Dans l’état de nature, avant que les hommes n’instituent un pouvoir commun pour les tenir tous en respect, ils sont dans cette condition qu’on appelle la guerre, et une guerre telle qu’elle est de chacun contre chacun. [...]

(Thomas Hobbes, Léviathan, 1651)

On ne fait pas la guerre pour se débarrasser de la guerre.

(Jean Jaurès, discours de Bruxelles, 1914)

Trois siècles séparent Thomas Hobbes, écrivant au milieu des cendres encore fumantes de la guerre civile anglaise, et les diplomates réunis en urgence à New York en ce mois de mars 2026. À l’époque du philosophe anglais, l’effondrement de l’autorité centrale avait plongé les îles britanniques dans un chaos sanglant, validant sa thèse selon laquelle sans un Léviathan, un État tout-puissant capable d’imposer l’ordre, la vie humaine retourne inévitablement à sa condition la plus brutale. Aujourd’hui, alors que le monde croyait avoir érigé, grâce au droit international, à la Charte des Nations Unies et à un réseau dense d’institutions multilatérales, un rempart infranchissable contre ce retour à l’état de nature, les événements qui secouent le Moyen-Orient depuis l’opération Epic Fury du 28 février semblent donner une mise en évidence actuelle à sa pensée.

L’analyse qui suit repose sur un scénario d’escalade majeure construit à partir de dynamiques géopolitiques réelles et de projections stratégiques. Elle ne se contente pas de narrer des événements fictifs, mais extrapole les tendances lourdes observables depuis le début du XXIe siècle : la fragmentation du multilatéralisme, le retour de la puissance brute comme arbitre des relations internationales, la sécurisation absolue des ressources énergétiques et hydriques, et la transformation des régimes théocratiques en appareils militaro-sécuritaires. Elle vise à décrypter les mécanismes de rupture d’un ordre international fragilisé et à comprendre comment une crise régionale peut devenir le catalyseur d’une refonte totale de l’architecture stratégique mondiale.

Ce qui se joue entre Téhéran, Washington et Tel-Aviv dépasse largement le cadre d’un conflit régional, d’une querelle idéologique ou même d’une simple guerre pour les ressources. C’est la mise à l’épreuve ultime, peut-être décisive, de notre capacité collective à maintenir un ordre fondé sur des règles communes face au retour pur, simple et décomplexé de la loi du plus fort. Si, comme le clamait Jean Jaurès dans un vibrant plaidoyer pour la paix prononcé à la veille de la Première Guerre mondiale : On ne fait pas la guerre pour se débarrasser de la guerre ; l’histoire de ces dernières semaines nous force à constater avec effroi que la logique de la frappe préventive, de la décapitation stratégique et de la guerre illimitée a fini par l’emporter sur la diplomatie.

Cette victoire de la force ouvre une boîte de Pandore dont les conséquences redéfinissent durablement, et peut-être irréversiblement, les limites de la souveraineté, de la légitimité internationale et de la morale politique. Nous ne sommes plus dans la dissuasion, ni dans le containment, ni même dans la guerre hybride telle que théorisée au début du XXIe siècle. Nous sommes entrés dans une phase nouvelle, celle de la guerre de tous contre tous à l’échelle globale, où le droit est un outil à géométrie variable, et où la survie de l’État prime sur toute autre considération, y compris humaine.

Pour comprendre la profondeur abyssale du séisme qui a ébranlé la région et, par ricochet, la planète entière, il ne suffit pas d’analyser les courbes boursières du pétrole, bien qu’elles aient atteint des sommets historiques, ni de tracer les trajectoires balistiques des missiles sur une carte numérique. Il faut plonger bien plus profondément, dans les strates géologiques de l’histoire iranienne, cette terre de contrastes où se superposent, comme des couches sédimentaires comprimées par le temps, les mémoires impériales. L’Iran n’est pas un État né du hasard des décolonisations du XXe siècle, tracé à la règle par des puissances coloniales déclinantes. C’est la continuité vivante de la Perse antique, une civilisation millénaire qui a su absorber les chocs successifs des conquêtes grecques, arabes, turques et mongoles pour préserver une identité indestructible, une âme collective qui traverse les siècles.

