Créée en 1996 par Yannick Noah, cette asso socio-sportive a fait de la balle jaune sa meilleure arme dans son combat contre les inégalités. Aujourd’hui implantée dans des dizaines de quartiers populaires, elle accompagne 18 000 jeunes par an dans 75 villes.

Entretien avec la responsable de communication Lauryane Leroy, histoire de présenter le concept et d’en faire le bilan, en dix questions.

Bonjour, quel est votre rôle exact au sein de l’association et pourquoi l’avoir rejointe ?

Je suis responsable de la communication et des relations extérieures. Digital, presse, événements, partenariats, communication locale pour nos antennes, je m’occupe de tout ce qui rend Fête le Mur visible. Et la visibilité, pour une asso comme la nôtre, c’est pas du tout accessoire, on y reviendra.

J’ai rejoint l’association il y a presque deux ans parce que je voulais que mon métier serve à quelque chose de concret. La com’, on peut se dire que c’est pas le boulot le plus indispensable du monde, mais j’adore ça, et ici chaque action de communication peut se traduire par un partenaire de plus, une antenne de plus, un gamin de plus qui tape dans une balle. Et comme je suis convaincue depuis toujours que le sport est une vraie école de vie, le choix était assez évident.

Quand vous dites que Fête le Mur prône “l’inclusion par le sport”, concrètement, ça veut dire quoi au quotidien ?

Ça veut dire qu’on ne laisse pas un enfant à la porte parce que ses parents n’ont pas les moyens. La licence FFT, on la prend en charge. Le matériel, on le fournit. Le court, il est dans le quartier. Le tennis a une image très élitiste, c’est un sport coûteux et donc réservé à des personnes plus favorisées. Mais “inclusion”, pour nous, ce n’est pas juste mettre une raquette dans la main d’un gamin. C’est un parcours de 5 ans jusqu’à l’âge adulte : la compétition éducative, le mentorat scolaire, les sorties culturelles, l’éducation alimentaire et au bout, l’insertion professionnelle. Aujourd’hui on accompagne près de 18 000 jeunes par an dans 75 villes. Chaque semaine, des éducateurs diplômés sont sur le terrain, dans les QPV1. C’est ça, l’inclusion au quotidien, pas un événement ponctuel, mais une présence continue, qui va aider les jeunes à prendre leur place dans notre société.

En 30 ans, qu’est-ce qui a changé pour les jeunes des quartiers, et ce qui bloque encore ?

Qu’est-ce qui a changé ? La visibilité, d’abord. Les jeunes des quartiers ne se voient plus comme des invisibles, ou du moins, certains commencent à ne plus l’accepter. On a aussi vu la demande d’accompagnement exploser : les familles font confiance à des structures comme la nôtre parce qu’elles voient des résultats concrets, et non pas uniquement des promesses. Et enfin il y a les “ambassadeurs”. Ces personnalités issues de quartiers qui ont eu de beaux parcours et inspirent désormais les jeunes : Kylian Mbappé, Omar Sy, Amel Bent.

Qu’est-ce qui bloque encore ? L’image que collent les médias sur les quartiers et leurs habitants : les messages véhiculés provoquent beaucoup d’a priori de la part du reste de la population. L’assignation à résidence, mentale autant que géographique. Un gamin de cité qui veut faire de l’arbitrage à Roland-Garros, et on en a, plusieurs même, il faut lui expliquer trois fois que c’est possible. Parce que rien dans son environnement ne lui dit que c’est pour lui. Le taux de pauvreté dans les QPV est de 42 %. Le taux de chômage des jeunes de moins de 30 ans y est de 30%, deux fois plus qu’ailleurs. Ces chiffres-là, ils ne changent pas assez vite. Et ça, c’est pas un problème de raquette.

Fête le Mur, ça compense les échecs de l’école et des politiques publiques ?

On n’est pas là pour compenser. On est là pour compléter et parfois, oui, combler. L’école ne peut pas tout faire, la mairie non plus, l’État encore moins. Nous, on occupe un espace que personne d’autre n’occupe vraiment : le terrain, l’après-école, la confiance, la proximité. Par exemple, ce qu’on fait avec le programme d’insertion pro “Jeu, Set et Job”2, c’est mettre des jeunes des quartiers face à des recruteurs sur un court de tennis. Pas dans une salle froide avec un CV bancal. Sur un court. Là où tout le monde est à égalité. Et ça marche : 20% d’insertion à l’issue du parcours.

Pourquoi une asso comme la vôtre, qui touche des milliers de jeunes, reste peu connue du grand public ?

