Pour sa première exposition personnelle dans l'espace principal de la Galerie Derouillon, Mathilde Albouy crée un environnement composé d'une nouvelle série de sculptures en bois laqué, pour la plupart emplies d’une cire teintée d’un vert rivière.

En entrant dans l’exposition Lucky you, on semble pousser la porte d’une chambre d’héroïne de roman gothique, ou être entraîné au bord de l’étang d’une nixe (nymphe des rivières). Le monde de Mathilde Albouy est semblable au nôtre mais décalé, retranscrit en bois sombre, trempé d’encre ; certaines surfaces luisent, d’autres sont presque gluantes. Un univers d’ombres surgit que l’artiste aime associer au marécage. Des lignes sinueuses et expressives animent les œuvres : elles ondulent presque, rappelant la légèreté vibrante des libellules. Mathilde Albouy conçoit le marécage comme un monde fictionnel d’origine, le lieu d’où émergent ses œuvres.

À travers la sensualité des formes cursives et des matières brillantes, Mathilde Albouy rend compte du rapport physique qu’induit la sculpture : "J’envisage la sculpture comme un geste érotique" confie l’artiste. Son processus de création entraîne une proximité extrême avec la matière, un toucher régulier, des recherches de tactilité et de substance. Pour la poétesse Audre Lorde, "l’érotisme est une ressource présente en chacune de nous, à un niveau profondément féminin et spirituel". En permettant d’exprimer cette puissance érotique, la sculpture devient vecteur d’agentivité — évoquant la quête de l’historienne de l’art Lucy Lippard : "Je recherchais de ‘l’art féministe’. Je recherchais une abstraction voluptueuse, et même sensuelle, une imagerie tridimensionnelle en décalage…".

Mathilde Albouy s’imprègne aussi de science-fiction. La cire verte qui envahit les portes et les tiroirs n’est pas sans rappeler la matière étrange et corrosive présente dans la Zone du livre Stalker d’Arkadi et Boris Strougatski (1972). Pour le philosophe Mark Fisher, The weird and the eerie (Par-delà étrange et familier) (2016) permettent un dérèglement du réel. Lorsque des formes, des matières ou des “absences” semblent dotées d’une agentivité étrangère, elles mettent en crise notre manière d’habiter le monde.

Mathilde Albouy s’intéresse notamment à la science-fiction féministe qui souvent ouvre l’hypothèse qu’un autre monde est possible. Ses Widows sont des sculptures murales coffrées. Leur titre renvoie à la structure et à la fonction des fenêtres, mais fait également un clin d’œil à la figure de la veuve joyeuse dans la littérature gothique. Enfermée dans une architecture où les motifs se déploient comme une dentelle sombre, elle est en deuil, certes, mais peut s’émanciper de l’ordre patriarcal après la disparition de son mari.

Au centre de l’exposition une estrade de strip-tease prend des airs de carrousel et introduit la notion de jeu comme moteur central de l’exposition. Mathilde Albouy construit une mise en scène qui permet différents jeux de regard. L’espace est structuré par une succession de mises en situation où voir implique également d’être vu. Le motif des yeux parsème l’exposition.

Un paravent percé de judas ou de glory hole, en forme d’yeux diamantés, permet de découvrir l’exposition comme un secret. L’estrade de strip-tease s’inspire d’une expérience vécue par l’artiste comme un rêve trouble, où la beauté, la peur et la séduction coexistaient. L’œuvre I see you (III) associe formes oculaires et seins. Ici, la sculpture n’est pas seulement un objet désirable : elle regarde en retour, renversant les rôles et place le spectateur en position d’être exposé lui-même.

Le titre de l’exposition, Lucky you, renvoie à l’univers du jeu, à la prise de risque et à la chance. Il porte également une dimension pop et ludique, une allusion aux néons des clubs de strip-tease des années 1970. La tension entre jeu, séduction et danger traverse l’ensemble de l’exposition, où chaque pièce envoûte.

Le dispositif de Mathilde Albouy rend possible un jeu de rebonds visuels, nous rappelant notre contexte contemporain de surveillance et d’exposition permanente, renforcé par les réseaux sociaux, où chacun peut être observé tout en observant les autres. L’ingénieur et le théoricien Steve Mann saisit bien cette démocratisation de la surveillance avec le concept de sousveillance (un contrôle partagé). Cette perspective critique se double d’une perspective féministe avec une forme de réappropriation du désir : le dispositif permet la réversibilité du regard désirant.

(Texte par Oona Doyle)