Galleria Continua a le plaisir de présenter, dans son espace parisien du Marais, l’exposition personnelle d’Arcangelo Sassolino, Aux abords du séisme. L’exposition réunit des œuvres inédites et des séries historiques de l’artiste, témoignant de son intérêt pour l’exploration des limites physiques de la matière et des processus de transformation qui la traversent.
À la croisée de l’art, de la physique, de la méchanique et de la technologie, l’exposition puise son inspiration conceptuelle dans le poème Uniment du poète français René Char, dans lequel la fragilité du monde face à une transformation imminente situe l’être humain « aux abords du séisme ». Dans l’œuvre de Sassolino, cette idée se traduit par l’exploitation de matériaux industriels parmi les plus solides et résistants, tels que l’acier, le béton ou le verre, qui se voient pliés et déformés jusqu’à leurs limites. Ainsi, l’artiste explore la possibilité d’un monde où les lois qui en régissent le fonctionnement sont en perpétuelle évolution, sans cesse repoussées. La tension constante qui en découle et maintient le monde en équilibre devient, dans sa pratique, visible et tangible, invitant le spectateur à remettre en question ses certitudes.
Poursuivant l’objectif de capturer les transformations de la matière et de figer ainsi le moment présent dans son état d’équilibre précaire, les œuvres de Sassolino résultent d’actions mécaniques capables d’en modifier l’état, mettant en lumière le processus de formation de la forme. Ce principe fondateur de sa pratique apparaît dès le début de la visite avec la grande installation La consistance du vide. Un bloc de marbre y plie une surface en verre, laissant son empreinte dans la courbure que son poids impose à la matière. La table se tient désormais dans un équilibre fragile, susceptible de se briser au moindre changement, illustrant physiquement la tension permanente qui traverse toute l’exposition.
Pour l’artiste, « la destruction n’est jamais absolue, elle est toujours un passage vers autre chose. Ce qui s’effondre engendre. Ce qui brûle laisse une trace. Ce qui se brise révèle une autre structure ». Cette philosophie se matérialise dans l’installation Damnatio memoriae, constituée d’une machine qui consomme progressivement le torse en marbre d’une sculpture. Le titre fait référence à une pratique de l’Antiquité romaine consistant à effacer toute trace d’une personne de la mémoire collective : son visage était retiré des sculptures et des reliefs, et son nom effacé des inscriptions, lorsqu’elle était accusée de trahison ou de comportements jugés indignes. Dans l’installation, l’érosion lente du volume et la modification subtile de l’apparence de la pièce interrogent ainsi sur la représentation de l’histoire, sur la déformation de la narration collective et sur la possibilité d’en modifier la perception. On comprend ainsi que la destruction de la sculpture ne coïncide pas simplement avec sa disparition : la forme se fragmente progressivement dans l’espace, se dissolvant dans la matière dont elle est issue.
Au cœur de la pratique de Sassolino se trouve la notion de conflit, entendue comme une tension entre différents matériaux, forces, poids et hauteurs, qui place chaque œuvre dans un état permanent de danger potentiel. Dans l’exposition, trois œuvres incarnent cette idée : Forêt primaire en bois, Après l’après en verre et Géographies comprimées en marbres de divers types et provenances. Suspendues et maintenues uniquement par un étau, ces plaques demeurent dans un équilibre précaire et pourraient chuter au moindre desserrement du dispositif qui les retient. Ces sculptures révèlent ainsi l’autonomie apparente de l’œuvre et la force intrinsèque de la matière qui, dans le travail de Sassolino, semble toujours chercher à se libérer des contraintes imposées par l’artiste pour se soumettre aux forces physiques qui la gouvernent. Malgré leur apparente immobilité, elles semblent activées et habitées par un mouvement latent qui leur confère un dynamisme potentiel.
Sous les mains de Sassolino, les matériaux semblent changer de nature et adopter de nouvelles propriétés. C’est le cas de sa série Le sédiment de l’action, des œuvres où le béton est froissé comme s’il s’agissait d’une simple feuille de papier, donnant l’impression d’une matière bien plus souple que celle réellement utilisée. En détournant ainsi les qualités physiques des matériaux, l’artiste brouille notre perception de leur résistance et de leurs limites mêmes. Une réflexion similaire se retrouve dans une autre série emblématique, intitulée Le temps plié. Dans ces œuvres, Sassolino cherche à capturer l’instant où la matière change d’état, en pliant le verre jusqu’à son point de tension maximal. Ce matériau fragile et rigide devient alors la métaphore du temps : une dimension qui échappe à tout contrôle et qui s’écoule inexorablement Le temps apparaît ainsi comme une dimension que l’artiste peut symboliquement manipuler, faisant écho à notre propre perception du temps, laquelle varie selon l’usage que nous en faisons, alors même que son cours, fondé sur la succession des moments naturels et humains, demeure pourtant immuable.
L’exposition se présente comme un lieu d’observation du changement, où l’œuvre d’art peut également quitter son immobilité habituelle et se transformer sous les yeux du public. Poursuivant le défi de rendre visible ce qui, par essence, ne peut être fixé, Arcangelo Sassolino a récemment commencé à utiliser une huile industrielle synthétique très visqueuse, dans sa recherche d’un matériau en équilibre instable entre l’état liquide et l’état solide, capable de remettre en question la notion même de la sculpture comme forme figée. Ses sculptures rotatives, constituées d’un mécanisme en lent mouvement continu et d’une surface entièrement recouverte d’huile, se transforment sous le regard du spectateur, qui découvre à chaque instant de nouvelles formes apparaître puis disparaître à la surface dense et brillante du disque fluide. Dans sa chute persistante, comme le titre de l’œuvre nous le rappelle, la matière ne cesse de céder à la gravité. Malgré le mouvement de la surface, certaines gouttes se détachent de la masse fluide principale, introduisant une perte continue qui échappe à toute tentative de confinement et révélant la perte elle-même comme condition de l’existence.
La transformation, l’évolution et l’impermanence demeurent au cœur des lois qui régissent le monde, nous obligeant à nous adapter sans cesse à de nouvelles conditions pour avancer. De la même manière, l’exposition se déploie dans un équilibre fragile et jamais acquis, où la matière semble pouvoir basculer à chaque instant vers la dissolution totale. Arcangelo Sassolino remet ainsi au centre le pouvoir du geste et de l’action comme forces capables de provoquer le changement, traçant une puissante métaphore entre l’expérience artistique et la réalité.
















