Galleria Continua a le plaisir de présenter la première exposition personnelle de Susana Pilar dans son espace parisien du Marais.

Not alone explore les questions liées au genre, à la race et à l’héritage familial – thèmes récurrents dans le travail de l’artiste. Les quatorze œuvres, dont huit nouvelles productions réalisées spécialement pour l’exposition, se déploient sous la forme d’une performance, de vidéos, de peintures, de dessins, de photographies, d’une sculpture et d’installations.

Not alone trace une mosaïque de récits dans lesquels l’itinéraire personnel de l’artiste entre en résonance avec des siècles de migrations entre l’Afrique, les Amériques, l’Europe et l’Asie. D’une salle à l’autre, la galerie se transforme en chambre d’écho où les œuvres embarquent le visiteur dans un voyage à l’espace-temps infini, théâtre des expériences et des aspirations de l’artiste.

Protect it at all costs, performance qui marque l’inauguration de l’exposition, évoque un sentiment de paix intérieure. La lumière intense de la lampe portée par l’artiste transmet une énergie permettant à l’âme de se régénérer afin d’affronter les vicissitudes de la vie. Ces mêmes éléments se retrouvent dans Autorretrato, dessin qui conserve la trace de l’action éphémère de l’artiste et reaffirme sa prise de pouvoir sur son identité.

Cette même sérénité énergisante est au cœur de la vidéo Joy is power. Cet acte quotidien de méditation, dans lequel l’artiste prend soin de ses cheveux, constitue un rituel relaxant pratiqué par de nombreuses femmes aux cheveux crépus. Cette œuvre est un contre-pied de la brutalité que l’on retrouve, en revanche, dans Libre, vidéo d’une performance présentée au Musée Thyssen-Bornemisza de Madrid en 2025, qui est un clin d’œil à la peinture El rapto de las mulatas (1938). Dans cette œuvre du Cubain Carlos Enríquez, deux hommes blancs armés enlèvent à cheval deux femmes métisses entièrement nues dont les corps sont des trophées à consommer en toute impunité et sans modération. Dans sa performance, l’artiste réussit à s’extraire d’un cercle d’hommes blancs qui l’entourent, dans un geste de violence passive. Elle dénonce ainsi l’image du corps des femmes noires, éternel objet de fantasmes et de stéréotypes.

Landscape, composée de deux photographies, de plusieurs dessins aux techniques différentes, d’un bas-relief en argile, d’une gravure murale et de deux peintures est une référence directe à son accouchement aux Pays-Bas. La cicatrice qu’elle porte témoigne des préjugés des médecins envers son rapport à la douleur. La série est également une piqûre de rappel: le corps des femmes, notamment celles de couleurs, porte les traces de siècles de sévices et de domination dont trop peu de personnes s’indignent.

Cette empathie à géométrie variable, face visible d’un racisme persistant, est évoquée dans All colors, une peinture composée de carrés de différentes nuances de brun. La couleur de peau est-elle la cause des inégalités sociales, ou bien l’outil utilisé par les structures occidentales pour maintenir leur emprise sur les personnes de couleur ? Cette question est également centrale dans Kont pa sÏ bato mon frèr pou sot la rivièr. Cette vidéo d’une performance réalisée à La Réunion en 2011, visible dans l’espace cinéma situé au sous-sol de la galerie, propose une réflexion sur les rapports de pouvoir qui s’établissent entre les cultures. À travers la citation de proverbes créoles populaires et l’utilisation d’un miroir qui reflète une image sans jamais la reproduire fidèlement, l’œuvre questionne la dépendance économique et les conflits raciaux récurrents sur l’île. Le contexte insulaire de ce département d’Outre-Mer français lui rappelle Cuba, toutes deux marquées par des siècles de migration et de jeux de domination.

Apuntes para une historia est une série de dessins au graphite, des notes pour une histoire qui reste à réécrire. Qui devrait posséder les biens bâtis sur le sang des colonisés? Quand les descendants des personnes exploitées et réduites en esclavage seront-ils indemnisés? Ces questions ont également donné naissance à Historias negras, une performance réalisée pour la première fois en Belgique, qui aborde les liens historiques de l’esclavage entre ce pays et la République démocratique du Congo. L’œuvre est née de ses recherches sur ses origines africaines, avec l’aide de sa famille, notamment des aînés de plus de 90 ans qui lui ont révélé qu’elle avait des ancêtres issus du Congo et de Sierra Leone. La vidéo montre l’artiste assise les mains derrière le dos, en référence aux mains coupées au Congo Belge, en train de fabriquer des figures d’origami avec du papier noir à l’aide de ses pieds. Ce travail fastidieux de trois heures qui dénonce la violence coloniale, est également un hommage à toutes les diasporas africaines – sa “grande famille” – dispersées outre Atlantique à travers les siècles. Par un geste mille fois répété, l’artiste exhorte les anciennes puissances coloniales à revisiter leur histoire et à assumer leur passé.

L’installation Not forgotten fait, elle aussi, référence à sa “grande famille”. Les pierres suspendues ou collées au plafond portent, chacune, un nom africain qui, selon ses recherches, était courant dans les régions habitées par de nombreuses personnes envoyées aux Amériques. L’œuvre évoque les esprits des déportés, dont les voyages ont transporté des cultures, des croyances et des connaissances.

Saberes est un jardin botanique composé de plantes médicinales dont les bienfaits se sont transmis de génération en génération au sein de familles et de communautés. Tel le cabinet à ciel ouvert d’un guérisseur traditionnel afrocaribéen, l’installation est un hommage au savoir ancestral souvent remis en question par les biens pensants.

Dibujo intercontinental documente, à travers des photographies, une performance dans laquelle l’artiste déambule dans une ville en trainant derrière elle un petit bateau relié à sa taille par une corde. Ce geste symbolise la manière dont elle porte ses multiples héritages, transmises par des femmes et des hommes arrivés à Cuba par bateau. Son héritage, notamment sa composante chinoise, est également mis en avant dans Un chino llega a Matanzas... Cette installation, exposée au sous-sol de la galerie, est composée de tissus de soie suspendus au plafond, sur lesquels sont inscrits des poèmes en espagnol écrits par l’artiste. Ceux-ci évoquent des souvenirs de son arrière-grand-père chinois, Arcadio Shang, qui avait émigré à Matanzas. Des fragments d’histoires, perdus dans les esprits épuisés des membres de sa famille, tentent de défier l’oubli pour lui rappeler qu’elle descend de multiples lignées dont le point de ralliement est Cuba.

Not alone, titre de l’exposition, est également une vidéo, réalisée grâce à l’intelligence artificielle, qui explore les relations intergénérationnelles et la présence d’entités, esprits de tous les aïeux de l’artiste. Cette vidéo, métaphore de la mémoire de ses ancêtres réels ou supposés, présents dans son quotidien, évoque le sang, la mer, les voyages et ses héritages. Une horde de femmes surgissent de l’eau et la suivent pour lui transmettre une force qui symbolise la plénitude d’être en permanence protégé par les siens. Not alone est une déclaration d’amour à ses familles, à des histoires personnelles qui ponctuent la grande Histoire. Et c’est surtout un hommage à la dignité humaine.

(Texte par N’Goné Fall, commissaire de l’exposition)