De Cyrus le Grand, inventeur d’une forme de gouvernance mondiale fondée sur la tolérance religieuse et le respect des coutumes locales, créateur du premier empire universel s’étendant de l’Indus à l’Égypte, aux Safavides qui, au XVIe siècle, ont forgé l’identité chiite duodécimaine comme rempart politique et spirituel contre l’expansionnisme sunnite de l’Empire ottoman, l’Iran a toujours été un empire en puissance, conscient de son destin exceptionnel, de sa centralité géographique et de sa mission historique.

Cette conscience historique, ce sentiment d’éternité et de destinée, pèsent lourdement sur la psyché collective iranienne. Ils expliquent en grande partie la résilience farouche d’un régime qui, malgré ses contradictions internes béantes, parvient encore et toujours à mobiliser un récit national de résistance face à l’extérieur, transformant chaque sanction, chaque menace en une preuve supplémentaire de la légitimité de sa lutte contre l’impérialisme.

Au cœur du plateau iranien, là où l'Euphrate et le Tigre prennent leur source, s'étend l'Iran, 1.6 million de km 2 cernés par trois grandes mers : la mer Caspienne au nord, l'océan Indien au sud, et surtout le détroit d'Ormuz, artère vitale par laquelle transite 20% du pétrole mondial. Flanqué du Caucase au nord-ouest et des steppes turkmènes à l'est, l'Iran domine géographiquement le Golfe Persique tout en regardant vers l'Asie centrale. Ce carrefour des civilisations des Achéménides à la Route de la soie est aujourd'hui le pivot d'une crise mondiale : c’est sur cette carte tendue, où la géographie dicte le destin avec une rigueur implacable, que s’est jouée la métamorphose radicale de 1979.

L’Iran était un allié clé sous le Shah. La Révolution de 1979 a inversé la donne.

Cette phrase, souvent répétée, cache une réalité bien plus complexe qu’un simple retournement d’alliances. Sous le règne de Mohammad Reza Pahlavi, Téhéran était le gendarme du Golfe, le pilier de la stratégie américaine au Moyen-Orient, un partenaire stratégique majeur d’Israël et des États-Unis, garant de la stabilité régionale face au nationalisme arabe radical soutenu par l’Union soviétique.

Mais la révolution islamique, portée par l’Ayatollah Rouhollah Khomeini, a opéré bien plus qu’une révolution politique : elle a opéré une rupture civilisationnelle, un changement de paradigme total. Elle a substitué à la raison d’État, à la realpolitik du Shah, une idéologie de la résistance, fondée sur le rejet radical de l’arrogance mondiale (le terme consacré pour désigner les États-Unis) et sur la libération de Jérusalem comme cause suprême de l’Oumma. Cette hostilité, nourrie par la mémoire vive, indélébile, du coup d’État de 1953 orchestré par la CIA et le MI6 pour renverser le Premier ministre nationaliste Mohammad Mossadegh, ce martyr de la souveraineté nationale qui avait osé nationaliser le pétrole iranien, est devenue structurelle, organique. Elle n’était pas qu’un discours de propagande ; elle est devenue l’ADN même du nouveau régime, le fondement de sa légitimité interne et de sa projection externe.

Durant plus de quarante ans, la doctrine du Velayat-e Faqih, ce gouvernement du juriste théorisé par Khomeini, où un clerc suprême, le Guide, détient l’autorité absolue, politique et religieuse, en l’absence du douzième Imam caché, a transformé le pays en une forteresse assiégée mais offensive. L’Iran ne s’est pas replié sur lui-même ; il a projeté sa puissance, sa révolution, son modèle, via un réseau complexe, tentaculaire, de milices, de partis politiques, de mouvements de libération, du Hezbollah libanais aux Houthis yéménites, en passant par les diverses factions chiites irakiennes et les groupes palestiniens du Jihad islamique. Il a créé ainsi une profondeur stratégique inédite, capable de menacer ses ennemis bien au-delà de ses propres frontières, transformant chaque pays voisin en un front potentiel, chaque crise locale en un levier de pression global. Cette stratégie du forward defense, de la défense avancée, a permis à Téhéran de tenir à distance ses adversaires, sans jamais avoir à affronter directement leur supériorité militaire conventionnelle.

