Cet article propose une formulation synthétique, sous la forme de sept axiomes fondamentaux, d’un cadre métaphysique destiné à penser ensemble l’unité du réel, la réalité des puissances, la genèse des individus et la pluralité stratifiée des niveaux d’existence, tout en maintenant un dialogue explicite avec les débats contemporains sur l’individuation, le dispositionnalisme, la métaphysique des lois et le réalisme structural. La thèse centrale qui oriente cette proposition est qu’il existe un unique ordre naturel dont les structures relationnelles sont à la fois modales, dispositionnelles et intrinsèquement intelligibles, et que les individus n’en sont pas les unités premières, mais les stabilisations locales issues de processus d’individuation.

Le présent travail prolonge un article antérieur1 consacré au naturalisme dispositionnaliste, dont il reprend les intuitions fondamentales tout en les reformulant dans une perspective plus systématique, explicitement axiomatique et métaphysiquement architecturée.

Deux filiations philosophiques doivent être placées clairement au premier plan. La première est celle de Michael Esfeld, dont les analyses sur la nature modale des structures, le holisme physique et le rapport entre ontologie et lois de la nature permettent de penser une structure fondamentale qui n’est pas seulement relationnelle, mais également porteuse de contraintes nomologiques et de puissances réelles (Esfeld 2009 ; Esfeld 2001 ; Esfeld 2017). La seconde est celle de Miguel Espinoza, dont la philosophie de la nature défend un naturalisme universel, une intelligibilité intrinsèque du réel et une conception de la nature comme réseau compact de causes multiples et variées (Espinoza 1987 ; Espinoza 2000).

L’hypothèse directrice du présent travail est qu’il existe un unique ordre naturel, dont les structures relationnelles sont à la fois modales, dispositionnelles et intrinsèquement intelligibles. Cette intuition peut être lue comme un croisement entre la philosophie de la nature de Miguel Espinoza, la pensée simondonienne du préindividuel et l’effort esfeldien pour penser des structures modales et parfois holistiques. Dans ce cadre, les individus ne constituent pas les unités premières de l’être, mais les résultats localement stabilisés de processus d’individuation opérant au sein d’une structure de puissance préindividuelle excédant toute actualisation singulière.

Cadre théorique

Miguel Espinoza, intelligibilité de la nature et ordre causal

L’arrière-plan fourni par Miguel Espinoza doit être rendu explicite. Sa philosophie de la nature repose sur l’idée que la nature est intrinsèquement intelligible, que la raison et la vérité existent d’abord dans les choses avant d’être réfléchies par la conscience, et que tout ce qui existe appartient à la nature, sans exception métaphysique (Espinoza 1987 ; Espinoza 2000). Une telle position fournit une assise forte à notre premier axiome, celui d’unité structurale : le réel n’est pas un agrégat hétérogène de domaines indépendants, mais un ordre naturel unique, intelligible en droit, parce qu’il est structuré de part en part par des rapports et des causes.

Espinoza conçoit également la nature comme un réseau compact de causes multiples et variées, irréductible à une causalité linéaire simple. Cette thèse éclaire directement notre ontologie, car elle autorise à penser la structure de puissance comme une trame causale dense, faite d’interactions, de dépendances et de régimes causaux différenciés. Elle rend aussi intelligible la pluralité stratifiée du réel : si la nature se déploie selon plusieurs niveaux d’organisation, ceux-ci ne constituent pas des mondes séparés, mais des expressions distinctes d’un même ordre naturel.

Enfin, la pensée de Miguel Espinoza soutient explicitement l’idée d’une hiérarchie naturelle, au sein de laquelle les dimensions mathématiques, physiques, biologiques, psychologiques et socio-culturelles du réel sont articulées selon des degrés d’organisation et d’intelligibilité (Espinoza 2022). Ce point est décisif pour ce projet, puisque l’axiomatique minimale proposée ici entend précisément penser la pluralité des strates sans renoncer à l’unité ontologique de la nature.

