda 2063, s’inscrirait dans cette même matrice en promouvant explicitement la création de mécanismes de gouvernance bancaire et d’autres instruments normatifs qui feraient directement écho à cette nouvelle structure de dépendances.
La Libye aurait donc constitué un catalyseur de l’ordre régional mis en place durant la période postcoloniale. Elle aurait mis en scène un pôle de dissidence à l’égard de l’hégémonie européenne, dissimulant un antagonisme présenté comme artificiel, afin de jeter les bases d’un nouveau système de subordination des États africains et moyen-orientaux.
Tripoli aurait également contribué à la déstabilisation des pays sahéliens en constituant, avant 2011, une plateforme islamiste susceptible d’alimenter les conflits dans les régions voisines. Le renversement du régime libyen a été décrit par de nombreux détracteurs de l’occidentalisme comme une intervention de l’OTAN ayant renversé un régime panafricain.
Il est indéniable que l’opération « Odyssey Dawn », autorisée par le Conseil de sécurité des Nations unies au nom de la protection de la population de Benghazi, a suscité des critiques quant au dépassement de son mandat et à la volonté supposée de mettre fin au régime libyen. Il n’en demeure pas moins que, selon l’interprétation développée dans le texte, une lecture limitée à cette dimension contribuerait à occulter certains aspects du dossier libyen et à réduire la profondeur de l’analyse stratégique.
L’auteur soutient que les cinq puissances membres permanents du Conseil de sécurité n’agiraient pas de manière strictement indépendante dans le cadre de leurs souverainetés nationales et seraient, en réalité, soumises à l’influence de Londres. Il en déduit que l’objectif de l’opération aurait été, dès le départ, de renverser le régime kadhafien et, éventuellement, de créer un foyer d’instabilité dans la sous-région. Les manœuvres attribuées à Jeffrey Epstein autour du recel de fonds libyens sont également invoquées dans le texte à l’appui de cette interprétation.
Bibliographie
Ukaegbu, C.O., Okoroafor, C.A., Biereenu-Nnabugwu, M. (2026). Tri-state Confederation and Reconfiguration of State Relations in ECOWAS Sub-region. A theoretical discourse. In IJIRT, Vol. 12 Issue 9, ISSN: 2349-6002.
Dalong, F., Izu, S. I. (2026). The Rise of the Alliance of Sahel States (AES): A Study of Post-Colonial Sovereignism as a Driver of Regional Realignment. In Social Sciences Journal of Policy Review and Development Strategies, Vol. 7, nº1, Nile University of Nigeria, Abuja. DOI:10.48028/iiprds/ssjprds.v7.i1.17
Aina, F., Afolabi, B., Fayemi, J.K. (2026).
The Alliance of Sahel States, Democratic Relapse, Insecurity, and the Prospects of Regional (Dis)integration or (Re)integration in West Africa. In Soc 63, 60–74 (2026).
Bello Umar, M. (2026). Regional security complexes and African foreign policies: ECOWAS and the Sahel security order, 2012–2025. In Front. Polit. Sci. 8:1836500. doi:10.3389/fpos.2026.1836500.
Adjei Arhin, C. (2025). A Theoretical Analysis of Security-Led Integration: The Case of Alliance of Sahel States (AES). In International Journal of Research and Innovation in Social Science, Vol. IX, Issue IX.
Aina, F. (2026). Why Burkina Faso, Mali and Niger’s new plan to tackle extremist violence is likely to fail.
Constantine, A. (1995). Psychic Dictatorship in the U.S.A. Feral House.
Curtis, M. (2018). Secret Affairs. Britain’s Collusion with Radical Islam. Serpent’s Tail.