C’est dans ce contexte de tensions accumulées, de sanctions étouffantes, de courses aux armements nucléaires et de guerres par procuration incessantes que l’étincelle a fini par mettre le feu aux poudres. L’opération Déluge d’Al-Aqsa du 7 octobre 2023, menée par le Hamas depuis Gaza, avait déjà marqué un tournant qualitatif, brisant le statu quo et transformant un conflit local, aussi douloureux soit-il, en une confrontation régionale ouverte, impliquant directement l’axe de la résistance dans son ensemble. Mais ce n’était que le prélude. C’est la décision, prise conjointement par Washington et Tel-Aviv à l’aube du 28 février 2026, de lancer l’opération Epic Fury qui a fait basculer le Moyen-Orient, et peut-être le monde, dans une ère d’incertitude totale, d’instabilité chronique, de violence généralisée.

Cette campagne de frappes aériennes et navales, d’une ampleur inédite dans l’histoire de la région, ne visait pas seulement à détruire des sites nucléaires, à ralentir un programme, à gagner du temps. Elle avait pour objectif avoué, assumé, de décapiter le régime, de changer la nature même du pouvoir à Téhéran, de mettre un terme définitif à la République islamique telle que nous la connaissons depuis 1979. Et elle a réussi, sur le plan tactique, là où beaucoup doutaient encore, là où les renseignements les plus optimistes hésitaient à promettre un tel succès : les bombardiers furtifs B-2 Spirit, décollant probablement de la base de Diego Garcia ou directement des États-Unis, larguant des bombes bunker-buster de dernière génération, et les missiles de croisière Tomahawk, tirés depuis des destroyers américains positionnés dans le Golfe persique et la mer Rouge, ont atteint leur cible principale avec une précision chirurgicale, terrifiante.

Ali Khamenei, Guide suprême depuis 1989, figure tutélaire, intouchable, sacrée, d’un système théocratique complexe, a été tué dans l’effondrement de son bunker fortifié, situé dans le nord de Téhéran, sous le poids des bombes. Avec lui ont disparu plusieurs hauts responsables militaires, dont le chef d’état-major des forces armées, Abdolrahim Mousavi, et le commandant en chef des Gardiens de la Révolution, Mohammad Pakpour, ainsi que plusieurs membres clés du Conseil de discernement. La mort d’Ali Khamenei produit déjà des effets géopolitiques majeurs, a-t-on pu lire dans les dépêches, mais contrairement aux espoirs, aux calculs, aux rêves de certains stratèges occidentaux et israéliens, elle n’a pas provoqué l’effondrement immédiat, spontané, du système. Il n’y a pas eu de révolution de velours, pas de soulèvement populaire massif renversant le régime dans les heures qui ont suivi, pas de vide du pouvoir profitant à l’opposition démocratique.

La disparition du Guide suprême ne détruit pas l’architecture iranienne : elle la met sous tension.

Cette phrase, clé de voûte de l’analyse, résume à elle seule la résilience surprenante, déconcertante, de la République islamique. Le régime ne repose pas sur un seul homme, aussi charismatique, aussi central soit-il. Il repose sur un triptyque institutionnel complexe, imbriqué, interdépendant : la Maison du Guide, arbitre suprême, garant de l’idéologie ; le Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI ou Pasdaran), bras armé, économique, politique, idéologique du système, véritable État dans l’État et les instances de validation religieuse et politique, comme le Conseil des Gardiens et l’Assemblée des experts, chargées de filtrer la vie politique, de sélectionner les candidats, de valider les décisions.

Le triptyque institutionnel iranien vacille mais ne s’effondre pas.

La décapitation du sommet de l’État, loin de provoquer le chaos immédiat escompté, a plutôt accéléré une transformation structurelle, une mutation interne, peut-être irréversible.

La décapitation n’est pas synonyme d’effondrement ; elle peut au contraire accélérer la transformation [...] en État-caserne.

