Cet écrit portera sur l’apport du philosophe analytique Ludwig Wittgenstein à la science du langage nommée « pragmatique », et cela à travers notamment l’influence qu’il exerça sur Austin, le père fondateur de la discipline.
Qui est Wittgenstein ?
Ludwig Wittgenstein (1889-1951) est un philosophe analytique et mathématicien britannique d’origine autrichienne ; il sera influencé aussi bien par des philosophes « classiques » (Schopenhauer, Kierkegaard) que par des philosophes analytiques (B. Russell, Frege). Il ne lègue de son vivant qu’une seule œuvre publiée : Le Tractatus logico-philosophicus. Mais tout de même une autre à titre posthume : Les investigations philosophiques.
En outre, il s’est particulièrement illustré, à travers son œuvre, par la place qu’il a accordée à la question du langage. Ce qui aura pour conséquence de faire de cette problématique du langage l'une des préoccupations premières de sa discipline, la philosophie analytique. John Langshaw Austin (1911-1960) est aussi un philosophe analytique anglais, qui restera emblématique de la philosophie du langage.
En effet, il marqua durablement les esprits à travers sa conférence How to do things with words[Comment faire des choses avec les mots] (en 1951 à Oxford et en 1955 à Harvard). Mais revenons à l’essentiel, il y a selon Bruno Leclercq une influence conjointe de Wittgenstein et d’Austin sur la pragmatique en tant que science du langage (2010). Nous entamons notre réflexion en affirmant qu’il y a ici une première similarité d’ordre épistémique, à travers leur intérêt commun pour le langage. Nous en affirmons une deuxième d’ordre disciplinaire en rappelant leur inscription dans la philosophie.
Nous ne nous arrêterons pas à ces deux similarités de surface. Notre réflexion s’inscrit dans l’analyse épistémique de cette influence, qui, comme nous le verrons, va bien au-delà de la simple influence d’un penseur sur un autre. Ainsi, comme nous le verrons aussi par la suite, Influence ne signifie pas forcément acquiescement et continuité historique mais parfois rupture et recadrage théorique.
La genèse de la pragmatique : quand dire c’est faire
Pour comprendre l’influence de Wittgenstein sur la pragmatique, il convient d’abord de la définir. Nous allons pour cela faire appel à l’ouvrage de Françoise Armengaud dénommé La Pragmatique. Avant que l’auteure ne parle en détail de la genèse de « l’approche » (1985) puis ne classe pas la pragmatique en trois degrés tout au long du livre, elle rappelle en préambule les questionnements qui ont fait naitre la discipline. Ses questions sont entre autres :
Que faisons-nous lorsque nous parlons ? Que disons-nous exactement lorsque nous parlons ? Quels sont les usages du langage ? Comment peut-on avoir dit autre chose que ce que nous voulions dire ? Etc.
(Armengaud, 1985)
Ceci dit, nous allons définir la discipline selon Francis Jacques, qui la définit ainsi :
La pragmatique aborde le langage comme phénomène à la fois discursif, communicatif et social.
(Armengaud, 1985, p.5)
Cette définition de la discipline est à proprement parler linguistique (1985, p.5). Nous l’avons choisie pour ensuite démontrer par contraste que la pragmatique « n’a rien d’une discipline introvertie » (1985, p. 8). En effet, celle-ci, avant d’être une discipline de la linguistique, a été discutée prototypiquement au sein de la philosophie analytique. D’après Armengaud :
Ce sont à des degrés divers des logiciens-philosophes qui abordent la dimension pragmatique du langage, c’est-à-dire la prise en compte des locuteurs et des contextes.
(1985, P4)
Nous lisons même plus loin, toujours à propos de la pragmatique : « Elle a derrière elle l’ensemble des acquis du mouvement analytique en philosophie et de manière plus directe et plus apparente, l’analyse du langage ordinaire » (1985, P10-11). Cela étant dit, le lien est désormais plus évident entre la philosophie analytique et la pragmatique. Nous continuons en précisant ici la filiation plus spécifique entre Wittgenstein et la pragmatique, en citant encore Françoise Armengaud :
Il y a enfin une autre catégorie de théoriciens. Ceux qui d’emblée lient la signification d’un mot ou d’une phrase à son usage.