Simondon, préindividuel et transduction

L’ontologie structurale-dispositionnelle s’inscrit également dans la filiation simondonienne de l’individuation. L’individu y est pensé non comme une substance première, mais comme une phase transitoire produite par la résolution de tensions métastables au sein d’un champ préindividuel riche en potentiels. La transduction2 devient alors le schème opératoire fondamental permettant de comprendre comment des configurations relativement stables émergent à partir d’une structure plus profonde, sans épuiser les potentialités qui la traversent (Simondon 2005).

Esfeld, structure modale et ontologie relationnelle

L’apport de Michael Esfeld permet de reformuler cette double intuition en dialogue avec la philosophie contemporaine de la physique et la métaphysique analytique. Dans « The Modal Nature of Structures in Ontic Structural Realism », Esfeld soutient que les structures fondamentales ne doivent pas être conçues comme de simples architectures formelles, mais comme des structures modales, c’est-à-dire comme des organisations du réel qui portent des contraintes effectives sur ce qui peut advenir (Esfeld 2009). Cette thèse est particulièrement féconde pour l’ontologie structurale-dispositionnelle, car elle permet d’attribuer aux relations constitutives du réel une efficacité ontologique qui dépasse le simple rôle de schème descriptif.

Cet héritage se renforce dans les travaux d’Esfeld sur l’ontologie primitive, la mécanique quantique et les lois de la nature. Dans ce cadre, Esfeld montre que certaines propriétés physiques doivent être comprises comme holistiques : elles ne sont pas localement distribuées comme des qualités intrinsèques indépendantes, mais dépendent de la structure globale du système (Esfeld 2001 ; Esfeld 2014a ; Esfeld 2017). Une telle approche rejoint directement l’idée selon laquelle la structure de puissance excède toute individuation locale et conditionne les propriétés effectives des entités qu’elle rend possibles.

Dispositionnalisme et métaphysique des lois

Sur le plan de la métaphysique des propriétés, cette position rejoint les théories dispositionnalistes selon lesquelles les propriétés fondamentales de la nature sont des puissances ou des dispositions irréductibles, fondant les capacités d’agir et de pâtir des entités et configurations. Ces dispositions ne sont pas de simples raccourcis sémantiques pour des régularités observées, mais des propriétés modales réelles dont l’actualisation dépend de contextes déterminés.

Là encore, Esfeld joue un rôle de médiateur important. Avec Mauro Dorato, il a montré que le dispositionnalisme offre une alternative sérieuse au primitivisme des lois, en particulier lorsqu’il s’agit d’interpréter les contraintes globales de la physique contemporaine sans faire des lois des décrets mystérieux extérieurs aux choses (Dorato et Esfeld 2016). Cette perspective conforte l’idée que les lois expriment des schèmes relativement stables d’actualisation de puissances structurellement distribuées dans le réel.

Axiomatique minimale

Les développements précédents permettent désormais de formuler, sous une forme condensée mais systématique, les principes ontologiques qui structurent cette proposition. Les sept axiomes qui suivent n’ont pas vocation à constituer un système clos, mais à expliciter les thèses minimales requises pour penser conjointement l’unité du réel, la réalité des puissances, l’individuation des formes et la pluralité stratifiée des régimes d’existence.

Axiome d’unité structurale

Il existe un seul et même ordre naturel, causalement fermé, qui constitue le réel dans son intégralité.

Cet axiome doit être compris à la lumière conjointe de Miguel Espinoza et de Michael Esfeld. De Miguel Espinoza, il retient l’idée que tout ce qui existe appartient à la nature et que la nature forme un ordre unique, intelligible et causalement structuré. De Michael Esfeld, il reprend l’idée que cette unité n’est pas une simple thèse de totalité abstraite, mais une structure fondamentale dotée d’une portée modale et nomologique. L’unité structurale désigne ainsi un ordre naturel unique, relationnel et intelligible, au sein duquel tout ce qui existe, agit et devient trouve sa condition d’être.