Sous la pression extrême des bombardements, sous la menace existentielle, le pouvoir civil, le pouvoir religieux, le pouvoir politique s’effacent progressivement, naturellement, au profit d’une logique militaire pure et dure, de survie. Les Gardiens de la Révolution, déjà omniprésents, contrôlant des pans entiers de l’économie, de la sécurité, de la politique étrangère, deviennent les véritables, les seuls arbitres du destin national. Ils utilisent la religion non plus comme une fin en soi, comme un idéal spirituel, mais comme un ciment idéologique, un outil de mobilisation, un drapeau pour rallier une population acculée, effrayée, face à l’agresseur extérieur.

En moins de deux semaines, dans une précipitation fébrile mais contrôlée, l’Assemblée des experts, réunie sous haute surveillance militaire, dans un secret absolu, a désigné Mojtaba Khamenei, fils du défunt leader, comme nouveau Guide suprême. Âgé de 56 ans, Mojtaba n’était pas un inconnu. Il avait longtemps été la puissance cachée, l’ombre du pouvoir, contrôlant les nominations clés au sein des Gardiens, supervisant les opérations de renseignement les plus sensibles, gérant les dossiers les plus brûlants depuis l’ombre du bureau de son père. Sa nomination, bien que constitutionnelle, a suscité des critiques, des murmures, ravivant le spectre de la monarchie héréditaire que la révolution de 1979 avait prétendu abolir, transformant la République islamique en une sorte de dynastie familiale. Mais elle a permis d’éviter le vide du pouvoir, la lutte ouverte pour la succession, la fragmentation immédiate. Elle signale surtout, et c’est là le point crucial, le passage définitif d’une théocratie cléricale, où les mollahs avaient le dernier mot, à un État-caserne, où le pouvoir réel, effectif, est détenu par l’appareil sécuritaire et militaire, utilisant la religion comme un outil, comme un levier, pour mobiliser, unir, contrôler.

Cette praetorianisation du pouvoir, où les Gardiens de la Révolution deviennent les véritables maîtres du jeu, les arbitres ultimes du destin national, pose un défi stratégique immense, nouveau, à la communauté internationale. La société iranienne, pourtant profondément divisée, aspirant massivement à plus de libertés, à plus de droits, à une vie normale; mais se retrouve acculée, piégée, à choisir entre le chaos d’un effondrement étatique à l’irakienne, avec son lot de guerres civiles, de milices incontrôlées, de violences sectaires, et le soutien, même tacite, même résigné, à un régime autoritaire, répressif, mais garant, seul garant, de l’intégrité territoriale, de l’unité nationale, de la survie de l’État face à l’agresseur extérieur.

C’est tout le paradoxe, toute la tragédie, de cette guerre : en voulant libérer le peuple iranien par la force, par les bombes, par l’intervention étrangère, les États-Unis et Israël ont risqué, peut-être involontairement, de renforcer la mainmise des faucons du régime, des militaires, transformant une contestation interne, un mouvement de fond pour la liberté, en un sursaut nationaliste, en un réflexe de défense nationale contre l’envahisseur. Ali Larijani, figure pragmatique, ancien président du Parlement, ancien négociateur nucléaire, revenu au premier plan à la tête du Conseil suprême de sécurité nationale, incarne parfaitement cette ligne de résistance calculée, cette alliance de circonstance entre les religieux, les militaires, les pragmatiques, loyal envers le nouveau Guide tout en maintenant, discrètement, une porte ouverte à une diplomatie de crise désespérée, à une issue négociée, avant que tout ne bascule dans l’irréparable.

La riposte iranienne, lorsqu’elle est venue, n’a pas été celle attendue par les états-majors occidentaux. Elle n’a pas été conventionnelle, frontale, suicidaire. Elle a démontré, une fois de plus, la redoutable efficacité, la sophistication, la patience, de la stratégie de dissuasion asymétrique développée par Téhéran depuis des décennies.

L’Iran dispose d’une profondeur stratégique : Hezbollah libanais, milices irakiennes et yéménites.

Alors que l’aviation iranienne a été largement neutralisée dès les premières heures de l’opération Epic Fury, que ses bases aériennes ont été martelées, que ses systèmes de défense antiaérienne ont été aveuglés, le régime a activé, avec une précision et une coordination effrayantes, son réseau d’alliés régionaux, son axe de la résistance.