(Wittgenstein, Strawson)
Nous concluons toutefois en nuançant notre propos. En effet, la pragmatique est née et a grandi de « diversifications et d’unifications successives. » (1985, p. 11). Aujourd’hui encore son unité n’est pas assurée, et plusieurs voies sont en compétition en son sein, dont celle ouverte par Wittgenstein et de façon plus large par la philosophie analytique, qui n’est qu’une de ses nombreuses branches constitutives. (Voir « Généalogie de la pragmatique », page 120 du même ouvrage.)
La pensée de Wittgenstein
En préambule de notre analyse, nous scindons en deux la pensée wittgensteinienne. Ainsi, quand nous parlons du premier Wittgenstein, il s’agit du Tractatus logico-philosophicus (1918) et quand nous parlons du deuxième Wittgenstein, il s’agit des écrits antérieurs (notamment ses Investigations philosophiques) à sa pause de 10 ans (1919-1929) durant laquelle il n’a pas écrit. Cette précision faite, nous pouvons continuer avec clarté notre analyse.
Le premier Wittgenstein
Le Tractatus est un court ouvrage de 72 pages dans lequel se fait l’expression de son projet philosophique : délimiter le champ de la pensée en usant du langage. En termes plus clairs, il s’agit de tracer les limites du langage, notamment en usant d’un outil : la logique austère inspirée de Bertrand Russell. Nous notons que cette approche est dite idéaliste car elle s’écarte à ce moment-là des usages du langage et donc d’une approche empiriste de la question. Wittgenstein s’efforce de nous faire comprendre comment se construit le discours réellement doué de sens à travers des formulations brèves qu’il construit sous forme de propositions, l’exemple le plus célèbre est sans doute sa formule finale « Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence ». Dans une tradition anti-hégélienne (à l’origine de la philosophie analytique) le philosophe britannique vise à édicter un langage de la philosophie qui éviterait les propositions obscures de la métaphysique (Plaud, 2017).
L’apport à la pragmatique
La structure du livre réserve, comme on sait, une surprise finale qui en modifie rétrospectivement le sens d’ensemble (Monod, 2016). En effet, le Tractatus est un texte d’ordre performatif ; nous usons ici du mot sans peur d’anachronisme car l’auteur lui-même écrit :
Mes propositions sont éclairantes en ceci que celui qui me comprend les reconnaît à la fin comme dépourvues de sens (…), lorsque par leur moyen – ou à travers elles – il les a surmontées (il doit pour ainsi dire jeter l’échelle après y être monté).
Tractatus (6. 54)
Ainsi, les propositions qu’il énumère, prises dans leur sens véritable, ne transmettent pas un contenu mais ont un effet « performatif », qui est l’injonction au silence. La dimension pragmatique est mise au jour, d’autant plus que l’auteur lui-même a suivi cette injonction au silence, en n’ayant rien écrit pendant une décennie. Cette originalité va largement nourrir le père de la pragmatique, John Austin.
Austin et le premier Wittgenstein
En synthèse, c’est à Austin qu’il revient d’avoir caractérisé en premier la notion d’énoncé performatif (en s’inspirant toutefois de Wittgenstein) et de poser ainsi les jalons pour une étude des actes de langage (Cotton, 2016). Ainsi, pour Austin certains types d’énoncés ne sont pas destinés à être de simples affirmations. Il propose dès lors une théorie des actes de langage performatifs, ce qu’il appelle un performatif par « souci de brièveté » (Austin 1962, 41).
Austin s’oppose à Wittgenstein sur la notion de proposition. Nous citons ici Sandra Laugier :
Chez Austin, c’est la notion même de proposition. Austin s’intéresse aux phrases (sentences) et énoncés ou affirmations (statements), le mot « proposition » bloquant exactement le problème qu’il veut soulever : celui du rapport de la phrase ou de l’énoncé à un état de choses (2004).
On revient ainsi à ce qui a été dit dans notre introduction, l'influence ne signifie pas l'acquiescement et la continuité historique mais parfois la rupture et le recadrage théorique, et cela même si le nom des deux hommes « est souvent associé à ceux des pionniers qui ont fait apparaître la dimension pragmatique du langage ». (Leclercq, 2010).