Il ne s’agit donc pas seulement d’affirmer qu’il n’existe qu’un seul monde, mais de soutenir que ce monde forme une trame ontologique continue dont aucune région n’échappe au régime général des relations, des puissances et des causes. Cet axiome exclut aussi bien le dualisme des substances3 que l’hypothèse d’ordres hétérogènes4 sans communication ontologique. Il sert de fondement aux six autres, puisqu’il pose d’emblée le cadre dans lequel les structures, les dispositions, les individus et les strates peuvent être pensés comme des différenciations internes d’un même réel plutôt que comme des entités juxtaposées.

Axiome de structure de puissance

Cet ordre naturel est une structure de puissance, c’est-à-dire un réseau continu de relations dotées de potentialités modales.

La notion de « puissance » y reçoit un double héritage. D’un côté, elle s’inscrit dans la lignée dispositionnaliste, en soutenant que les propriétés fondamentales du réel sont des capacités causales irréductibles. De l’autre, elle prolonge la philosophie de la nature de Miguel Espinoza, pour qui la nature est structurée par des causes multiples et variées, irréductibles à une simple concaténation mécanique. En ce sens, la structure de puissance peut être lue à la fois comme un prolongement de l’idée esfeldienne de structure modale et comme une reformulation ontologique du naturalisme causal d’Espinoza. Dire que l’ordre naturel est une structure de puissance revient à refuser l’image d’un réel composé de faits bruts simplement constatables.

Le réel est déjà chargé de possibilités différentielles, de capacités d’affection, de contraintes d’actualisation et de régimes de dépendance. Les relations qui le constituent ne sont donc pas neutres : elles orientent ce qui peut advenir, ce qui peut se maintenir et ce qui peut se transformer. Cet axiome confère ainsi un contenu positif à l’idée d’unité structurale : si le réel est un, c’est parce qu’il est parcouru par une même trame de puissances réelles, distribuées selon des modes variés, mais relevant toutes d’une même intelligibilité modale.

Axiome de préindividuel structural

La structure de puissance est fondamentalement préindividuelle : elle contient plus de potentialités qu’aucune individuation locale ne peut actualiser entièrement.

Cet axiome reprend l’intuition simondonienne selon laquelle toute individuation laisse subsister un reste préindividuel, réserve de virtualités permettant de futures transformations. Il peut aussi être rapproché de l’idée, défendue par Miguel Espinoza, selon laquelle la nature déborde toujours les schèmes particuliers par lesquels nous l’ordonnons conceptuellement, tout en restant intelligible en droit. Le préindividuel structural désigne ainsi non un chaos informe antérieur à toute détermination, mais une richesse ontologique excédant toute configuration singulière.

Chaque individu, chaque système, chaque institution ou chaque forme vivante n’actualise qu’une partie des potentialités contenues dans la structure de puissance dont il procède. Cet axiome empêche donc de traiter les individus comme des totalités closes ou autosuffisantes : ils demeurent traversés par un excédent de possibilités qui rend pensables aussi bien leur stabilité relative que leur transformation ultérieure. Il prépare en ce sens l’axiome d’individuation transductive, en montrant que le devenir n’est pas un accident secondaire survenant à des êtres déjà constitués, mais la conséquence directe de la surabondance structurale du réel5.

Axiome d’individuation transductive

Les individus sont des phases d’individuation au sein de la structure de puissance, produites par des processus de transduction qui résolvent localement des tensions métastables6.

L’individuation n’est donc ni simple actualisation d’une forme préexistante ni effet mécanique d’une causalité externe ; elle est propagation structurante d’une résolution de tensions dans un milieu. Cela permet de penser ensemble la stabilité relative, le devenir et l’émergence. L’individu doit dès lors être compris comme une phase, non comme une substance close ni comme un simple point d’application de déterminations externes. Il est le résultat local d’une opération par laquelle une structure de puissance se différencie, se stabilise provisoirement et institue un régime propre de cohérence. La référence à la transduction est ici décisive, car elle évite deux réductions symétriques : d’une part, l’idée qu’un être serait déjà tout entier contenu en germe dans une essence ; d’autre part, l’idée qu’il ne serait que l’effet passif de causes extérieures.

