Confrontée à la nécessité de développer un paradigme de la transition et du développement à destination des étudiants inscrits dans mon cours de Licence, j’ai voulu introduire la problématique de la transition écologique et sociale dans une vision élargie du développement. Mon idée de départ fut : ne rien figer, mettre en mouvement, en congruence avec les Six Portes1 proposées par le Manuel de la grande transition2.
Il met en évidence six grands domaines ou dimensions de la transition (des portes d’entrée dans la problématique) et démontre ainsi la complémentarité possible entre des actions, des protagonistes et des lieux divers. En d’autres termes, tout un chacun est potentiellement concerné par le projet et en capacité de chercher à y contribuer.
Projet fort pour des étudiants et pour tout un chacun : l’humain est en devenir, tout au long de sa vie. Évoluer dans son métier, parfois en changeant, parfois en le changeant, c’est inventer ou renouveler une trajectoire. On peut chercher à développer une manière intéressante, car holistique, de se situer dans une éthique de partage et de transmission.
Construire des médiations de qualité en favorisant les polarités en mouvement, des mises en lien par des processus, des flux qui se déplacent et qui les font résonner - et non un jeu futile entre statuts, place, postures. Non des dualités contraires qui s’anéantiraient ou se figeraient (blocs contre blocs) mais des forces complémentaires qui se potentialisent : une approche énergétique, énergisante, créative.
C’est tout un rapport à la connaissance qui est bousculé en mettant l’accent sur les aspects dynamiques et systémiques (symboliques-intellectuels et techniques-enracinés) de la vie sur la planète. Dans ce paradigme on pense au développement de tous (professionnels, étudiants) dans un tout (les métiers, les compétences, les organisations). C’est un changement profond, un appel autre à une transformation plus intégrale, qui peuvent aider à répondre aux enjeux de développement de l’enseignement supérieur et soutenir les projets structurants3 : cela ne se fait pas sans résistances. Des murs d’hostilité s’élèvent parfois. Des forces s’opposent, verrouillent, figent dans la fragmentation.
Il est pourtant indispensable de considérer constructivement le changement (sur le long terme), s’y impliquer et développer (chez nous-mêmes, chez autrui) des capacités à jouer le jeu du changement dans l’interaction avec le monde : développer un savoir-orienter et un goût pour la prospective4, interroger la capacité de chacun à évoluer - dans la maturité y compris ! Ne pas se cantonner à un je sais-je suis.
Pour les étudiants, il ne s’agit pas seulement de recevoir, accumuler, mémoriser et restituer ; ni seulement d’être certifié, qualifié, diplômé ; il s'agit de se voir et se vouloir à la fois nourri et changé, construit intérieurement ; sans oublier qu'apprendre c’est aussi désapprendre.
La pensée est une force qui traverse, une énergie transversale ; d’où une préférence marquée pour les enrichissements entre subjectivité et objectivité, rationalité et imagination, matériel et immatériel, virtuel et actuel : viser autant (et combiner) la rationalité exigée par l’analyse de problèmes complexes et l’imagination nécessaire pour renouveler les manières de faire : c’est une reconfiguration de l’idéal d’émancipation en changeant de prisme, en tentant de réfléchir et de travailler de manière plus outillée et plus connectée (à soi, au monde)...
Aimer le renouveau
Avoir une idée c’est changer, en faisant d’abord l’expérience de son impuissance et de son incapacité : quelque chose me déjoue et me remet en course ; il s’agit de trouver des forces qui ne sont pas celles de la recognition [reconnaissance] (reconnaitre, classer, assigner à une catégorie) mais des puissances d’un autre ordre.
Ainsi, il faut d'autant plus affirmer une approche qui revalorise et revitalise une vision de l’existence humaine comme invention, création, inscription dans une temporalité longue et dont la dynamique peut s’illustrer au travers de notions variées ; par exemple : métis, kaïros, décoïncidence, devenir-philobate.
L’intelligence a besoin de s’ancrer dans le réel et l’action. La métis5, intelligence pratique et stratège, ruse avec les solutions prévisibles, cherche à avancer dans le monde en s’y adaptant tout en surprenant : faire ce que le monde ne vous a pas demandé, mais qu’il est pourtant prêt à recevoir. Elle est aidée en cela par le kaïros6 qui vient interrompre le cours ordinaire des choses. Elle sait avancer dans un désordre apparent sans perdre de vue l’horizon.
La dé-coïncidence (ce qui ne coïncide pas ou plus) proposée par le philosophe François Jullien va dans ce sens : le concept est au service d’une action engagée dans le monde qui cherche à échapper à la routine, à l’enfermement de la répétition qui n’invente plus rien et dont l’esprit s’affaisse. La notion fait florès chez un grand nombre de praticiens : théâtre, musique, management, études de genre, paysagiste7 : une philosophie libre, aérienne et ancrée.
C’est une vraie gageure de chercher une objectivité, une forme de vérité en intégrant l’inattendu. Il s’agit de faire entrer du jeu, de l’incertitude, de développer un intérêt pour les ruptures dans la temporalité. Le développement a en effet besoin de perturbations, qui résonnent avec la problématique générale du Monde Vica (volatile, incertain, complexe et ambigu) voire du Monde Bani8 : fragile, anxieux, non linéaire, incompréhensible. Incompréhensible peut-être, mais dans lequel il faut pouvoir se repérer, qu’il faut apprendre à interpréter, à surmonter.