La rupture se fait encore plus flagrante lorsque l’on continue la lecture de l’article de notre spécialiste en philosophie analytique, notamment lorsqu’Austin « attaque d’emblée le représentationnalisme de la philosophie analytique classique, qu’il appelle « illusion descriptive », et selon laquelle la première fonction des énoncés serait de « décrire la réalité ». Le représentationnalisme est certes beaucoup plus ancien que la philosophie analytique, mais il a été explicité, de manières diverses, à partir de Frege, de Russell et du « premier Wittgenstein ». D’ailleurs Austin dit lui-même à ce sujet :
Selon la théorie des actes de discours, les unités premières de signification et de communication dans l’usage et la compréhension du langage ne sont pas des propositions isolées pourvues de conditions de vérité mais plutôt des actes illocutoires pourvus de conditions de félicité.
(Austin, 1962)
Le deuxième Wittgenstein et Austin
Wittgenstein devient professeur. Il accepte de renoncer à sa thèse idéaliste initiale pour une thèse plus empirique, se tournant ainsi plus vers les usages ordinaires (la pragmatique par la suite de cela prendra des exemples d’actes de langage dans la vie quotidienne). Les « jeux » du langage (Plaud, 2017). Ici, dans Investigations Philosophiques, le philosophe d’origine autrichienne est celui qui substitue au paradigme de l’expressivité celui de la communicabilité (Armengaud, 1985, p. 27).
Cela a grandement accrédité les recherches menées par Austin et un peu plus tard Searle (Armengaud, 1985, p. 27). Pour clore cette partie, nous exposons ici la remarque de F. Récanati, prise à la page 29, en note de bas de page (numéro 08) de l’ouvrage d’Armengaud :
Les jeux de langage de Wittgenstein ont quelque chose de beaucoup plus large que ce qui, en un sens, en est issu, l’acte illocutionnaire d’Austin, l’acte de langage de Searle.
Cette remarque pointe, à juste titre, le manque d’historicité et la trop grande largeur de la notion de « jeux de langage » chez Wittgenstein, surtout en comparaison de l’applicabilité des notions qu’elle a données en pragmatique chez Austin (l’acte illocutionnaire) et Searle (l’acte de langage).
Nous concluons en nous appuyant sur un article de Bruno Leclercq au titre éloquent : Des actes aux règles : aller (Wittgenstein) et retour (Austin). Ainsi l’auteur compare les deux philosophes :
Comme le suggère notre titre et pour le dire très vite avant de préciser, la question d’Austin, c’est de savoir comment des règles travaillent le langage pour lui donner une dimension pragmatique, c’est-à-dire comment des règles produisent des actes de langage. À l’inverse, la question de Wittgenstein est plutôt de savoir comment l’usage et la pratique du langage lui confèrent une dimension normative, c’est-à-dire comment des actes de langage engendrent des règles.
(Leclercq, 2010)
Cela dénote la différence de préoccupation des deux philosophes, mais les deux restent tout de même proches sur le plan épistémique. En effet, sur ce plan-là, Wittgenstein ouvre une voie qu’Austin prolonge certes, nuance parfois mais articule systématiquement à sa conception du langage. Il est pour lui un point d’ancrage, tout comme Bertrand Russell a été un point d’ancrage pour Wittgenstein. Comme nous le montre cet exposé écrit, la vie intellectuelle est faite d’influences, de dépassements, de ruptures, de continuités, de nuanciations entre les penseurs et entre les différentes disciplines, que l’étude à caractère épistémique nous permet de mieux entrevoir, de mieux percevoir des affiliations et des généalogies qui demeureraient sinon opaques voire impénétrables.
Bibliographie
Leclercq Bruno, « Des actes aux règles : aller (Wittgenstein) et retour (Austin) », Dissensus, N° 3 (février 2010), Dossier : Droit et philosophie du langage ordinaire.
Plaud Sabine, 2017. Wittgenstein, sortir du labyrinthe. Editions Belin Education.
Armengaud Françoise, 1985. La pragmatique. Éditions Presses universitaires de France.
Gans Eric, Théodore Ivainer,Brigitte Nerlich et Claudine Normand. 1984. « Pour une histoire de la pragmatique ». Archives et documents de la Société d'histoire et d'épistémologie des sciences du langage première série, n° 4, 1984. P45-68.
Laugier, Sandra. 2004. « Acte de langage ou pragmatique ? ». Revue de métaphysique et de morale n° 42. Pages 279 à 303.
Monod, Jean-Claude. 2016. « Lectures du Tractatus par Blumenberg ». Archives de Philosophie. Volume 1, Tome 79. Pages 121 à 134.
Cotton, Nicholas. 2016. « Du performatif à la performance ». La « performativité » dans tous ses états. Un article de la revue Sens Public.