Cet axiome donne ainsi à l’émergence un sens ontologiquement fort : émerger, c’est constituer un niveau de stabilité et d’efficacité réelles par résolution locale d’un excès préindividuel, sans rompre pour autant la continuité avec la structure qui rend cette émergence possible. On peut, en ce sens, rapprocher l’individu ainsi conçu des « harmonies éphémères » de Miguel Espinoza, en tant qu’il ne constitue pas une substance autosuffisante, mais une stabilisation provisoire et localisée de la matière-puissance au sein de la continuité du réel7.

Axiome dispositionnel local

Toute entité ou configuration individuelle possède des dispositions, entendues comme des capacités contextuelles d’agir et de pâtir, dérivées de sa place et de son rôle dans la structure de puissance.

Cette thèse peut être éclairée par Miguel Espinoza : si la nature est un réseau de causes multiples, alors toute entité n’est intelligible qu’à partir des systèmes de dépendance et d’interaction dans lesquels elle s’inscrit. Elle est également compatible avec l’idée, développée par Esfeld en physique quantique, que certaines capacités effectives ne s’expliquent qu’à partir de la structure du système entier. L’axiome dispositionnel local précise ainsi comment la structure globale devient opératoire dans les réalités singulières.

Une entité individuelle n’agit jamais à partir d’une pure intériorité substantielle ; elle agit selon les puissances que lui confèrent sa position, son organisation et ses relations. Les dispositions sont donc locales sans être absolues, puisqu’elles dépendent toujours d’un contexte structurel qui en conditionne l’exercice. Cet axiome est crucial pour éviter qu’une ontologie de la structure ne reste trop abstraite : il montre que les puissances du réel se traduisent concrètement dans des capacités situées, différenciées et effectives, qu’il s’agisse d’une cellule, d’un organisme, d’une institution, d’un énoncé ou d’une conscience.

Axiome de continuité modale

Les dispositions ne sont pas des événements, mais des propriétés modales réelles, dont l’actualisation est conditionnelle et contextuelle, et qui assurent la continuité entre structure globale et phénomènes locaux.

Il n’existe donc pas de coupure ontologique entre lois, structures et événements : les phénomènes particuliers sont les actualisations locales de puissances enracinées dans la structure du réel. Cette continuité modale rejoint l’idée, défendue par Miguel Espinoza, selon laquelle l’intelligibilité ne se surajoute pas à la nature de l’extérieur, mais appartient à sa texture causale propre. L’axiome de continuité modale a pour fonction d’empêcher une fragmentation du réel entre, d’un côté, des lois abstraites ou transcendantales et, de l’autre, des événements empiriques purement contingents.

Les lois ne valent ici que comme expression relativement stable de régimes d’actualisation8 ; inversement, les événements ne sont jamais de simples occurrences isolées, mais des manifestations situées de dispositions réelles. Cet axiome rend ainsi pensable le passage du global au local sans recours à une rupture de niveau ou à un décret mystérieux. Il assure la cohérence interne de l’axiomatique en reliant la structure de puissance, les dispositions locales et les phénomènes observables dans une même chaîne d’intelligibilité modale.

Axiome de pluralité stratifiée

Les différentes strates du réel — physique, biologique, psychique, sociale, symbolique — sont des modalités structurales distinctes mais continûment articulées, sans rupture ontologique, par des régimes spécifiques de dispositions et d’individuations.

