En 2019, l’Académie française exprimait ses préoccupations quant à certaines impropriétés linguistiques évoquées ici et là, considérant qu’elles reflétaient un malaise profond. Aujourd’hui, parmi celles-ci, l’expression « c’est compliqué »1 est devenue un réflexe courant pour qualifier toute situation perçue comme difficile, remplaçant souvent une analyse approfondie. La prochaine fois que vous entendrez quelqu’un dire « c’est compliqué », interrogez-vous pour savoir s’il s’agit d’une invitation à réfléchir davantage ou simplement d’un prétexte pour éviter d’agir.

Voici quelques exemples où des individus invoquent la complexité d’une situation pour justifier leur immobilisme ou leur incapacité à prendre des initiatives. Dans le domaine professionnel : un manager souligne que le projet est trop complexe, avec de nombreux facteurs en jeu, et préfère donc attendre plutôt que de choisir une solution. En politique : un élu évoque la complexité des enjeux sociaux et économiques pour justifier une grève ou la difficulté à prendre des mesures impopulaires. Dans les relations personnelles : on avance que la situation est extrêmement compliquée pour y voir clair. En finance : on prend prétexte de la complexité des marchés pour retarder l’analyse ou la prise de décision. Enfin, dans les démarches administratives ou juridiques : un citoyen expose que la situation est trop compliquée à gérer et reporte ou abandonne une procédure pour cette raison.

Dans tous ces cas, la complexité perçue sert souvent de prétexte pour justifier une forme de passivité face à une réalité qui pourrait être difficile, dérangeante ou cacher une incompétence. Ainsi, l’expression « c’est compliqué » a supplanté d’autres formulations pour signifier que la question à l’étude n’a pas de réponse simple ou immédiate, ou que la personne qui l’emploie n’y connaît rien… . Son utilisation est ainsi devenue presque structurelle dans notre langage quotidien. Mais que cache l’emploi systématique de ce mot, au point de transformer une difficulté en une impasse quasi-permanente ?

Historiquement, le mot « compliqué » désignait quelque chose nécessitant un effort ou une expertise pour être compris ou résolu. Cependant, dans le langage courant, il s’est peu à peu épaissi pour signifier une situation irrémédiablement sans issue. En utilisant ce terme à toutes les sauces, on déplace le défi de la résolution vers l’expert ou le spécialiste, dans l’attente d’un miracle ou d’un changement de paradigme. La généralisation de cette approche traduit-elle une confiance limitée dans la capacité collective ou individuelle à répondre efficacement, préparant les esprits à des échecs ou à la résignation ?

En qualifiant une situation de « compliquée », chacun de nous peut, consciemment ou non, volontairement ou non, renforcer son sentiment d’impuissance ou d’ignorance, ce qui peut conduire à une forme d’anxiété chronique face à la complexité grandissante du monde. L’expression « c’est compliqué » devient ainsi une façon de se protéger derrière l’idée d’un obstacle insurmontable. Contrairement aux enseignements de Confucius, si la vie est véritablement complexe, nous persistons alors à la compliquer davantage en refusant de la voir simplement2

Les conséquences concrètes sur notre façon de penser, de décider, de construire des solutions ou de gérer l’incertitude ?

L’une des principales conséquences de cette utilisation généralisée de l’expression « c’est compliqué » est la déresponsabilisation et le développement d’un sentiment de frustration. On préfère attendre ou délayer, voire renoncer, plutôt que d’affronter l’obstacle ou de révéler son manque d’expertise. Ce phénomène peut contribuer à la paralysie des acteurs concernés, qu’ils soient politiques, entrepreneurs ou citoyens.

Par exemple, dans le domaine politique, face à une crise majeure, l’adoption systématique du qualificatif « compliqué », enferme la situation dans une impasse, fermant la voie à des solutions innovantes ou à une remise en question des paradigmes en place. La conséquence est une procrastination ou une stagnation, voire une perte de confiance dans la capacité collective à résoudre les enjeux, notamment ceux relatifs au maintien du pouvoir d’achat, de la réduction des déficits et de la dette, à la sécurité et aux conflits. En le brandissant comme une sorte de bouclier verbal, certains acteurs peuvent se dédouaner de leurs responsabilités ou cacher leur impéritie. Affirmer qu’un problème est « compliqué » revient souvent à indiquer qu’il ne faut pas insister davantage pour en savoir plus... .

Pour sortir de cette spirale, il serait utile de préciser si la difficulté est technique, politique, liée à des enjeux sociaux, à des résistances culturelles, à un manque de ressources ou de temps, mais qu’elle reste résoluble par un changement de stratégie. La capacité à simplifier la présentation d’un enjeu, sans le déformer, est à la fois un art et une responsabilité.

« C'est compliqué » : Bien plus qu'une simple phrase, un art de vivre à la française ?

Derrière chaque « c'est compliqué » utilisé se cache souvent non pas une impossibilité, mais une invitation à penser autrement, à coopérer, à innover et à oser affronter l'inconfort de l'action. C'est en désarmant ce réflexe langagier que nous pourrons transformer la complexité perçue en énergie constructive pour bâtir des solutions. La vraie complication réside peut-être moins dans les situations elles-mêmes que dans notre réticence à les démêler avec courage et clarté. Comme l’a dit Aurore Dupin, dite George Sand, dans sa correspondance à Armand Barbès, en mai 1867 : Le vrai est trop simple, il faut y arriver toujours par le compliqué.

Ainsi, l’expression « C'est compliqué » n'est plus un simple alibi. Elle est devenue une stratégie de communication (évitement), une philosophie (reconnaissance de la complexité du monde), un mécanisme de défense social (protection contre le jugement), un reflet culturel (valorisation de l'analyse) et in fine [en fin], une formule passe-partout pour décrire l'indicible ou l'inexplicable.

Parfois, on peut penser, dans ces moments d’incertitude, que cette expression éculée équivaut à un « je ne répondrai pas ». En somme, le « c’est compliqué » en langue de bois pourrait bien être le masque d’une réticence profonde à faire face à la réalité, transformant la communication en un véritable dédale d’ambiguïtés.

Notes

1 Ce qui est difficile à démêler, à comprendre : C'est d'un compliqué !
2 La vie est vraiment simple, mais nous insistons à la rendre compliquée.