Parce qu’on ne fait pas de bruit pour faire du bruit. On fait du travail. 120 000 bénéficiaires depuis 1996, 240 encadrants sur le terrain dont 75% formés par nos soins, des jeunes qui arbitrent à Roland-Garros, qui deviennent médecins, vice-présidents d’antenne… Tout ça ne fait pas les unes. Ce qui fait les unes dans les quartiers, c’est la violence, l’échec, le spectacle du misérabilisme. Nous, on raconte l’inverse et ça, paradoxalement, c’est moins vendeur.

Sans votre présence, ça dirait quoi de la place des quartiers populaires dans la société ?

Que cette place n’existe toujours pas vraiment. Ce serait brutal de dire ça, mais c’est la réalité. Sans structures comme la nôtre, des milliers de gosses passent entre les mailles, non pas parce qu’ils manquent de talent ou de volonté, mais parce que personne ne vient les chercher là où ils sont. Notre rôle, c’est exactement ça : aller les chercher. Dans leur rue, dans leur quartier, avec leur langage, leur réalité. On est le pont entre deux mondes que la République dit vouloir réconcilier mais qui se tournent encore souvent le dos. Ce n’est pas une posture, c’est notre mission quotidienne.

Yannick Noah reste la figure centrale : l’asso peut exister pleinement sans lui ?

C’est une belle question, et honnête. Yannick Noah, c’est l’étincelle. C’est lui qui en 1996 a décidé que le tennis n’était pas réservé à ceux qui avaient déjà tout. C’est lui qui a grandi à Yaoundé, qui a été inspiré par Arthur Ashe, et qui a voulu passer ce flambeau. Mais Fête le Mur aujourd’hui, c’est 240 encadrants, 75 villes, des dizaines de programmes structurés, des jeunes qui reviennent comme bénévoles, encadrants, vice-présidents. Anthony, l’un de nos premiers bénéficiaires à Aix en 1996, qui avait 8 ans, est aujourd’hui vice-président de l’antenne locale et titulaire d’un master de finance. Mahamadou, lui, est arrivé à 6 ans sur l’antenne de La Courneuve ; 16 ans plus tard il y est encadrant. Et il y en a plein d’autres : ce sont eux, Fête le Mur. Alors oui, l’association vit au-delà d’un nom, parce qu’elle a su créer une communauté, pas juste une image.

Outre les beaux témoignages, à quoi reconnaît-on qu’un jeune a vraiment changé de cap ?

Quand il revient. C’est aussi simple que ça. Quand un jeune qui a été bénéficiaire revient proposer d’encadrer les petits, c’est qu’il a compris quelque chose de fondamental : que ce qu’on lui a donné, il peut le transmettre. C’est le signe le plus fort. Mais concrètement, on le voit aussi dans des détails : le jeune qui n’osait pas parler en public et qui arbitre un match devant 200 personnes. Celui qui n’avait jamais pris le train seul et qui part en stage à l’autre bout de la France. Celle qui pensait que la médecine n’était pas pour elle et qui est aujourd’hui médecin. Le changement de cap, c’est rarement un grand soir. C’est une accumulation de petites victoires qu’on essaie de rendre visibles.

Qu’est-ce qui vous manque le plus : moyens, visibilité, soutien politique ou relais sur le terrain ?

La visibilité, sans hésiter. Parce que c’est la clé de tout le reste. Une association visible attire des partenaires privés, des sponsors, des mécènes. Elle intéresse les médias, qui parlent d’elle, qui amplifient le message. Elle devient incontournable pour les institutions et les élus ; on ne peut plus l’ignorer dans une discussion sur la politique de la ville ou l’égalité des chances3. Et derrière tout ça, les moyens suivent naturellement. Nos résultats sont là : 120 000 jeunes en 30 ans, d’anciens bénéficiaires qui jouent sur les tournois professionnels et semi-professionnels, des bénéficiaires qui reviennent encadrer à leur tour. Mais si personne ne le sait, ça n’existe pas vraiment dans le débat public. On fait un travail de fond, discret, depuis trois décennies, et la discrétion a ses limites quand on a besoin de grandir encore.

Si vous deviez résumer le bilan des 30 ans en une phrase, sans langue de bois ?

On a prouvé que les enfants des quartiers, quand on leur fait confiance et qu’on leur donne les outils, font exactement ce que tout le monde fait : ils se battent pour leurs rêves, ils s’en sortent, et souvent mieux qu’on ne l’aurait imaginé. Maintenant, la question, c’est : combien de temps encore faudra-t-il aux associations pour compenser ce que la société doit à ces gamins ?

Notes

1 QPV : zone urbaine ciblée par l’État en raison de ses difficultés socio-économiques marquées, nécessitant une intervention publique renforcée pour réduire les inégalités.
2 Le programme Jeu, Set et Job.
3 L'égalité des chances, c'est du sport !