Cette thèse rejoint les débats contemporains sur l’émergence et les niveaux de réalité, tout en rejetant aussi bien le réductionnisme strict que le dualisme. Elle trouve aussi un appui direct dans la philosophie de Miguel Espinoza, qui défend une hiérarchie naturelle des formes d’être et d’intelligibilité sans rompre l’unité de la nature. L’axiome de pluralité stratifiée énonce que l’unité du réel ne signifie pas l’uniformité de ses régimes d’existence. Les différentes strates désignent des modes d’organisation irréductibles dans leurs opérations propres, mais continus dans leur appartenance à une même nature structurée.

Il devient alors possible de comprendre comment des dispositions physiques peuvent soutenir des individuations biologiques, comment celles-ci rendent possibles des régimes psychiques, et comment les sphères sociales et symboliques émergent à leur tour sans cesser d’être enracinées dans le même ordre naturel. Cet axiome constitue l’aboutissement de l’ensemble : il montre que l’ontologie structurale-dispositionnelle n’aboutit ni à une ontologie plate9 ni à un éclatement des domaines de l’être, mais à une hiérarchie continue de niveaux d’organisation, chacun défini par ses puissances, ses formes d’individuation et ses modes propres de stabilité.

Application à quatre cas d’étude

Les principes précédemment formulés ne prennent toutefois toute leur portée qu’à la condition d’être éprouvés sur des processus concrets d’émergence et de stabilisation. Les cas d’étude qui suivent ont ainsi pour fonction de montrer comment une même logique ontologique peut se moduler différemment selon les strates du réel, depuis le vivant jusqu’au symbolique et au psychique.

La morphogenèse biologique

La morphogenèse d’un organisme multicellulaire illustre de manière exemplaire la structure de puissance à l’œuvre dans la strate biologique. À l’échelle embryonnaire, le champ morphogénétique est un réseau de gradients chimiques10, de contraintes mécaniques et de signaux génétiques, porteur de multiples potentialités de différenciation et d’organisation. L’organisme formé doit alors être compris comme une phase d’individuation transductive, issue de la résolution locale de tensions métastables et toujours ouverte à de nouvelles réorganisations, comme la croissance, la cicatrisation ou la plasticité adaptative.

Ce processus montre que la forme biologique n’est pas l’application d’un plan déjà donné, mais le résultat d’interactions structurées entre potentialités internes, contraintes du milieu et régulations émergentes. Une cellule ne vaut pas seulement par ses propriétés intrinsèques actuelles, mais par l’ensemble des dispositions qui découlent de sa position dans un tissu, de ses capacités de réponse aux signaux voisins et de son insertion dans une dynamique d’ensemble. En ce sens, la structure de puissance biologique est à la fois relationnelle et modale : elle distribue des possibilités différentielles d’actualisation, tout en limitant les trajectoires morphogénétiques compatibles avec la stabilité du vivant.

L’institution sociale

Dans la strate sociale, la formation d’une institution peut être interprétée de manière analogue. Une université, une réforme curriculaire ou un ministère apparaît comme des configurations relativement stabilisées produites par la résolution partielle de tensions socio-historiques, normatives et organisationnelles. Les dispositions sociales locales — capacité d’une règle à orienter les pratiques, d’un réseau d’acteurs à se coaliser, d’une norme à être interprétée de diverses manières — dérivent ici de la place de ces entités dans une structure de puissance sociale plus vaste. Une institution ne préexiste pas comme forme close ; elle s’individue à travers des processus de négociation, de codification, de légitimation et de reproduction symbolique qui transforment des rapports de force en régularités relativement durables.

Sa stabilité n’est jamais absolue : elle dépend du maintien d’un certain équilibre entre acteurs, normes, ressources, récits de légitimation et dispositifs administratifs. C’est pourquoi les crises, les réformes ou les conflits sociaux doivent être compris non comme de simples perturbations externes, mais comme des moments où le fond préindividuel de la structure sociale réapparaît, rendant possibles de nouvelles individuations institutionnelles. L’exemple social met ainsi en évidence que les dispositions ne sont pas seulement physiques ou biologiques ; elles peuvent aussi être normatives, interprétatives et organisationnelles, sans perdre pour autant leur portée ontologique dès lors qu’elles expriment des puissances réelles d’orientation, de contrainte et de transformation.

