Un problème ancien, une formulation moderne
Le problème corps-esprit traverse l’histoire de la philosophie depuis Platon, mais il acquiert sa formulation contemporaine au XXᵉ siècle, lorsque la philosophie analytique, les sciences cognitives et les neurosciences convergent pour en faire un problème central. La question n’est plus seulement de savoir si l’âme est distincte du corps, mais de comprendre comment les états mentaux, croyances, intentions, émotions, qualia peuvent entretenir des relations causales avec des états physiques, activations neuronales, configurations synaptiques, dynamiques électrochimiques, dans un monde que les sciences décrivent comme causalement fermé.
La formulation contemporaine du problème repose sur quatre principes (Esfeld 2012, 2020) :
La distinction des états mentaux et des états physiques ;
La causalité mentale ;
La complétude causale du domaine physique ;
L’absence de surdétermination régulière.
Pris ensemble, ces principes sont incompatibles. Si les états mentaux sont distincts des états physiques et causent des effets physiques, alors la complétude causale du domaine physique est violée. Si la complétude physique est maintenue, la causalité mentale devient superflue. Le physicalisme réducteur tente de résoudre cette tension en identifiant les états mentaux aux états neuronaux (Smart 1959 ; Churchland 1988), mais il échoue à rendre compte des qualia (Nagel 1974 ; Jackson 1982 ; Levine 1983), de l’intentionnalité et du vécu subjectif. Le dualisme, quant à lui, ne parvient pas à expliquer l’interaction entre deux substances hétérogènes (Ryle 1949 ; Chalmers 1996). Dans ce contexte, le naturalisme dispositionnaliste propose une alternative ontologique qui refuse à la fois la réduction physicaliste et la séparation dualiste, en repensant la nature du réel, la dynamique de l’individuation et la structure de la causalité.
Le dépassement du dualisme et du physicalisme
Le premier pilier du naturalisme dispositionnaliste est le naturalisme universel de Miguel Espinoza. Celui-ci repose sur une thèse forte : la réalité est constituée d’une matière-puissance unique, continue et dynamique (Espinoza 2006, 2017). Cette matière-puissance n’est pas une substance inerte, mais un champ de forces, d’intensités et de relations causales. Elle englobe toutes les strates naturelles, physiques, biologiques, psychiques, sociales, sans les réduire les unes aux autres.
Ce naturalisme réfute le physicalisme réducteur : la physique ne constitue pas la science fondamentale à laquelle toutes les autres devraient être ramenées. Il refuse également le dualisme : il n’existe pas deux ordres de réalité, mais une seule trame ontologique, pluristratifiée et continue. La matière-puissance est le fondement commun de toutes les formes d’existence, y compris la conscience.
Cette conception permet de dépasser le dualisme cartésien en affirmant que le mental et le physique ne sont pas deux substances, mais deux modalités d’un même substrat. Autrement dit, le mental et le physique sont deux expressions d’un même champ ontologique. Leur différence n’est pas ontologique mais organisationnelle.
Elle permet également de dépasser le physicalisme strict en reconnaissant la réalité des niveaux émergents, sans les dissocier du continuum naturel. Les états mentaux possèdent des dispositions propres, irréductibles aux propriétés physiques, mais néanmoins naturelles. L’émergence n’est plus un mystère, mais une modulation de la matière-puissance.
Régime d’organisation et émergence du psychisme : le dépassement de l’opposition entre états mentaux et états physiques
Le second pilier du naturalisme dispositionnaliste est la philosophie de l’individuation de Gilbert Simondon. Ce dernier montre que l’être n’est pas une substance figée, mais un processus : l’individuation (Simondon 1958/2020 ; 1965/2013). L’individu n’est qu’une phase stabilisée d’un devenir plus vaste, qui inclut une dimension préindividuelle : un champ de potentialités non encore actualisées.