Des centaines de missiles balistiques, de drones kamikazes et de roquettes ont été tirés, non pas seulement depuis le sol iranien, mais depuis le Liban, la Syrie, l’Irak, le Yémen, saturant l’espace aérien d’Israël, visant les bases américaines dans toute la région, transformant chaque pays voisin en une plateforme de tir, en un front actif. Et surtout, et c’est là le coup de maître, le régime a menacé, puis commencé à fermer, le point le plus sensible, le plus vulnérable, de l’économie mondiale : le détroit d’Ormuz. La fermeture partielle, puis totale, de ce goulet d’étranglement, ce passage obligé, par lequel transite chaque jour près de 20 % du pétrole consommé sur la planète, soit environ 17 à 20 millions de barils, a envoyé une onde de choc immédiate, brutale, sur les marchés énergétiques mondiaux, sur les bourses, sur les devises et surtout sur l’économie réelle.

Le Moyen-Orient flotte sur un océan de pétrole, et l’Iran, gardien de ce sanctuaire, détenteur des clés de ce détroit, a fait vaciller, en quelques heures, l’ordre économique global, rappelant à tous, que la prospérité de l’Occident, de l’Asie, de l’Europe, dépend de la stabilité d’une zone de quelques kilomètres carrés, sous la menace constante de mines marines, de drones sous-marins, de vedettes rapides armées de missiles antinavires, de batteries côtières dissimulées dans les montagnes. En quelques jours, le prix du baril de pétrole a bondi de plus de 60 %, dépassant la barre psychologique, symbolique, des 100 dollars, flirtant même, dans les moments de panique maximale, avec les 117 dollars. La hausse du prix de l’or noir en trois mois dépasse les 67 %. L’Irak réduit sa production de deux tiers : 1,3 million de barils/jour contre 4,3 millions.

Les économies européennes, à peine remises de la crise énergétique liée à la guerre en Ukraine, se sont retrouvées de nouveau vulnérables, menacées d’inflation galopante, de récession, de pénuries. Les économies asiatiques, dépendantes à plus de 80 % du pétrole du Golfe, ont paniqué, activant leurs réserves stratégiques, cherchant désespérément des alternatives, des fournisseurs, des routes de contournement.

Mais si le monde a les yeux rivés sur le pétrole, sur les cours du baril, sur les oléoducs, une vérité plus sombre, plus vitale, plus existentielle, émerge des cendres de ce conflit, révélant une vulnérabilité encore plus critique, encore plus dangereuse. Dans une région où plus de 100 millions de personnes, dans les monarchies du Golfe, dépendent presque totalement, à 90 % voire plus, du dessalement de l’eau de mer pour leur eau potable, pour leur agriculture, pour leur industrie, la menace iranienne ne pèse plus seulement sur les champs pétroliers, sur les raffineries, sur les oléoducs. Elle pèse désormais, explicitement, clairement, sur les usines de dessalement, sur les infrastructures hydriques, sur les réseaux de distribution d’eau.

Qui aurait cru qu’un jour Dubaï pourrait être mentionné dans un scénario de bombardement ?

Cette interrogation, autrefois impensable, inconcevable, est désormais au cœur des calculs stratégiques, des scénarios de guerre, des plans de contingence des états-majors occidentaux et arabes. Dans cette région aride, où l’eau est plus précieuse que l’or, où la vie même dépend de la technologie du dessalement, couper l’eau, détruire une usine de traitement, revient à déclarer la guerre à la vie même des populations, à provoquer une catastrophe humanitaire immédiate, massive, sans précédent. La souveraineté hydrique devient, dans ce contexte, l’enjeu ultime, la ligne rouge absolue, la vulnérabilité existentielle des monarchies du Golfe, transformant chaque goutte d’eau en un enjeu de sécurité nationale, en une arme de guerre potentielle.

La réaction de la communauté internationale face à cette escalade, face à cette remise en cause des fondements mêmes de l’ordre international, a mis en lumière la fragmentation, peut-être irréversible, de cet ordre.

Le multilatéralisme montre des signes d’affaiblissement.

À New York, le Conseil de sécurité de l’ONU, censeur supposé de la paix et de la sécurité internationales, s’est révélé une nouvelle fois impuissant, otage des vetos croisés, des intérêts divergents, de l’absence totale de consensus sur la légitimité, sur la légalité de l’intervention américaine et israélienne.

