Après avoir souligné la contradiction entre les propriétés du vivant et le postulat d’objectivité de la science, notamment à travers la comparaison entre l’être vivant et la calculatrice (voir ici Monod 191), Monod s’emploie dans la suite de l’essai à montrer comment peuvent s’articuler le hasard et la nécessité. Son essai s’ouvre sur une citation de Démocrite (vers 460 – 370), le célèbre philosophe grec ayant soutenu l’une des premières théories atomiques de la structure de la matière :
Tout ce qui existe dans l’univers est le fruit du hasard et de la nécessité.
Rejetant le mécanisme déterministe implacable du physicien Pierre-Simon Laplace (1749-1827), Monod entend réconcilier le hasard et la nécessité. Il soutient que l’apparition de la vie est un événement singulier, non déductible des principes premiers, donc imprévisible. Monod admet la part inévitable de mystère de cette origine (voir ici Monod 17 Intermède, Le vivant, énigme ou mystère ?2). Pour autant, une fois la vie apparue, le programme génétique se réalise ; le développement de l’être vivant est déterminé par ce programme : c’est la nécessité. Ainsi, le hasard n’est pas une explication mais une donnée sur laquelle le déterminisme (la nécessité) peut s’exercer.
Il y a pourtant hasard et hasard
Le hasard continuera d’occuper une place centrale dans la suite de l’évolution, notamment pour le vivant via les mutations génétiques contingentes. Or ce hasard-là n’est pas une incertitude opérationnelle telle qu’elle peut intervenir lorsqu’on lance un dé ou qu’on joue à la roulette. Le hasard dans ce cas ne témoigne que de l’impossibilité pratique de diriger le lancer du dé ou de la boule, et nous l’exprimons au moyen du calcul des probabilités : mathématiquement, l’on a 1 chance sur 6 que le dé offre l’une quelconque de ses faces lors d’un unique lancer.
Le hasard à l’œuvre dans l’évolution est un hasard essentiel, celui qui fait se rencontrer deux événements indépendants, situés sur des chaînes causales totalement disjointes. Comme, selon l’exemple donné par Monod, lorsque le maçon laisse tomber par inadvertance son marteau qui vient percuter la tête du passant sur le trottoir, lequel passant aurait pu ne pas s’y trouver, ni juste à ce moment-là. La coïncidence est alors absolue.
Il y a ainsi indépendance totale entre :
Les événements à l’origine d’une erreur dans la réplication de l’ADN
Et les conséquences fonctionnelles de cette erreur.
Autrement dit, il n’y a pas de rapport entre la mutation génétique qui se produit de façon aléatoire et n’a pas d’intention ni de direction, et l’effet éventuel de cette mutation via la protéine modifiée qui en résulte. Car cet effet dépend seulement de la structure de la protéine, structure conditionnant son activité enzymatique ou toute autre fonction qu’elle peut avoir (voir ici Monod 8 Quand la biologie devient moléculaire – la biochimie et la domination des protéines3).
Un hasard qui oriente la suite de l’histoire ?
L’évolution manifestée par le monde vivant n’en est donc pas une propriété intrinsèque, puisqu’elle trouve sa source dans les imperfections du système qui assure la conservation, l’invariance du vivant. Toute structure non réplicative soumise à des aléas, du « bruit » dans le langage de la théorie de l’information est vouée à se dégrader progressivement et être abolie (voir ici Monod 10 Quand la biologie devient moléculaire – Biologie et théorie de l’information4).
Le vivant au contraire, capable de conserver le hasard, dispose ainsi d’une totale liberté créatrice. Mais une liberté aveugle, dirigée par le seul jeu de la sélection naturelle qui fera, ou non, le succès de telle ou telle innovation, qui retiendra, ignorera ou éliminera tel ou tel changement. Cette idée, souligne Monod, est la plus inacceptable intuitivement pour les êtres téléonomiques que nous sommes.
C’est sans doute la raison qui pousse Monod à extrapoler son raisonnement au-delà du strict monde de la biologie à la culture et à la société. On touche là sans doute un point sensible qui oppose habituellement les sciences humaines et les sciences de la nature. L’archéologie et l’historiographie ont pourtant largement décrit l’évolution des sociétés humaines et mis en évidence des événements marquants qui ont pu « changer le cours de l’histoire ». La culture humaine a évolué et continue d’évoluer sous nos yeux, à une vitesse bien plus grande que l’évolution biologique.
Des innovations de tous ordres ont jalonné à l’évidence l’évolution culturelle. Technologiques : il y a un avant et un après la pierre taillée, l’agriculture, l’électricité ou la machine à vapeur. Politiques : il y a un avant et un après la Révolution française, un avant et un après les conquêtes coloniales. Etc. Combien de hasards sont à la source des innovations, et quelle nécessité ont-elles induit une fois stabilisées et diffusées ? En ce sens, l’évolution culturelle s’apparente à l’évolution biologique par la conjugaison du hasard et de la nécessité. En revanche on n’y voit guère à l’œuvre une quelconque « sélection culturelle », dans doute à juste titre récusée par les sciences humaines et à laquelle de toute façon Monod ne prétend pas.
Des critiques postérieures à l’essai qui rejoignent des positions anciennes
L’essai Le hasard et la nécessité a suscité lors de sa publication autant de louanges que de critiques. Or, sa réflexion philosophique, Monod l’a construite tout au long de son parcours de recherches autant qu’à travers ses combats et ses engagements politiques et sociétaux. L’essai, bien que tombé aujourd’hui en désuétude, n’a pas complètement perdu de son actualité, notamment à l’heure où des esprits obscurantistes tentent à nouveau de s’opposer à l’évolutionnisme d’inspiration darwinienne, voire à relancer l’option créationniste. Il outille encore avec pertinence l’argumentation scientifique et la fonction pédagogique.