L’émergence d’une norme linguistique

L’émergence d’une norme linguistique permet d’étendre l’analyse à la strate symbolique, où les dispositions ne prennent plus seulement la forme de capacités biologiques ou d’agencements institutionnels, mais aussi de puissances d’usage, d’interprétation et de reconnaissance. Une norme linguistique — qu’il s’agisse d’une prononciation stabilisée, d’un emploi lexical consacré, d’une règle grammaticale ou d’un registre réputé légitime — ne surgit pas comme une convention arbitraire immédiatement fixée. Elle s’individue progressivement à partir d’un champ préindividuel composé de pratiques hétérogènes, d’écarts de parole, d’imitations, de sanctions implicites, de médiations scolaires, de prescriptions savantes et de rapports de prestige entre locuteurs et groupes sociaux.

Dans cette perspective, la langue n’est pas un système clos déjà constitué, mais une structure de puissance symbolique au sein de laquelle certaines formes d’énonciation acquièrent une stabilité relative parce qu’elles deviennent reproductibles, reconnaissables et normativement préférées. La transduction s’y manifeste lorsque des usages localement situés se propagent, se régularisent et finissent par orienter les attentes collectives, transformant peu à peu une variation en norme. La stabilité d’une telle norme demeure cependant métastable : elle dépend d’équilibres toujours révisables entre institutions de transmission, pratiques effectives des locuteurs, médias, pouvoirs culturels et dynamiques historiques.

Les transformations linguistiques, les conflits de légitimité entre registres ou les débats sur le « bon usage » montrent précisément que le fond préindividuel du symbolique n’est jamais épuisé par les codifications existantes. Ce cas d’étude permet ainsi de montrer que les dispositions peuvent être proprement symboliques : capacité d’un mot à s’imposer dans un contexte, d’une tournure à paraître correcte, d’un accent à être valorisé ou stigmatisé, d’un énoncé à produire des effets de reconnaissance ou d’exclusion. L’ontologie structurale-dispositionnelle peut dès lors penser la normativité linguistique non comme un simple supplément culturel, mais comme une modalité réelle d’organisation des puissances symboliques au sein d’une strate spécifique du réel.

L’émergence de la conscience

L’émergence de la conscience permet de prolonger l’axiomatique vers la strate psychique, sans rompre la continuité ontologique entre le biologique, le psychique, le social et le symbolique. Dans cette perspective, la conscience ne doit pas être conçue comme une substance séparée ni comme une simple propriété additionnelle survenant de manière opaque sur des processus neurobiologiques déjà constitués. Elle peut être pensée comme une individuation de second degré, issue d’une organisation métastable particulièrement complexe de la structure de puissance biologique. Le cerveau vivant n’est pas ici un support neutre, mais un champ dynamique de coordinations, d’intégrations sensori-motrices, d’anticipations, de régulations affectives et de différenciations fonctionnelles, au sein duquel certaines configurations deviennent capables de se rapporter à elles-mêmes et à leur milieu selon une modalité réflexive.

La conscience émerge alors non comme un événement ponctuel, mais comme la stabilisation relative d’un régime d’intégration dans lequel des processus d’information, de mémoire, d’attention, d’affectivité et de projection forment une unité vécue. En termes simondoniens, on pourrait dire qu’elle correspond à une phase d’individuation psychique produite sur la base d’un fond préindividuel biologique qui n’est jamais entièrement résorbé. C’est ce qui explique que l’activité consciente reste traversée par des tensions, des virtualités, des réorganisations et des seuils : variations de vigilance, apprentissages, troubles de l’attention, modification des habitudes perceptives, transformation de la vie affective ou encore élargissement réflexif de l’expérience.