António Guterres, Secrétaire général des Nations Unies, a tenté d’alerter, de mettre en garde, de rappeler les principes : L’usage de la force par les États-Unis et Israël contre l’Iran [...] compromet la paix et la sécurité internationales. La Charte de l’ONU, ce texte sacré, fondateur, qui prohibe l’usage de la force, sauf en cas de légitime défense ou mandat du Conseil de sécurité, a été mise à mal, bafouée, contournée, par l’argument de la frappe préventive, de la menace imminente, avancé par Washington et Tel-Aviv pour justifier leur action.

L’article 2 § 4 de la Charte des Nations Unies prohibe le recours à la force, sauf dans les cas prévus à l’article 51 relatif à la légitime défense. Or, l’argument de la frappe préventive a servi de prétexte à une action unilatérale. Cette justification s’inscrit dans le débat entre guerre préemptive (menace imminente) et préventive (menace potentielle), largement contesté en doctrine.

La normalisation de l’usage préventif de la force érode les règles communes.

En frappant le premier, en invoquant une menace potentielle, future, non encore concrétisée, les États-Unis et Israël ont ouvert une boîte de Pandore juridique, dangereuse, dont les conséquences dépassent largement le cadre du Moyen-Orient. La question centrale est de savoir si la sécurité justifiera des précédents qui redéfinissent les limites de l’ordre international. Si chaque État, chaque puissance, s’autorise désormais à frapper préventivement, au nom de sa sécurité, de sa survie, de ses intérêts vitaux, que devient le droit international ? Que deviennent la souveraineté des États, l’intégrité territoriale, l’interdiction de la guerre d’agression ?

Les réactions divergentes, contradictoires, des grandes puissances témoignent, elles aussi, de ce nouveau monde multipolaire, fragmenté, où les alliances ne sont plus figées, où les intérêts nationaux priment, toujours, sur les valeurs communes, sur les principes abstraits. La Russie et la Chine, bien que condamnant fermement, verbalement, l’agression impérialiste, la violation flagrante de la souveraineté iranienne, ont adopté, dans les faits, une posture prudente, mesurée, calculée, évitant soigneusement tout engagement militaire direct, toute implication qui pourrait les entraîner, malgré elles, dans un conflit ouvert, total, avec les États-Unis.

Leur calcul est froidement rationnel, cynique, réaliste : aucun intérêt pour un effondrement iranien : besoin d’un partenaire stable, pas de trou noir géopolitique.* Pour Moscou et Pékin, l’objectif n’est pas de sauver la théocratie des mollahs à tout prix, de défendre un régime qu’ils ne portent pas nécessairement dans leur cœur, mais d’empêcher un effondrement total, un chaos généralisé, un vide stratégique qui offrirait, sur un plateau, une hégémonie totale, incontestée, aux États-Unis au Moyen Orient, renforçant leur contrôle sur les flux énergétiques, leur capacité à projeter leur puissance, leur influence, aux portes mêmes de la Russie et de la Chine. Ils cherchent ainsi à transformer cette crise, ce chaos, en opportunité pour affaiblir durablement la crédibilité, le leadership, la fiabilité des États-Unis, pour renforcer en contrepartie leur propre influence diplomatique, économique, énergétique, dans la région, tout en sécurisant égoïstement leurs propres approvisionnements, leurs propres routes commerciales.

En Europe, le dilemme est encore plus insoluble. Pris en étau, coincés, entre leur alliance historique, structurelle, avec les États-Unis, pilier de leur sécurité depuis 1945, et leur dépendance critique, vitale, aux énergies du Golfe, au pétrole, au gaz, les pays européens tentent, tant bien que mal, de naviguer à vue, de trouver une voie médiane, une position équilibrée, qui satisfasse tout le monde, ce qui est impossible. La France a appelé à une désescalade immédiate, urgente, proposant une mission internationale, européenne, pour sécuriser le détroit d’Ormuz, pour rouvrir les voies maritimes, soulignant que la stabilité de la région est vitale, existentielle, pour la sécurité, pour la prospérité du continent.