Développer une forme de résilience, de hauteur de vue, de stratégie à long terme qui ne fige pas les modalités pour y parvenir ; cela rend du coup nécessaire une vision du développement et du changement comme une alliance éducative, c'est-à-dire une générativité où âges et secteurs différents peuvent coopérer pour inventer des manières d’apprendre, de changer, de s’adapter au monde, le comprendre, le saisir, y agir, jusqu’à rendre possible une coévolution jeune/seniors, une solidarité du développement.
Cela rejoint l'idéal d'une éducation populaire et l’idée de co-bénéfices ; mais aussi la recherche vue comme énergie, comme propulsion : un état d’esprit pour enjamber les sectarismes (tu es ici ou là ?) et sortir des vases clos.
Enfin, un devenir-philobate pourrait incarner le projet de transformation : le philobate est celui qui aime (philo) marcher sur un fil (bate), c’est-à-dire vivre avec équilibre, précaution et attention dans un espace instable, incertain et mouvant9. Marcher sur le fil, c’est aussi accepter la fragilité, l’incertitude et le mouvement perpétuel, trois dimensions clefs de la transition qui ne peut être décidée une fois pour toutes mais demande adaptation et résilience. Devenir philobate, c’est devenir à la fois acteur lucide, éveilleur attentif et accompagnateur des transformations en articulant le personnel et le politique, le corps et l’esprit, le local et le global.
Belle métaphore et un projet existentiel au cœur de la transition écologique : marcher avec conscience, équilibre et créativité sur le fil mouvant de l’incertitude écologique, en cultivant d’abord une transformation intérieure comme condition d’un changement durable et cohérent dans le monde. Il ne s’agit pas d’oublier les cadres, les ressources, les limites, à connaître et à interpréter ; il s’agit de faire se rencontrer des forces contrastées, issues d’horizons divers. Agir en faveur d’une transdisciplinarité.
Penser c’est créer sous l’effet d’un choc
Tout le monde sait bien qu’avoir une idée, c’est un événement qui arrive rarement, une espèce de fête peu courante.10
Cette rareté, c’est le fait fondamental : précarité de son processus, puissance de ses effets quand elle parvient à prendre consistance.
Une tension constitutive de la création. Comme l’amour ! L’histoire platonicienne de la naissance d’Éros enseigne en effet que la nature de l’amour est tension : il est essentiellement aspiration, élan né du manque, mais vivant grâce à la capacité créative de transformer ce manque en quête et en mouvement vers ce qui manque, le beau, le vrai, le bon11.
La pensée ne détient pas elle-même les conditions de son exercice mais dépend de quelque chose qu'elle ne peut ni décider ni construire, mais seulement rencontrer et qui, en l’affectant, la provoque, l’engendre. La pensée commence donc par un chaos à surmonter, en créant quelque chose, une idée, une sensation, contre l’opinion et le cliché, et en s’adressant à un peuple à venir. Générativité, altérité sont au cœur du processus. D’où son essence politique.
Une lapalissade, mais qu'on doit rappeler : il est impossible de prévoir ce que nous deviendrons avant de vivre une expérience transformatrice. Nous serons différents, mais comment ? Finalement, ce qui fait choisir de vivre une expérience transformatrice, c’est peut-être surtout le désir d’être surpris. La joie de l’inattendu : se laisser prendre et surprendre par les flux, résonances, heurts, malheurs et bonheurs des rencontres.
Notes
1 Éthique, écologie, capabilités : passer les six portes.
2 Cécile Renouard, Rémi Beau, Christophe Goupil et Christian Koenig (2020). Manuel de la Grande Transition. Former pour transformer.
Chacune des six portes a reçu un nom grec : Oïkos (qui signifie maison en grec) : habiter un monde commun. Ethos (comportement) : discerner et décider pour bien vivre ensemble ; Logos (parole) : interpréter, critiquer et imaginer ; Nomos (loi) : mesurer, réguler et gouverner ; Praxis (action) : agir à la hauteur des enjeux ; Dynamis (force) : se connecter à soi, aux autres et à la nature.
3 Ils se déploient sur différentes activités, missions, métiers (formation, recherche, gouvernance, international, solidarité, RH… ) et entre différents acteurs et parties prenantes dont ils requièrent un ancrage fort dans les réalités socio-économiques du territoire et un engagement sur la durée (10 ans la plupart du temps).
4 L’orientation dans un monde durable. Accompagner les transitions (2023). Euroguidance Network.
5 La mètis des Grecs.
6 François Jullien (2020). Conférence sur l’efficacité.
7 L’art de « décoïncider » selon François Jullien.
8 Benjamin Chaminade.
9 Le psychanalyste Michel Balint identifie deux tendances (complémentaires) en termes de styles de vie et d’attachement : le philobate (figure de l’explorateur, de l’autonome, du “voyageur du fil”) et l’ocnophile (figure de l’attachement, du besoin de sécurité, du “rassembleur” qui n’aime pas le vide). Ces polarités se retrouvent dans les attitudes face au changement, au rapport à l’autre, à la prise de risque ou à la construction de soi. Aucune n’est meilleure que l’autre : elles expriment la grande diversité des rapports humains à l’aventure et à la sécurité.
10 Giles Deleuze (1990/2003). Pourparlers. Arnaud Bouaniche (2007). Gilles Deleuze, une introduction.
11 L’Amour n’est ni dieu ni tout-puissant: il est éternellement entre la pauvreté et la richesse, toujours en quête et jamais possesseur. De sa mère Pénia, Éros hérite le manque, le désir qui ne se satisfait jamais, la conscience d’un vide ; de son père Poros, il tient l’énergie pour trouver des ressources, inventer, séduire, se dépasser.