Cette ontogenèse permet de repenser l’émergence du mental. Les états psychiques ne sont pas des entités substantielles, mais des formes d’individuation qui se déploient à partir d’un fond préindividuel. Le mental apparaît ainsi comme une modulation de la matière-puissance, structurée par des processus transductifs. La philosophie de l’individuation permet également de dépasser l’opposition entre états mentaux et états physiques : les deux sont des phases d’un même processus d’individuation, différenciées par leur régime d’organisation.
Le régime d’organisation est un concept qui apparaît dans le prolongement direct de la pensée de l’individuation, mais aussi dans des lectures contemporaines qui cherchent à articuler processus, structure et fonctionnement collectif. Il désigne la manière dont un ensemble structuré maintient sa cohérence, régule ses interactions internes et externes et stabilise ses opérations dans le temps. Il se distingue par ailleurs du régime d’individuation. Car celui-ci décrit la genèse d’un individu tandis que le régime d’organisation décrit le mode de fonctionnement d’un individu ou d’un collectif déjà constitué. On peut ainsi le caractériser comme suit :
Stabilité dynamique : un régime d’organisation n’est jamais figé. Il maintient un équilibre par ajustements continus, comme un organisme vivant.
Régulation interne : elle comprend des mécanismes de coordination, hiérarchisation, rétroaction, contrôle des flux d’énergie, d’information ou de matière ;
Ouverture au milieu : un régime d’organisation n’est pas clos. Il doit gérer les apports du milieu, les perturbations, les contraintes, les opportunités et les finalités ou l'orientation. Même si Simondon refuse la téléologie classique, un régime d’organisation possède une orientation fonctionnelle. Il tend à maintenir la cohérence du système et à permettre sa continuation.
L’émergence du psychique répond à une nécessité organisationnelle. Lorsque les tensions internes d’un organisme dépassent les capacités de régulation biologique, un nouveau régime d’organisation apparaît pour les résoudre : le psychique. Il s’agit d’une individuation de second niveau qui n’est pas un ajout, mais une solution organisationnelle. Le psychique apparaît dans ce contexte comme une opération de résolution des tensions du régime prépsychique. Il introduit la mémoire, l’imagination, la représentation symbolique, la projection dans le possible et la constitution du sujet. Le psychique est donc un mode d’organisation supérieur, qui traite des tensions que le biologique ne peut plus résoudre.
Granularité locale, pouvoirs causaux et régime de puissance
Le troisième pilier du naturalisme dispositionnaliste est le réalisme dispositionnel. Les dispositions sont des pouvoirs causaux : fragilité, solubilité, irritabilité, mais aussi croyances, intentions, affects (Mumford 1998 ; Bird 2007 ; Vetter 2015). Elles ne sont pas des propriétés statiques, mais des capacités modales qui se manifestent sous certaines conditions. Dans le cadre du naturalisme dispositionnaliste, les dispositions permettent de :
Expliquer la causalité mentale sans invoquer de substances immatérielles ;
Éviter la réduction du mental au physique ;
Maintenir une granularité locale dans une ontologie unitaire ;
Préserver l’articulation des niveaux d’organisation sans les dissoudre.
Les dispositions psychiques sont ainsi comprises comme des régimes de puissance émergents, inscrits dans la continuité naturelle mais irréductibles aux dispositions physiques.
Le thème des régimes de puissance est l’un des plus profonds pour penser l’individuation, l’organisation du réel et l’émergence des niveaux d’être. Un régime de puissance désigne une manière spécifique pour un être, un système ou une organisation d’exister, d’agir, de transformer, de produire des effets. L’utilisation du terme « régime » vise à insister sur le fait que la puissance n’est pas uniforme. Elle se structure en niveaux, en styles, en modes d’organisation. En ce sens, chaque régime possède ses propres lois, ouvre un champ de possibles, détermine ce qui peut émerger et conditionne les transitions vers d’autres régimes.
Les régimes de puissance constituent une manière de penser la gradation ontologique sans tomber dans le dualisme. La puissance n’est pas ici une force brute, mais un mode d’être, un niveau d’intensité, une capacité d’individuation. Un régime de puissance est en définitive, une configuration stable de capacités, de tensions, de relations et de possibilités.
