Souvent on veut agir mais quelque chose s’y oppose. On en parle mais les mots s’envolent, se retournent et se répètent autrement. On persévère dans la répétition velléitaire, dans l’énergie orientée vers ce qu’on ne peut pas changer. Dommage pour la dynamique…
Le piège c’est de diviser, de dresser des murs plus que des ponts, d’imposer (s’imposer) l’obligation du ou-ou, de se vouloir du bon côté, manichéen, simpliste, dans des récits cousus de fil blanc ; la vérité n’est pas dans le choix d'un camp ; seuls les petits maîtres segmentent, confondent biens communs et possession…
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En 2012 j’accompagnai en Haïti1 une délégation universitaire en vue d’un partenariat institutionnel pour la reconstruction de l’université dans un contexte de post-séisme (celui de 2010) ; au cours du séjour, j’assurai un séminaire auprès d'étudiants en master de littérature-philosophie. Les deux projets alliaient une réflexion éthique sur la transmission, le développement et la reconstruction, et visaient une réflexion croisée sur les organisations, les collectifs et les individus.
Plus tard, à l'occasion d'une formation sur la transition écologique et sociale2, j'ai relu cette expérience au travers des six portes : moment fort de redécouverte et de résonance. Les six portes3 ouvrent en effet à différents chemins pour entrer dans la thématique du développement, du changement et de la transition écologique et sociale4.
Chaque porte a reçu un nom grec et une description commençant par un verbe qui exprime la mise en action : Oikos (qui signifie maison en grec) : habiter un monde commun. Ethos [comportement] : discerner et décider pour bien vivre ensemble. Logos [parole] : interpréter, critiquer et imaginer. Nomos [loi] : mesurer, réguler et gouverner. Praxis [action] : agir à la hauteur des enjeux. Dynamis [force] : se reconnecter à soi, aux autres et à la nature.
Ces dimensions permettent d’interroger ce qui, dans l’expérience vécue, a permis de se renouveler, de grandir individuellement et collectivement tout en nourrissant un désir éthique et écologique : 1/par l’importance capitale donnée au milieu et aux interrelations vivant/milieu (les proches, les humains, le vivant, le non-vivant) ; 2/ par les valeurs de sobriété et d’exigence : responsabilité vis-à-vis du monde proche et lointain et des générations à venir ; 3/ par l’attention à ne pas se laisser enfermer dans son pré carré (propriété, identité) ; 4/ par la volonté de travailler ce qui nous tire en arrière, nous retient, nous empêche d’avancer.
Pour sortir du piège de l’immobilisme et du désarroi, il y a des outils, des méthodes : apprendre à traduire, construire des médiations justes, à la fois fidèles aux faits et suffisamment souples pour résonner auprès des différents acteurs. Les six portes apportent une lecture transversale et enrichissante de la vie et de la pluralité du développement humain, de la capacité à articuler les registres personnel, collectif, institutionnel, et de l’art de transformer l’expérience en pistes d’avenir concrètes et créatives.
Ceci n’est pas sans rappeler les dix capabilités5 identifiées par M. Nussbaum et A. Sen, manière de penser la transition écologique non seulement comme un défi matériel ou technique, mais comme un projet humain global, inclusif et juste. Les capabilités désignent l’ensemble des possibilités réelles dont dispose une personne pour mener une vie qu’elle a des raisons de valoriser. Il s’agit de capacités internes mais aussi d’opportunités créées par les conditions sociales, politiques, culturelles, économiques, qu’on peut s’employer à favoriser.
Les dix capabilités proposées sont considérées comme universelles et minimales pour garantir une vie digne ; c’est une approche holistique des besoins humains. Sans hiérarchie, elle valorise au contraire la complémentarité et la dynamique entre besoins, activités et ressources.
L’approche ouvre considérablement la réflexion sur la notion de « milieu » oïkos pour aborder le développement tout au long de la vie. Elle ouvre aussi à la manière dont on met en récit l’idée du développement, du temps et de l’histoire. Quel récit fait-on des grands enjeux qui nous attendent ? Sait-on analyser, discerner entre récits qui ferment et condamnent et récits qui ouvrent sur l’action et l’espérance ?
Autrement dit, il s'agit de chercher à développer la puissance d’agir et l’encapacitation des acteurs (plus que le renforcement des catégories et une approche en silo), qu'ils se situent en début de vie adulte ou soient plus avancés dans la vie. Il y a bien un poids des contingences, certes, mais aussi et surtout des ressources. Il y a une adaptation nécessaire de l’individu à ce qui l'entoure, mais aussi force d’ancrage et de renouvellement, d’autodétermination et de libre arbitre, qui font que l’ensemble des impacts peut prendre un tour singulier.
Plus grand que nous
Récemment, j’ai souhaité développer une réflexion sur la transition et le développement dans un cours auprès d’étudiants de licence. Comment m’y prendre ?
Grâce aux « six portes », le cours ne fige pas, donne accès à une vision élargie du développement, suscite le mouvement de la pensée, interroge les pratiques. intègre différentes dimensions et points de vue ; le logos et la dynamis sont en interdépendance avec le nomos, l’ethos, la praxis. L’idée est que ce qui relève de la conduite personnelle participe d’une tâche commune. Le projet est que, dans la mesure du possible, notre expérience d’humain et d’acteur repose moins sur des droits réclamés comme un dû que sur un choix éclairé de devoirs.
