La mise en dialogue des approches 4E de la cognition et du naturalisme dispositionnaliste1 a permis de dépasser le cérébrocentrisme du physicalisme fonctionnaliste classique, tout en offrant une assise ontologique plus robuste aux intuitions 4E. Mais dès qu’on prend au sérieux ce double cadre, une série de tensions conceptuelles apparaît : où situer les puissances, que faire des représentations, et comment penser la conscience phénoménale sans infliger au naturalisme un « supplément d’âme » déguisé.

L’enjeu n’est pas seulement de corriger le vocabulaire des 4E, mais aussi de tester la capacité du dispositionnalisme à soutenir une conception véritablement distribuée de l’esprit – cerveau, corps, environnement – sans renoncer à la complétude causale du domaine physique.

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Pourquoi marier 4E et dispositionnalisme ?

Avant d'examiner les tensions qui surgissent de ce dialogue, il convient de rappeler ce qui motive le rapprochement entre approches 4E et naturalisme dispositionnaliste, et pourquoi ce dernier ne se contente pas d'accompagner passivement les intuitions 4E, mais les met au défi d'assumer leurs engagements ontologiques.

Les approches 4E — embodied, embedded, extended, enactive — ont d'abord émergé comme une critique méthodologique et empirique du cognitivisme classique. Contre l'image d'un esprit-logiciel qui manipulerait des symboles désincarnés, elles insistent sur le fait que la cognition est incarnée dans un corps vivant, enchâssée dans un environnement matériel et social, parfois étendue à des artefacts externes, et fondamentalement énactive : elle ne représente pas un monde pré-donné, mais fait émerger un monde de significations par l'activité sensorimotrice. Cette critique porte sur les sciences cognitives elles-mêmes : elle déplace l'unité d'analyse du cerveau isolé vers le système cerveau–corps–milieu, et remplace le traitement de l'information par le couplage dynamique.

Mais ce déplacement méthodologique soulève immédiatement une question ontologique : que sont ces « couplages »2, ces « boucles perception–action »3, ces « affordances »4 dont parlent les 4E ? S'agit-il simplement de nouveaux concepts descriptifs, ou bien pointent-ils vers une structure réelle du monde ? Et si oui, comment articuler cette structure avec le naturalisme que les 4E revendiquent généralement — c'est-à-dire avec la complétude causale du domaine physique et l'absence de forces mentales « en surplomb » ?

C'est ici que notre naturalisme dispositionnaliste entre en scène. Selon cette position, le réel n'est pas structuré par des substances inertes portant des propriétés catégorielles « occurrentes », mais par des puissances ou dispositions : des capacités à produire certains effets dans certains contextes. Une telle ontologie ne dit pas que les entités physiques sont « plus » que physiques, mais elle reformule ce qu'être physique veut dire : avoir une nature physique, c'est posséder un faisceau de puissances causales qui déterminent comment l'entité peut interagir, se transformer, s'actualiser.

Pour un dispositionnaliste, les couplages 4E ne sont pas de simples métaphores organisationnelles ; ce sont des configurations réelles de puissances distribuées — neurales, corporelles, environnementales — dont les actualisations coordonnées constituent des épisodes cognitifs. Cela permet de donner un sens ontologique fort aux intuitions 4E : quand un organisme explore un milieu riche en affordances, il ne fait pas que « corréler » des états internes à des états externes ; il met en jeu des puissances relationnelles, c'est-à-dire des capacités qui n'existent que dans le rapport organisme–environnement et qui se manifestent sous forme de percepts, d'actions orientées, de régulations adaptatives.

Mais ce gain en robustesse ontologique a un prix : il oblige à répondre à des questions que les 4E, dans leur version purement méthodologique, pouvaient parfois esquiver :

  • Si les puissances sont réelles, où sont-elles ? Comment se distribuent-elles entre micro et macro, entre cerveau et monde ?

  • Si les 4E refusent les représentations internes, comment expliquer les structures stables qui orientent et filtrent l'information de manière anticipative ?

  • Et si le dispositionnalisme prétend naturaliser la conscience phénoménale via un « profil de puissance 4E », comment éviter que l'ontologie ne devienne si généreuse que tout soit « puissance » et que le naturalisme perde en discipline empirique ?