Reformulation du problème corps-esprit : une causalité organisationnelle
À partir de ces trois dimensions, le naturalisme dispositionnaliste propose une reformulation du problème corps-esprit. La causalité mentale n’est plus conçue comme une force additionnelle venant s’ajouter aux causes physiques, mais comme une causalité organisationnelle (Mumford & Anjum 2011). Les états mentaux configurent les dynamiques physiques sans les violer, de la même manière qu’un logiciel configure le fonctionnement d’un matériel sans contredire les lois de l’électronique. Ainsi, la complétude causale du domaine physique est maintenue, mais elle n’exclut pas l’existence de causes émergentes opérant à d’autres niveaux d’organisation. La causalité mentale devient une causalité formelle, non concurrente de la causalité physique.
La causalité organisationnelle désigne un type de causalité où ce n’est pas un élément isolé qui produit un effet, mais la structure, la configuration ou l’organisation d’un ensemble. Ce n’est ni une causalité mécanique simple (A → B), ni une causalité finaliste classique. C’est une causalité structurelle, systémique, relationnelle. Elle obéit à la caractérisation suivante :
La distribution : aucun élément pris isolément n’explique le phénomène. C’est la configuration globale qui produit l’effet. Exemple : dans une école, la réussite des élèves n’est pas causée uniquement par les enseignants, ni par les programmes, ni par les ressources, mais par l’agencement de ces facteurs ;
L’émergence : l’organisation génère des propriétés qui n’existent pas dans les parties. L’effet est plus que la somme des éléments ;
La circularité : les éléments influencent l’organisation. L’organisation influence les éléments. On a une dynamique d’individuation.
La normativité : l’organisation impose des contraintes, des possibilités, des régularités. Elle oriente les comportements sans les déterminer mécaniquement.
Vers une ontologie intégrative du mental
Le naturalisme dispositionnaliste offre une solution originale au problème corps-esprit. En articulant unité ontologique, dynamique processuelle et granularité dispositionnelle, il permet de :
Maintenir la naturalité du mental ;
Éviter la réduction physicaliste (mental = cerveau) ou le fonctionnalisme abstrait (mental = traitement d’information)
Préserver la réalité de la causalité mentale ;
Intégrer l’émergence dans une ontologie unitaire ;
Dépasser les oppositions classiques entre matière et esprit (par exemple le dualisme : mental ≠ matière).
Il en résulte une conception du mental comme puissance organisée, émergente, naturelle et causale, inscrite dans un continuum ontologique qui relie toutes les strates du réel. Le mental n’est pas une substance ni une propriété du cerveau, mais un régime d’organisation relationnel qui émerge, se stabilise et se transforme à travers des niveaux d’individuation. Le mental est un processus, pas une chose.
Trois niveaux d’individuation du mental peuvent dès lors être répertoriés :
Niveau 1 : l’individuation vitale (pré-mental). Le vivant possède déjà une organisation métastable, une capacité d’auto-régulation, une sensibilité au milieu et des tensions internes non résolues. Ce niveau fournit la matière première du mental que l’on ne doit pas considérer comme « ajoutée » au vivant, puisqu’il en prolonge et reconfigure les tensions.
Niveau 2 : l’individuation psychique. Le mental apparaît lorsque le vivant ne peut plus résoudre ses tensions par des mécanismes biologiques, mais doit inventer des médiations symboliques et gérer un surplus d’indétermination. Le psychique introduit pour ce faire la mémoire, l’imagination, la représentation, l’intériorité et la projection dans le possible. Le psychique est un régime de puissance qui traite l’indétermination par la symbolisation.
Niveau 3 : l’individuation transindividuelle (socio-symbolique). Le mental ne se clôt pas sur lui-même. Il s’ouvre au collectif, au langage, aux institutions, aux normes. Il devient co-individuation, circulation d’affects et de significations, participation à un milieu associé, inscription dans des structures sociales dotées de pouvoirs causaux propres. En un mot, il se définit comme intersubjectif par nature.
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