Ce cas d’étude montre également que les dispositions locales peuvent prendre la forme de puissances proprement psychiques : capacité de focalisation, de synthèse temporelle, d’auto-affection, d’inhibition, d’interprétation ou de réorientation de l’action. Ces dispositions ne sont pas détachées de leur ancrage biologique, mais elles ne s’y réduisent pas non plus, car elles n’apparaissent qu’au niveau d’une organisation intégrative où le vivant devient capable d’éprouver et d’élaborer son propre rapport au monde. L’émergence de la conscience illustre ainsi de manière décisive la pluralité stratifiée du réel : elle manifeste qu’un même ordre naturel peut engendrer, sans rupture de substance, des régimes d’individuation suffisamment complexes pour produire l’intériorité, la réflexivité et l’expérience vécue comme modalités réelles de l’être.

Discussion

L’intérêt principal de cette axiomatique est d’offrir un cadre unifié pour penser ensemble structure, modalité, individuation et stratification. Les quatre cas d’étude examinés permettent d’en mesurer concrètement la portée comparative. Dans la morphogenèse biologique, l’individuation se déploie à partir d’un champ de gradients, de contraintes et de régulations où la forme vivante émerge comme stabilisation relative de potentialités organiques. Dans l’institution sociale, un processus analogue s’observe, mais selon des médiations normatives, organisationnelles et historiques qui produisent des configurations collectives relativement durables. L’émergence d’une norme linguistique déplace encore l’analyse vers la strate symbolique : la stabilisation ne porte plus ici sur une forme organique ni sur un dispositif institutionnel, mais sur des usages reconnus, reproduits et hiérarchisés dans l’espace des pratiques discursives.

Enfin, l’émergence de la conscience manifeste, dans la strate psychique, une individuation d’un type particulier, où l’intégration biologique donne lieu à une unité vécue capable de réflexivité, de mémoire et d’auto-affection. Ces quatre exemples diffèrent donc par leurs matériaux, leurs médiations et leurs régimes d’effectuation ; pourtant, chacun d’eux confirme qu’une individuation est toujours la résolution locale et provisoire de tensions au sein d’un fond préindividuel plus riche que ses actualisations.

La comparaison explicite de ces cas permet également de préciser la diversité des dispositions locales et la continuité modale qui les relie. Dans le cas biologique, les dispositions sont morphogénétiques et fonctionnelles ; dans le cas social, elles deviennent normatives, relationnelles et organisationnelles ; dans le cas linguistique, elles prennent une forme symbolique, interprétative et différentielle ; dans le cas psychique, elles se manifestent comme puissances d’attention, de synthèse, d’orientation et de réflexivité. À chaque fois, la métastabilité désigne non une fragilité accidentelle, mais le mode même d’existence d’une configuration toujours susceptible de se réorganiser : croissance et plasticité du vivant, crises et réformes des institutions, transformations des usages linguistiques, fluctuations et apprentissages de la vie consciente.

La comparaison fait ainsi apparaître que l’axiomatique ne juxtapose pas quatre exemples hétérogènes, mais met en évidence une même logique ontologique se modulant différemment selon les strates du réel. Elle permet d’éviter le substantialisme classique en refusant de faire des individus les unités premières de l’être, tout en évitant un structuralisme désincarné incapable de rendre compte de la réalité concrète des processus locaux. Sa fécondité tient enfin à la manière dont elle croise plusieurs traditions fortes.

De Miguel Espinoza, elle retient l’unité naturaliste du réel, l’intelligibilité intrinsèque de la nature, la multiplicité des causes et l’idée d’une hiérarchie naturelle des strates. De Simondon, elle reprend la logique du préindividuel, de la métastabilité et de la transduction. D’Esfeld, elle reçoit la possibilité de penser les structures comme modales, parfois holistiques, et inséparables d’une réflexion sur les lois de la nature. L’ontologie structurale-dispositionnelle apparaît ainsi comme une médiation originale entre philosophie de la nature, individuation et modalité.