C'est précisément parce que le naturalisme dispositionnaliste prend les 4E au sérieux — non comme de simples recettes méthodologiques, mais comme une thèse sur la nature de l'esprit — qu'il fait apparaître ces tensions. Loin de disqualifier le projet, elles en dessinent l'agenda de recherche.

Localisation des dispositions et risque d’émergentisme : où sont les puissances ?

Les approches 4E décrivent la cognition comme un phénomène holiste, structuré par des couplages dynamiques dans un système cerveau–corps–milieu. Dans ce cadre, parler de simples propriétés mentales « localisées » dans le cerveau paraît insuffisant ; il faut envisager des puissances systémiques ou relationnelles. Un naturalisme dispositionnaliste doit alors préciser ce que sont ces puissances : propriétés de l’organisme, de l’environnement, du couple agent–milieu, ou du système global lui‑même.

Une première option consiste à ancrer toutes les puissances dans des porteurs locaux – neurones, muscles, artefacts, institutions – tout en admettant que certains profils dispositionnels ne se manifestent qu’à l’échelle du système. Le couplage 4E devient alors une configuration d’actualisations coordonnées de puissances locales. Mais cette stratégie risque de réintroduire discrètement une priorité ontologique de la microphysique : si tout ce qui existe vraiment est micro, la thèse 4E se réduit à un simple changement de description et perd une part de sa portée métaphysique.

À l’inverse, reconnaître des « puissances systémiques » irréductibles au micro soumet le naturalisme dispositionnaliste à l’accusation d’émergentisme fort : des causes nouvelles, propres au niveau macro, viendraient s’ajouter au catalogue physique, menaçant la complétude causale du domaine physique que la position dispositionnaliste entend pourtant préserver. Le risque est alors de réintroduire, sous le vocabulaire des puissances, une forme subtile de dualisme des niveaux.

La voie médiane consiste à concevoir les puissances systémiques non comme des forces supplémentaires, mais comme des régimes d’organisation et de contrainte de puissances plus locales. L’échelle 4E n’ajoute pas de causes au monde physique ; elle reconfigure des capacités déjà là en un profil d’efficacité propre au système cerveau–corps–monde. On obtient ainsi une survenance dispositionnelle forte mais non émergentiste : les structures macro surviennent sur le micro en tant que patrons de couplage, d’activation et de dépendance causale, sans constituer un second étage de puissances concurrentes5.

Représentations dispositionnelles ou élimination du contenu ?

Un deuxième foyer de tension concerne le statut des représentations mentales. Plusieurs courants 4E, notamment l’enactivisme radical, cherchent à s’en passer au profit d’une description en termes de boucles perception–action, d’affordances et de couplages sensorimoteurs. Le naturalisme dispositionnaliste peut accompagner ce geste en présentant les dispositions cognitives comme essentiellement sensorimotrices, affectives et régulatrices, sans faire intervenir de contenus représentationnels au sens classique : parler de « contenu » n’est qu’une manière dérivée de décrire des profils dispositionnels stabilisés, sans postuler de représentations internes au sens classique.

La difficulté apparaît lorsque ces mêmes approches adoptent un discours anti‑représentationnaliste tout en décrivant, dans les faits, des structures stables d’orientation et de sélection d’informations. Routines sensorimotrices, patterns de couplage avec des affordances, régularités dans la manière dont un organisme filtre, anticipe et exploite son environnement remplissent des fonctions traditionnellement assumées par les représentations : guider l’action à distance, permettre des anticipations, déterminer ce qui est pertinent plutôt que neutre. Plus les 4E décrivent finement ces schémas, plus leurs « couplages » tendent à jouer le rôle fonctionnel de représentations, au risque de n’être qu’un anti‑représentationnalisme de vocabulaire.