Toutefois, la fortune de l’idée de programme génétique que Monod et Jacob ont contribuée à forger, se heurte de nos jours à une critique de plus en plus vive, qui s’adresse en même temps à la théorie synthétique de l’évolution qui, dans les années 1950 à 1980, avait fait un absolu du jeu croisé des mutations affectant le patrimoine héréditaire et de la sélection naturelle. Car la notion de programme génétique évacue celle de son origine : comment a pu apparaitre le premier programme génétique ? Laissant intacte l’opposition entre la prétention de la physique et l’ambition de la biologie : constitution inéluctable, dans des conditions physicochimiques données, d’une molécule autoréplicative et autocatalytique chargée d’information, par rencontres d’autres molécules, d’un côté ; de l’autre événement imprévisible survenu par le hasard de ces rencontres et qui a orienté la suite de l’histoire, par le jeu de la sélection naturelle.
Or l’énoncé synthétique conduisit dans les années 1960 – 1970 au paradigme adaptationniste : tout caractère observable résulterait d’une adaptation produite par la sélection naturelle. Cet énoncé reprend l’idée de Darwin qui n’en faisait pas pour autant un absolu. Dès 1968 pourtant le généticien japonais Motoo Kimura (1924–1994) estimait que la majeure partie des mutations sont neutres vis-à-vis de la sélection naturelle (évolution neutraliste, qui a reçu des confirmations expérimentales depuis). Les paléontologues américains Stephen Jay Gould (1941–2002) et Niles Eldredge (1943 - ) formulaient en 1972 la thèse de l’équilibre ponctué, repoussant la sélection naturelle à des épisodes intenses mais brefs dans le temps, liés à des phénomènes imprévisibles et contingents, en dehors de longues périodes de stase où elle n’intervient pas.
Depuis, les recherches s’orientent dans l’idée d’une diversité des mécanismes de la macroévolution. Une autre avancée majeure s’est produite à partir des années 1980 avec la mise en évidence des gènes du développement embryonnaire, dont on a établi la forte homologie entre tous les grands phylums animaux.
Enfin, les recherches les plus récentes en biologie moléculaire ont mis au jour les modifications épigénétiques de l’ADN et leurs possibles transmissions à travers au moins quelques générations, relançant le débat sur l’insensibilité du génome au milieu, hors facteurs mutagènes non orientés. Sans revenir pour autant à l’hérédité des caractères acquis, telle que l’avait défendue Lamarck (1744-1829), quoique non exclue par Darwin, ou encore telle que reprise par Lyssenko vivement combattu par Monod (voir ici Monod 4 L’affaire Lyssenko, combat mémorable5).
Le point d’orgue d’un cheminement de pensée
Pourtant, entre les années 1940 et 1960, la biologie vient d’accomplir une performance remarquable au terme de l’enchaînement – hasardeux ? – des découvertes qui ont marqué ces décennies : on a percé l’infrastructure cellulaire et dévoilé le niveau moléculaire ; on sait enfin comment l’ADN des gènes contrôle et régule la fabrication des protéines, donc on peut expliquer, « microscopiquement », le lien macroscopique entre les facteurs héréditaires (les gènes) et leur expression observable ; on a découvert des mécanismes de régulation de l’expression des gènes (le premier étant l’opéron lactose mis en évidence par Monod et son équipe). Mais plus encore que cette performance, la biologie a construit au cours de ces trente années son unité épistémologique, intégrant à la biologie moléculaire naissante la dimension évolutionniste héritée de l’histoire naturelle. Comment Jacques Monod pouvait-il résister à l’envie d’analyser ce long cheminement de la pensée ?
Si Monod a eu besoin de rédiger cet essai, c’est peut-être aussi pour poser sa propre réflexion. Car, jeune étudiant, il ne pouvait qu’avoir subi l’influence d’une biologie française archaïque et sensible aux idéologies, marquée par le néolamarckisme. Les découvertes qu’il a effectuées témoignent du combat qu’il a dû opérer, parfois contre lui-même. Sa réflexion philosophique n’apporte pas, sur le plan strictement épistémologique, de nouveauté particulière. Dans le contexte politique, idéologique et scientifique de l’époque elle fut quand même bienvenue, même si la charge contre la dialectique et le marxisme a, de nos jours, perdu de sa saveur et de son utilité.
L’essentiel de l’œuvre de Monod est ailleurs, dans ses travaux de recherche, dont la découverte d’un système inédit de régulation, au niveau du gène (l’opéron lactose), lui valut le prix Nobel, avec Lwoff et Jacob (voir ici la série d’articles allant de Monod et sa protéine fétiche à l’épilogue Monod 15 L’opéron lactose6), et ouvrit la voie à une meilleure compréhension des phénomènes de différenciation cellulaire.
Notes
1 Monod 19 : hasard OU nécessité ?
2 Monod 17 : intermède, le vivant, énigme ou mystère ?
3 Monod 8 : quand la biologie devient moléculaire.
4 Monod 10 Quand la biologie devient moléculaire – Biologie et théorie de l’information.
5 L’affaire Lyssenko, combat mémorable de Jacques Monod.
6 Jacques Monod et sa protéine fétiche.
Bibliographie
Monod, J., (1970), Le hasard et la nécessité, Seuil.
Gould Jay, S., (2006 traduction française), La structure de la théorie de l’évolution, Gallimard.