Mais l’Union européenne, certains États membres, comme l’Espagne, ont refusé, catégoriquement, de soutenir l’opération et de participer, sans mandat clair, explicite, de l’ONU, interdisant même, dans un geste fort, l’utilisation de leur espace aérien aux avions américains, aux bombardiers, illustrant sur la manière de gérer, de répondre, aux crises internationales, sur la légitimité, sur la légalité, de l’usage de la force. Cette incapacité, cette impuissance à parler d’une seule voix, à agir d’un seul bloc, affaiblit davantage la position européenne, la rend plus que jamais tributaire, dépendante des décisions prises ailleurs, à Washington, à Téhéran, à Moscou, à Pékin.

Pour les pays arabes du Golfe, Arabie saoudite, Émirats Arabes Unis, Qatar, Koweït, Bahreïn, la situation est, tout simplement existentielle, vitale. Hôtes, malgré eux, de bases américaines essentielles, indispensables, au lancement des opérations, à la logistique, au ravitaillement, ils se retrouvent, du jour au lendemain, exposés, vulnérables, aux représailles iraniennes, directes, indirectes, via leurs proxies. La menace n’est plus théorique, abstraite, lointaine : des frappes ont déjà visé, des drones ont déjà atteint, des infrastructures énergétiques, des pipelines, des raffineries, dans la région, rappelant brutalement à tous que le coût, le prix de cette guerre, pourrait être tout simplement la destruction totale de leurs propres économies, de leurs propres sociétés, de leur propre modèle de développement.

La perspective, autrefois impensable, inimaginable, de voir Dubaï, hub économique mondial, vitrine du luxe, de la modernité, ou Riyad, capitale en pleine transformation, devenue un champ de bataille, une cible de missiles, illustre mieux que tout le degré de déstabilisation et d’instabilité atteint. Ces monarchies, qui avaient œuvré, ces dernières années, patiemment, à une désescalade régionale, à un apaisement, à une normalisation, progressive, avec Téhéran, rouvrant les ambassades, reprenant le dialogue, voient, impuissantes, tous leurs efforts, réduits à néant, anéantis, en quelques jours, contraintes, forcées, de choisir, dans l’urgence, dans la peur, entre leur protecteur, leur allié, américain, et leur voisin, leur partenaire, iranien, dans un équilibre, précaire, instable, où chaque faux pas, chaque mot de trop, chaque geste maladroit, pourrait être, tout simplement, fatal.

Au-delà, cependant, de la géopolitique, des États, des alliances, des intérêts, des ressources, c’est, toujours, la dimension humaine, individuelle, qui constitue, qui restera, la tragédie, la plus sombre, la plus durable, la plus inacceptable. Les frappes présentées par les états-majors comme chirurgicales, précises, limitées ont fait et feront chaque jour de nombreuses, de trop nombreuses victimes civiles brisant des vies, des familles, des espoirs, détruisant des hôpitaux, des écoles, des quartiers, des infrastructures essentielles vitales. Le bombardement atroce d’une école primaire à Minab, le 7 mars, ayant coûté la vie à plus de 160 enfants, pour la plupart des jeunes filles, reste gravé indélébilement dans les consciences comme le symbole, l’incarnation de l’aveuglement, de la brutalité de la guerre moderne, de son indifférence à la vie humaine.

Ces drames, ces tragédies humaines, souvent réduits dans les rapports militaires, dans les conférences de presse, à de simples dommages collatéraux, à des statistiques, à des effets secondaires regrettables mais inévitables, sont, en réalité, le terreau le plus fertile, le plus toxique, de la haine, de la radicalisation et de la vengeance future. Comme l’a rappelé, avec force, avec émotion, Volker Türk, haut commissaire de l’ONU aux droits de l’homme:

Les bombes ne résolvent rien ; elles ne font qu’ajouter de la souffrance à la souffrance, de la destruction à la destruction, créant un cycle de violence dont il sera impossible de sortir sans un retour à la négociation, au dialogue, à la raison.