Le cadre dispositionnel permet de reformuler cette tension plutôt que de la nier. Il peut envisager deux réponses, qui ne sont pas mutuellement exclusives mais dessinent deux pôles d’un même espace théorique. La première consiste à accepter une forme de représentation « affaiblie », reconçue en termes de puissances plutôt que de symboles porteurs de contenu. Dans cette perspective, représenter ne signifie plus entretenir, quelque part dans le cerveau, une entité interne qui « correspond » à un état de choses externe, mais être disposé à certaines transitions, inférences ou actions dans un champ de puissances donné.

Une carte, un schéma corporel, un modèle prédictif ne sont pas des images mentales au sens classique, mais des nœuds de puissance qui orientent de manière normative les réponses d’un système 4E : ils rendent certaines trajectoires d’actualisation plus probables, plus stables, plus pertinentes que d’autres. Le contenu, dans ce cadre, n’est rien d’autre que le profil de dépendance qui relie ces puissances à des configurations du milieu et à des régimes d’action possibles ; il ne flotte pas au‑dessus du monde, il est inscrit dans la manière dont le système est apte à se transformer face à certaines sollicitations.

La seconde réponse consiste à prendre au sérieux le geste le plus radical de l’enactivisme et à envisager une élimination pure et simple du vocabulaire représentationnel, y compris dans sa version affaiblie. Sur cette ligne, les structures stables d’orientation dont parlent les 4E ne seraient pas représentationnelles du tout, mais purement dispositionnelles : des profils de pouvoir qui organisent les couplages sensorimoteurs, sans qu’il soit nécessaire de leur attribuer un « contenu » au sens d’un « à propos » de quelque chose. Parler de paysage d’affordances, de schémas de couplage ou de régularités d’interaction reviendrait à décrire des réseaux de puissances orientées, et non des états porteurs de contenu ; l’esprit ne serait pas un lieu où seraient stockées des représentations, mais un faisceau de capacités d’entrer dans certains types de rapport avec un milieu.

Notre cadre permet de reformuler cette alternative sans en faire un simple débat de vocabulaire. D’un côté, la notion de représentation dispositionnelle conserve un avantage explicatif lorsqu’il s’agit de rendre compte de phénomènes comme l’erreur, la fiction, la planification à long terme ou la pensée déconnectée de l’environnement immédiat : il est utile de pouvoir dire qu’un système est disposé à traiter comme présent ce qui ne l’est pas, ou à se comporter en fonction de scénarios possibles plutôt qu’actuels. De l’autre, l’élimination du vocabulaire représentationnel permet d’éviter de réimporter, sous couvert de dispositions, des dualismes subtils entre forme et contenu, ou entre monde et « image » du monde. La question devient alors moins de trancher dogmatiquement que de déterminer, domaine par domaine, s’il est heuristiquement plus fécond de parler de représentations comme puissances spécialisées, ou de s’en tenir à une description purement dispositionnelle des régimes d’interaction.

Dans tous les cas, le point décisif est que le naturalisme dispositionnaliste déplace le centre de gravité de la discussion : ce qui compte n’est plus de savoir si les 4E « croient encore aux représentations », mais de comprendre comment les structures stables d’orientation qu’elles décrivent — qu’on les appelle ou non représentations — peuvent être interprétées comme des organisations de puissance au sein d’un système cerveau–corps–monde. C’est à ce niveau que se joue la compatibilité profonde entre 4E et le dispositionnalisme, bien au‑delà des querelles terminologiques.

La voie médiane : régimes d'organisation de puissances

Face au dilemme entre réductionnisme microphysique et émergentisme fort, le naturalisme dispositionnaliste peut tracer une voie médiane en reformulant la notion même de « niveau ». Il ne s'agit pas de nier l'existence de structures macro — les systèmes 4E sont bien réels — ni d'affirmer que ces structures ajoutent de nouvelles causes au catalogue physique, mais de montrer qu'elles correspondent à des régimes d'organisation de puissances locales.

Qu'est-ce qu'un régime d'organisation de puissances ? C'est une configuration stable qui contraint et oriente l'actualisation de puissances élémentaires sans en ajouter de nouvelles. On peut penser à l'organisation d'un orchestre : les musiciens possèdent chacun des capacités instrumentales locales (souffler dans une trompette, frapper une cymbale), mais l'œuvre symphonique qui en résulte n'est pas réductible à la simple addition de ces capacités. Elle émerge d'une structure de coordination — partition, tempo, gestes du chef — qui reconfigure les actualisations individuelles en un tout cohérent. Pourtant, cette structure ne produit aucun son supplémentaire : elle organise les sons déjà produits.