Conclusion

Au terme de cette étude, l’axiomatique minimale de l’ontologie structurale-dispositionnelle apparaît comme une proposition de synthèse destinée à penser conjointement l’unité du réel, la réalité des puissances, la genèse des individus et la pluralité stratifiée des niveaux d’existence. Les sept axiomes formulés dans cet article n’ont pas pour fonction de clore la réflexion métaphysique, mais d’en offrir une base conceptuelle cohérente, capable d’articuler structure, modalité, préindividuel, transduction et dispositions dans un même cadre d’intelligibilité.

Cette proposition tire sa force du croisement de plusieurs traditions philosophiques majeures, dont les apports ont permis de penser conjointement l’unité du réel, l’individuation, la modalité et la pluralité stratifiée des formes d’existence. Les quatre cas d’étude examinés — la morphogenèse biologique, l’institution sociale, l’émergence d’une norme linguistique et l’émergence de la conscience — ont montré que cette axiomatique peut être mobilisée au-delà du seul plan spéculatif, comme schème comparatif d’analyse des processus concrets d’émergence, de stabilisation et de transformation. Leur confrontation a mis en évidence une même logique ontologique se modulant différemment selon les strates du réel, depuis les puissances morphogénétiques du vivant jusqu’aux dispositions normatives, symboliques et psychiques. En ce sens, l’ontologie structurale-dispositionnelle ne vaut pas seulement comme thèse métaphysique générale, mais comme cadre transdisciplinaire susceptible d’éclairer différents régimes d’être.

Notes

1 Joseph Hubert Ngon Biram. « Naturalisme dispositionnaliste : une ontologie de la force. Émergence des formes, individuation processuelle et granularité locale du réel ». Meer, 15 janvier 2026.
2 La transduction, chez Simondon, désigne le processus par lequel une structure se forme progressivement dans un milieu en transformant ce milieu au fur et à mesure de sa propagation. Elle n’est ni l’application d’un plan préexistant ni une causalité purement linéaire, mais une prise de forme dynamique dont chaque phase sert de base à la suivante.
3 Le dualisme des substances est une thèse métaphysique selon laquelle il existe deux types fondamentaux de réalités ou de « choses » dans le monde : d’un côté la substance corporelle (étendue, matérielle), de l’autre la substance mentale (pensante, immatérielle).
4 Idée selon laquelle il existerait plusieurs ordres de réalité totalement distincts les uns des autres, sans principe commun et sans passage ontologique possible entre eux.
5 On peut relever ici une affinité partielle avec la notion d’« abondance » développée par Paul Feyerabend dans The Conquest of Abundance, dans la mesure où le réel y excède toujours les formes stabilisées par lesquelles on cherche à le saisir. Toutefois, la présente axiomatique s’en distingue en conférant à cet excès une fonction proprement ontologique et structurale : il ne désigne pas seulement la richesse irréductible du réel face à nos schèmes descriptifs, mais le fond préindividuel de puissances à partir duquel les individuations émergent.
6 Déséquilibres internes réels mais provisoirement tenus ensemble, qui rendent possible une transformation sans que le système soit déjà en effondrement.
7 Voir Miguel Espinoza, La hiérarchie naturelle : matière, vie, conscience et symbole (L’Harmattan, 2022), ainsi que Philosophie de la nature (Ellipses, 2000).
8 Modes relativement stables d’actualisation des puissances.
9 Conception du réel dans laquelle tous les êtres, niveaux ou entités sont pensés comme ontologiquement sur le même plan, sans hiérarchie de structures, de puissances ou de régimes d’existence.
10 On entend ici par « gradients chimiques » des variations spatiales progressives de concentration qui, loin de n’être que des écarts quantitatifs, constituent des distributions différentielles de puissances matérielles au sein d’un champ morphogénétique, orientant localement les processus de différenciation et les trajectoires d’individuation du vivant.

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