Aujourd’hui, la société iranienne, elle-même, est prise dans un étau. D’un côté, une partie importante de la population, surtout les jeunes, les femmes, les urbains, aspire profondément à la chute d’un régime autoritaire, répressif, qui l’oppresse depuis des décennies, qui brime ses libertés, qui étouffe ses espoirs. De l’autre, la peur du chaos, de la guerre civile, de l’intervention étrangère, de la fragmentation du pays pousse beaucoup à se rallier au drapeau national, face à l’agresseur, à soutenir même, tacitement, un régime qu’ils rejettent par peur d’un pire encore. Le cinéma iranien, depuis toujours, le miroir le plus fidèle des ambivalences, des contradictions de cette société, avait anticipé cette douleur, cette tension, celle d’un peuple coincé entre la soif de liberté et la peur de l’anéantissement.

Cette tension est portée aujourd'hui à son paroxysme. La nomination de Mojtaba Khamenei, perçue par certains comme une dynastie, une trahison, et par d’autres comme un gage de continuité, de stabilité, face au chaos, illustre cette complexité, cette ambivalence. Les perspectives d’avenir sont sombres, incertaines, lourdes de menaces.

Trois scénarios principaux se dessinent pour les mois à venir :

  • le premier est celui d’une continuité verrouillée, où le nouveau Guide, soutenu par les Gardiens, parvient à consolider son pouvoir, à réprimer les contestations, à reconstruire les capacités militaires dans la clandestinité et à poursuivre une politique de résistance.

  • le deuxième scénario est celui d’une praetorianisation, où le pouvoir civil et religieux s’efface au profit d’une junte militaire qui gérerait le pays comme une entreprise de sécurité pragmatique mais brutale, prête à tous les compromis, à toutes les alliances, pour assurer sa survie.

  • le troisième, le plus dangereux, le plus imprévisible, est celui d’une fracture des élites, d’une guerre civile larvée, où les différentes factions du régime s’affrontent pour le pouvoir, entraînant le pays dans un chaos similaire à celui de la Syrie ou de la Libye, avec des répercussions dévastatrices pour toute la région.

L’Iran est gravement affaibli, pas encore fini.

C’est précisément cette zone grise entre l’effondrement et la résilience qui est la plus dangereuse, la plus instable.

Trois inconnues : la réponse à ces questions déterminera si nous assistons à une simple recomposition régionale ou à l’effondrement définitif de l’ordre international. Nous quittons la dramaturgie militaire pour une reconfiguration bien au-delà du cadre régional. Comme le soulignait Souad Mekkaoui, ce qui se joue dépasse Washington-Téhéran : c’est l’équilibre mondial fragmenté.

La crise iranienne de 2026 est le symptôme d’un système international en transition, voire en décomposition. Elle révèle un monde où la loi du plus fort prime sur le droit, où la sécurité justifie tous les précédents, où les institutions sont impuissantes.

La tension, croissante [...] Sommes-nous face à une stratégie de pression contrôlée ou au bord d’un conflit régional majeur ? L’histoire nous enseigne que la force brute ne suffit jamais à bâtir une paix durable. Les empires passent, les régimes tombent, mais les peuples restent. Ignorer cette réalité, c’est s’exposer à répéter les erreurs du passé. Le défi des mois à venir sera moral et politique : privilégier la diplomatie et la justice à la force. Car si, comme le disait Hobbes, l’état de nature est une guerre de tous contre tous, le rôle de la civilisation est de construire les digues qui nous empêchent d’y retourner. Aujourd’hui, ces digues sont fissurées. L’aube, qui a reconfiguré la région, nous laisse face à un choix binaire : accepter un monde fragmenté où la peur est la seule boussole, ou reconstruire, pierre par pierre, un ordre fondé sur le respect du droit.

Dès lors, face à cet enchevêtrement inextricable de mémoires blessées, d’intérêts vitaux contradictoires, de doctrines incompatibles, de peurs ancestrales, une ultime interrogation, vertigineuse, s’impose à la conscience du monde, à la raison des hommes : comment se démêler du bris dans les dessous des pas, comment avancer, comment négocier, comment reconstruire, alors que chaque mouvement, chaque geste, chaque tentative de réparation ou de redressement, risque, à tout moment, de faire s’effondrer, un peu plus, le sol fragile, instable, sur lequel nous marchons, et de nous précipiter tous dans l’abîme ?