De même, un système 4E — par exemple un agent humain naviguant dans une ville à l'aide d'une carte — mobilise des puissances neuronales (traitement visuel, mémoire de travail, contrôle moteur), des puissances corporelles (posture, gestes, déplacements), et des puissances artéfactuelles (la carte comme dispositif de stabilisation et d'orientation spatiale). Aucune de ces puissances, prise isolément, ne suffit à expliquer la navigation réussie : c'est leur couplage stable, leur co-actualisation dans un régime organisé, qui constitue l'épisode cognitif.

Cette organisation n'est pas causalement inerte : elle détermine comment les puissances locales vont s'actualiser, quand, dans quel ordre, et sous quelles contraintes. Elle exerce ce qu'on peut appeler une contrainte descendante modale : elle modifie l'espace des possibles pour les puissances élémentaires, sans pour autant les forcer par une causalité macro distincte. La partition musicale ne fait pas vibrer les cordes à la place du violoniste, mais elle rend certaines actualisations pertinentes et d'autres hors-jeu. De même, l'organisation 4E d'un système cognitif ne produit pas d'influx neuronaux supplémentaires, mais elle détermine lesquels, parmi tous les influx possibles, seront effectivement déclenchés, amplifiés, inhibés ou synchronisés.

Cette conception permet de répondre au risque de réduction microphysique sans tomber dans l'émergentisme fort. Contre le réductionnisme, elle affirme que le niveau macro est ontologiquement significatif : les régimes d'organisation ne sont pas de simples descriptions commodes, mais des structures causales robustes qui font une différence dans le monde. Si l'on modifie l'organisation du système 4E — par exemple en retirant la carte, en altérant la posture corporelle, ou en perturbant les boucles de rétroaction perceptives — on modifie effectivement le déroulement de l'épisode cognitif, et pas seulement notre façon d'en parler.

Mais contre l'émergentisme fort, elle soutient que cette efficacité macro ne viole pas la complétude causale du physique. Tous les événements microphysiques ont des causes microphysiques suffisantes : aucun neurone ne s'active en l'absence d'une stimulation électrochimique adéquate, aucun muscle ne se contracte sans signal moteur. Ce que le niveau macro ajoute, ce n'est pas une force causale supplémentaire, mais une forme : un patron de coordination, une architecture de dépendances, qui détermine lesquelles, parmi toutes les puissances locales disponibles, seront effectivement mises en jeu.

Pour une survenance dispositionnelle de l’esprit

On peut illustrer cette idée par un exemple classique 4E : la cognition distribuée étudiée par Edwin Hutchins dans Cognition in the Wild. À bord d'un navire, la navigation n'est pas localisée dans le cerveau du capitaine, mais distribuée entre plusieurs agents, des instruments (cartes, compas, règles), des pratiques sociales codifiées et des artefacts matériels stabilisateurs. Le dispositionnaliste décrit ce système comme un régime d'organisation de puissances : chaque membre de l'équipage possède des capacités perceptives, inférentielles et motrices ; chaque instrument possède des puissances de contrainte et de guidage (la carte offre une représentation stabilisée de l'espace, le compas oriente les décisions). La navigation réussie émerge de la coordination de ces puissances dans un schéma stable d'interaction.

Crucialement, cette coordination n'ajoute pas de nouvelles puissances causales « de navigation » qui flotteraient au-dessus des agents et des instruments. Elle reconfigure des puissances déjà là — perceptions, gestes, calculs, communications — en un tout fonctionnel. Et cette reconfiguration est réelle : elle peut échouer (si la coordination se défait), être améliorée (par entraînement), ou être transférée à d'autres contextes (autres équipages, autres instruments). Le niveau macro a donc une robustesse causale propre, sans pour autant constituer un étage ontologique autonome.

