La nouvelle exposition personnelle d’Anastasia Bay, Night mother, réunit un ensemble d'œuvres inédites — toiles, céramiques, mobilier — qui nous plonge dans un univers intime où se raconte une expérience de la maternité encore trop rarement abordée.

Les enfants

En se baissant un peu, en arrêtant de respirer, elle peut les apercevoir entre les branches basses, pas loin, elle peut, elle, elle peut les sentir respirer, elle peut voir leur côtes soulever la peau fine des flancs, elle sent leur odeur, leur odeur familière et dégoûtante. Les créatures rôdent autour de la cabane, elles rôdent de-ci, de-là. Elle voit leurs yeux briller faiblement dans l’obscurité, comme des billes de verre, comme des pierreries ternes.

Elle ne doit pas respirer, non, à peine respirer, elle, laisser le souffle passer par les dents, à peine un filet qui filtre, qui chauffe très peu l’air glacé de la cabane. Elle serre l’enfant, l’enfant ne se réveillera pas, n’agitera pas ses mains, ses cinq doigts, et ne tirera pas sa langue pour s’aboucher à son sein, elle veut que l’enfant reste endormi, très endormi. « Dors, enfant, dors », lui ordonne-t-elle par l’esprit : l’enfant se tait, continue de se taire, sans remuer : « Bon enfant, oui, merci », et c’est encore par la pensée qu’elle s’adresse à lui, en espérant que les battements de son cœur, palpitant tout près de l’oreille minuscule, ne le tireront pas du sommeil.

Sur la table de bois reposent son couteau, une miche dure de pain, une lampe torche éteinte qui tout à l’heure déjà faiblissait. Dehors et tout autour, ça gratte dans les feuillages épais au sol, ça gratte contre la porte, elle les voit, les créatures, qui se lèvent brièvement sur leurs pattes arrière, et qui se dressent de toute la longueur sinueuse de leurs corps maigres, qui retombent lourdement. Plus loin, la lune brille sur les arrière-trains.

Et puis une patte avant, puis deux, puis trois, se posent sur le fragile carreau qui les sépare, l’enfant et elle, de l’extérieur, la fenêtre qui comme la porte qui comme les murs les protège des créatures, des créatures efflanquées qui tournent autour de l’abri.

Et puis elle voit, elle voit nettement les cinq doigts sur chacune des pattes – car les pattes ont des doigts – s’écarter, tâter, tambouriner du bout de l’ongle acéré, gratter, gratter le verre, appliquer dessus la paume à plat, et la moiteur, la chaleur du corps dessinant sur la vitre froide le contour des coussinets dodus ; les doigts étalés sur le carreau, tapent encore, tapent, et le font trembler ; ça sonnaille, ça grelotte, ça lui perce les tympans d’effroi.

Elle entend des grognements. Contre sa poitrine, l’enfant se retourne, la bouche se tord. La porte de la cabane s’agite dans ses gonds, les créatures ont compris qu’iels sont là, que c’est dans la frêle cabane qu’iels se sont terré·es. Les pattes avant dures et cornues tapent à la porte, la poignée tourne et tourne et roule. « L’enfant, l’enfant », entend-elle feuler dans la forêt.

Et l’enfant, voilà que l’enfant entrouvre les yeux et gémit en avançant les lèvres, et elle sent le flot pinçant du lait qui afflue jusqu’au bout de ses seins, qui mouille et tache son vêtement sale dans lequel pèsent ses mamelles.

Elle comprend, en regardant par l’autre fenêtre, que derrière la cabane, dans les fourrés, la voie est libre. Il faut fuir, il le faut.

L’enfant emmitouflé solidement attaché à son dos, elle se précipite vers la fenêtre en tirant derrière elle une lourde chaise pour escalader le rebord, et d’une immense enjambée qui manque de la faire chuter, d’un immense ahanement de tout l’air qu’elle relâche enfin, elle bondit dehors, tandis que derrière elle la porte est enfoncée, que les créatures font irruption dans la cabane, avec leurs jambes démesurées à l’arrière, leur donnant cet aspect disgracieux que tous les parents ont appris à redouter, et puis leurs peaux pâles et nues qui luisent dans la pénombre, et puis leurs gueules rondes ouvertes sur des dents si courtes. Les créatures tournent en rond dans la pièce, les longs doigts s’aplatissent sur le sol. Elles cherchent. Elles hurlent, de rage jettent au sol la chaise avant d’escalader non sans mal, à leur tour, le rebord de la fenêtre, et plongent dans les ronces qui déchirent leur peau.

Elle, oui, elle progresse comme elle peut, mais les épines et les lianes l’empêchent de prendre beaucoup d’avance. Elle sent qu’au niveau de ses pieds, une sorte de tunnel a été formé par le passage d’autres animaux dans l’emmêlement des tiges. C’est là-dessous qu’il faudrait se faufiler… Si elle osait – mais non, elle sait bien ce que cela signifierait. Pourtant, elle entend la meute qui se rapproche, les créatures qui du fond de leur gorge crachent comme elles peuvent les quelques mots dont elles se souviennent encore : « Pas peur, non, pas peur » et puis, susurré, presque, dans l’essoufflement : « Viens ». S’adressent-elles à l’enfant ou à elle ?

Elles galopent, les créatures, elles galopent aisément parmi les épines, plus petites, plus souples, et le sang brille et il coule sur leurs côtes.

Elles se rapprochent, et elles tendent leurs étranges pattes onglées vers elle, et vers l’enfant.

Une main s’est saisie d’un pan de son vêtement, l’a déchiré de ses ongles pointus, et elle se débat confusément, et les mains encore tentent d’attraper l’enfant, et se tendent vers lui qui hurle aigrement, comme un oiseau, et puis elle lance derrière elle des coups, des coups de couteau, n’importe comment et au hasard, et puis le couteau glisse et tombe sans un bruit dans les feuilles et elle continue à courir autant qu’elle le peut sur ses deux jambes, mais c’est fini, c’est bientôt fini, et puis en poussant un hurlement, elle se laisse retomber sur ses mains, et elle s’enfuit, elle s’enfuit encore, elle s’enfuit à quatre pattes dans le tunnel de ronces, à quatre pattes dans la nuit, comme une bête, comme un bébé, à quatre pattes, elle.

(Texte de Phœbe Hadjimarkos Clarke)