Mon postulat est le suivant : les actions en direction des étudiants gagneront en vitalité et en réalité, si elles sont aussi comprises comme source d’enrichissement dans une vision systémique, c'est-à-dire valables et légitimes pour une pluralité d’acteurs. Il s'agit donc d'une recherche d’interface et de potentiels : ici et maintenant, dans les contrées où nous vivons, dans les saisons qui sont les nôtres ; mais aussi tournées vers l’ailleurs et l’avenir. À la fois se centrer et sortir de soi. Le monde universitaire évolue, se transforme, non pas en vase clos mais au contact d'influences multiples.
Le film documentaire Bigger than us6 a répondu à mes interrogations, en apportant une dimension cathartique et une dimension analytique au projet pédagogique. Mon intention est d’enrichir les images d’identification possibles, de favoriser une compréhension des processus à l’œuvre dans l’engagement personnel et collectif, et de développer une vision éthique de l’exploration et de la sobriété (savoir choisir, c’est aussi apprendre à renoncer). Il s’agit de faire sentir la synergie entre la question des transitions et celle de l’identité et de l'engagement (et des changements tout au long de la vie). Le cinéma, le documentaire, le théâtre sont des surfaces d’analyse, de projection (cathartique), de réflexion.
L’idée est aussi de partager, avec les étudiants, des grands repères, des constats et des impératifs, des outils et des cadres pour agir7. Le micro et le macro entrent en ligne de compte ; en fait, tout est important : je me situe dans un espace et une temporalité plus grands que moi, que nous, et je peux agir pour me, pour nous, orienter au mieux.
La notion de "limite" illustre la proximité entre macro et micro : les limites planétaires indiquent les domaines où l'activité humaine, productive et extractiviste (une forme d’hubris), doit se réguler et diminuer, à l’échelle des pays et de la planète ; mais les limites sont aussi celles que chacun doit donner à sa propre existence, avec ses choix et ses valeurs8, et l’ordre qu’il leur donne.
Ce qui est à souligner dans les options prises pour ce cours, c’est l’esprit constructif et impliqué, l’abord des questions sous forme de verbes d’action ; l’idée étant que la transition doit/peut concerner tout un chacun depuis la place où il se trouve et tient à la capacité de s’approprier les enjeux, les questions, les ressources venues d’ailleurs – qui me, qui nous concernent et pas seulement des spécialistes. La question étant : qu’est-ce que j’en fais ?
Notes
1 Voyage à Haïti, entre terre et esprit.
2 Quelle éthique pour la transition écologique et sociale ? (2023) ; Séminaire Cécile Renouard, Facultés Loyola, Paris.
3 Cécile Renouard, Rémi Beau, Christophe Goupil et Christian Koenig (2020). Manuel de la Grande Transition. Former pour transformer.
4 Mon voyage en Haïti est un exemple, mais toute expérience (en tant qu’engagement concret dans le monde) est potentiellement lisible par les six portes.
5 Les 10 capacités sont : Vie (pouvoir vivre une vie de durée normale) ; Santé du corps (bonne santé, alimentation, logement) ; Intégrité du corps (liberté de mouvement, sécurité, autonomie corporelle) ; Sens, imagination, pensée (accès à l’éducation, liberté d’expression) ; Émotions (capacité à aimer, à éprouver du chagrin, de la gratitude) ; Raison pratique (capacité à se forger une conception du bien) ; Affiliation (vivre avec et pour les autres, respect, inclusion) ; Rapport aux autres espèces (être en relation avec les animaux, la nature) ; Jeu (capacité à rire, jouer, se détendre) ; Contrôle sur son environnement (participation politique, droits de propriété, travail). Martha Nussbaum (2012). Capabilités. Comment créer les conditions d’un monde plus juste ?
6 Un film-documentaire de Flore Vasseur (2021). Résumé : Six jeunes racontent leur action (pour la liberté d’expression, l’accueil des réfugiés, le droit des femmes, la sécurité alimentaire, la justice environnementale, le pouvoir de la jeunesse, l’éducation des réfugiés) aux 4 coins de la planète : entre Syrie et Liban, dans la République du Malawi en Afrique Australe, au Colorado, au Brésil, dans l'île de Lesbos en Grèce, en Ouganda, à Jakarta en Indonésie.
7 Constats sur la crise écologique : les 9 limites planétaires. Outils pour l’action internationale : les Objectifs de Développement Durable de l’Unesco. Outils pour l’éducation qui articulent les aspects « transition » à la notion de compétence, de référentiel européen, de capabilité : les 5 métacompétences, le Green comp.
8 Cela résonne en outre avec l’idée de “mère suffisamment bonne” chère à Donald Winnicott : « limites » entendues comme conditions nécessaires à la vie et à la liberté réfléchie, portées par une relation de soin, d’écoute et de responsabilité, autant dans l’intime que dans le collectif planétaire.
