Cette voie médiane suppose toutefois de clarifier un point technique : le rapport entre survenance et puissance. Dans le cadre classique (Kim, Esfeld), on dit que les propriétés mentales surviennent sur les propriétés physiques : deux systèmes qui sont des copies physiques parfaites ne peuvent différer mentalement. Cette survenance garantit que le mental ne « flotte » pas librement au-dessus du physique. Mais elle laisse ouverte la question du statut causal du niveau survenant : est-il causalement efficace ou seulement épiphénoménal ?

Le naturalisme dispositionnaliste propose une survenance dispositionnelle : les puissances macro (cognitives, 4E) surviennent sur des configurations de puissances micro, mais cette survenance n'est pas celle d'entités inertes sur d'autres entités inertes. C'est une survenance de régimes d'actualisation sur des ensembles de capacités élémentaires. Les puissances macro ne sont pas réalisées « dans » les puissances micro comme un contenu dans un contenant, mais émergent comme patron de contrainte sur les actualisations possibles des puissances micro.

Ainsi reformulée, la thèse 4E d'un esprit distribué devient ontologiquement tenable sans abandonner le naturalisme. L'esprit n'est ni une substance dualiste, ni une propriété purement cérébrale, ni un épiphénomène sans efficacité : c'est une organisation réelle de puissances distribuées dans un système cerveau–corps–monde, qui contraint et oriente causalement les actualisations locales sans ajouter de forces supplémentaires au catalogue physique.

Conscience phénoménale : les qualia comme profils d’actualisation de puissances 4E ?

Le troisième ensemble de questions ouvertes concerne précisément la conscience phénoménale. Les approches 4E se focalisent surtout sur la cognition au sens large – régulations, couplages adaptatifs, cycles perception–action – et laissent en suspens la question de savoir comment un champ de puissances 4E se traduit en champ phénoménal, en « ce que cela fait » d’éprouver quelque chose.

La question de la conscience phénoménale constitue sans doute le test le plus exigeant pour un naturalisme dispositionnaliste articulé aux approches 4E. Tant que l’on décrit des couplages sensorimoteurs, des régulations homéostatiques ou des cycles perception–action, il est relativement aisé de parler en termes de puissances : capacités de s’orienter, de se stabiliser, de s’ajuster à un milieu. Mais comment rendre compte de la dimension qualitative de l’expérience — ce que Chalmers appelle le what it is like [à quoi ça ressemble] — sans réintroduire, sous le vocabulaire des puissances, des propriétés mentales supplémentaires et mystérieuses ?

Une piste consiste à concevoir les qualia non comme des entités ou des propriétés ajoutées à la trame physique, mais comme des profils particuliers d’actualisation de puissances 4E. Un profil d’actualisation se définit alors par plusieurs traits :

  • Un certain degré d’intégration des puissances distribuées (neuronales, corporelles, environnementales),

  • Un certain mode d’auto‑affection (le système se sent lui‑même en train d’agir et de pâtir), et une certaine sensibilité aux variations fines du milieu.

Être conscient d’une couleur, par exemple, ne consisterait pas à instancier une propriété mentale « rougeur » en plus des processus perceptifs physiques, mais à actualiser un régime spécifique de puissance où un ensemble de capacités sensorimotrices, attentionnelles, affectives et mnésiques se trouvent co‑activées d’une manière particulièrement intégrée et réflexive.

Dans cette perspective, le fossé explicatif n’est pas nié, mais déplacé. Il ne porte plus sur la question « comment des processus physiques produisent‑ils des qualia ? », comme si ces derniers étaient des objets supplémentaires à faire apparaître, mais sur la question : « quels régimes d’organisation de puissances 4E correspondent aux différentes formes d’expérience vécue, et comment les caractériser avec assez de précision pour que le lien ne soit plus purement corrélatif ? ». Le travail théorique consiste alors à mettre en relation des profils phénoménaux — par exemple l’unité du champ perceptif, la continuité temporelle de l’expérience, la nuance affective — avec des profils précis d’intégration, de récursivité et d’auto‑affection au sein du système 4E.

Une telle approche demande un dialogue serré avec les modèles neuroscientifiques contemporains de la conscience — théories de l’espace de travail global, cadres prédictifs, approches énactivistes de la subjectivité — pour voir si les régimes qu’ils décrivent peuvent être interprétés comme des régimes de puissance au sens dispositionnaliste. Par exemple, un espace de travail global pourrait être compris comme un nœud de puissance intégrative qui rend certaines informations disponibles à un large éventail de systèmes de réponse, tandis que des architectures prédictives pourraient être vues comme des organisations de puissances d’anticipation et de correction d’erreur structurées hiérarchiquement. La question n’est pas de plaquer mécaniquement le vocabulaire des puissances sur ces modèles, mais de vérifier si ce vocabulaire permet de formuler des hypothèses testables sur les conditions d’apparition et de modulation des profils phénoménaux.

Reste que cette stratégie ouvre un risque symétrique à celui qu’elle cherche à conjurer : celui d’une « inflation dispositionnelle » où tout, dans le système 4E, serait décrit comme puissance, au point que la distinction entre structures réellement pertinentes pour l’expérience phénoménale et simples arrière‑plans causaux se dissoudrait. Pour que l’hypothèse des qualia comme profils d’actualisation de puissances 4E reste naturaliste, il faut donc lui adjoindre des critères discriminants : par exemple, des critères contrefactuels (une modification donnée du profil de puissance doit emporter une modification repérable du profil phénoménal), des critères de robustesse empirique (le même lien doit se retrouver à travers des variations d’implémentation), et des critères normatifs (les profils identifiés doivent jouer un rôle dans l’explication de nos jugements et rapports sur nos propres expériences).

Ce n’est qu’à ce prix que le naturalisme dispositionnaliste peut espérer offrir, non pas une solution définitive au problème difficile, mais une manière de le reformuler en termes de structures d’organisation 4E plutôt qu’en termes de propriétés mystérieuses. Là encore, la promesse théorique n’est indissociable d’un programme de recherche : il faudra confronter, cas par cas, des descriptions fines de l’expérience avec des modèles d’organisation de puissances, en acceptant que le lien entre les deux se construise progressivement plutôt qu’en un seul geste conceptuel.

Conclusion

Les tensions entre approches 4E et naturalisme dispositionnaliste ne sont pas des objections décisives, mais des indications sur le travail conceptuel qui reste à accomplir. Elles invitent à préciser la place des puissances macro, à clarifier ce qui, dans les 4E, relève d’un simple changement de vocabulaire ou d’un véritable tournant ontologique, et à explorer l’hypothèse d’une conscience comme régime particulier de puissance au sein d’un système cerveau–corps–monde. Ce faisant, elles laissent ouverte la question décisive : la philosophie de l’esprit peut‑elle, en assumant ce double cadre 4E et dispositionnaliste, offrir une alternative naturaliste cohérente aux dualismes subtils qui hantent encore les débats sur la causalité mentale et la conscience ?

Notes

1 Joseph Hubert Ngon Biram, « De la causalité mentale aux 4E. Pour un naturalisme dispositionnaliste de l’esprit », Meer, Édition du 15 mars 2026.
2 Les « couplages » selon la théorie 4E renvoient à la manière dont un agent cognitif est continuellement couplé à son corps, à son environnement matériel et social, et parfois à des artefacts externes, de sorte que la cognition est distribuée dans ces interactions plutôt que localisée uniquement dans le cerveau.
3 Une boucle perception–action désigne le cycle continu par lequel ce que nous percevons guide nos actions, et ces actions modifient en retour ce que nous percevons, de sorte que perception et mouvement forment une seule dynamique circulaire plutôt qu’une séquence linéaire « je perçois puis j’agis ».
4 En psychologie écologique, les affordances sont les possibilités d’action offertes par l’environnement à un organisme, compte tenu de ses capacités corporelles et de sa situation.
5 L’émergentisme classique parle souvent de propriétés nouvelles « non déductibles », au risque de réintroduire une quasi-dualité de niveaux. Le naturalisme dispositionnel permet de conserver l’intuition émergentiste (autonomie relative des niveaux, pouvoirs nouveaux) tout en l’ancrant dans une ontologie unifiée de forces et de processus : le monde est fait de réseaux de dispositions qui s’auto-différencient, plutôt que de couches superposées.

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