Détrompez-vous : les blousons noirs des années 1950-1960 n’occupaient pas les bas d'immeubles, les bancs et les devantures de commerces pour les mêmes raisons que la dream team du bas de la tour aujourd'hui. Ah, les blousons noirs ! C'était une vraie sous-culture : du rock'n'roll, des mobylettes, du cuir noir et la banane gominée.
Issus des classes populaires métropolitaines, ils adoptaient une posture de rébellion culturelle et de pur désœuvrement. Rien à voir avec ce que l'on observe de nos jours. Aujourd'hui, l'occupation de la rue répond à des motifs et à des dynamiques bien différents. Et le visage de ces rois du matage a, lui aussi, changé. Mais à quoi ressemble concrètement cet environnement de rue en 2026 ? Pourquoi tenir le mur est-il devenu un phénomène bien plus lourd qu'il n'y paraît ? Et surtout, que pouvons-nous faire, à notre échelle ? Cet article dresse un bilan de la situation et propose une réflexion pour passer de simple spectateur à acteur du changement.
Description de l’environnement
La collectivité se dissout au profit d’une appropriation de l'espace commun. Des micro-territoires, qui étaient des zones de passage, deviennent des zones de stationnement permanent.
Que dire du climat visuel et sonore de ces espaces assiégés ?
Tags, usure du mobilier urbain et détritus témoignent des dégradations matérielles. S'y ajoutent des nuisances sonores nocturnes, la présence de deux-roues ou de véhicules perturbateurs. Les regards insistants et le filtrage visuel des passants traduisent des postures corporelles d'occupation lourde.
L'UTSI1, un service de sécurité privé spécialisé dans la gestion des troubles à la tranquillité dans les immeubles résidentiels et d’activité, note : - des incivilités et dégradations : tags, détériorations et occupations des halls d’immeubles, ascenseurs vandalisés... - des nuisances sonores et troubles du quotidien : rassemblements bruyants dans les parties communes, activités du voisinage... - des squats et intrusions : occupation des halls d’entrée, d’appartements, des caves ou encore des piscines...
Souvent, nous avons affaire à des quartiers pâtissant d'un enclavement urbain, d'un déficit de mixité sociale et d'un déclin de la présence des services publics au quotidien. Il faut attendre 2030 pour réinjecter du droit commun, du soutien scolaire et du développement économique ciblé.
Tenir les murs, c'est pas rien
Tenir les murs par désœuvrement concernait les blousons noirs. Les zonards de dernière génération, eux, se socialisent dans la rue, la seule structure de validation sociale qui a vraiment du sens pour eux.
Jeanne d'Anglejan et Melchior Gormand2, rédacteurs pour RCF, notent que la rue est un monde fulminant. Comme elle appartient à tous et à personne, certains se l’approprient. Certains y vivent, d’autres commercent, trafiquent, certaines vendent leur corps, d’autres montrent leurs arts.
Ils citent Thibaut Besozzi, docteur en sociologie, pour qui il y a toute une vie cachée qui se joue dans la ville et dont elle essaie de se déjouer. La rue, ainsi, est un véritable microcosme où s’exercent des rapports de pouvoir et de domination, mais aussi de grande solidarité et parfois de bienveillance.
Outre les facteurs sociologiques, les facteurs économiques jouent un rôle déterminant dans le maintien de ces rapports de force et de domination. Il existe une économie souterraine (trafic de stupéfiants, recel) qui explique pourquoi ces jeunes occupent l'espace public : la rue sert alors de poste d'observation, de lieu de transaction ou de point de guet (chouf). L'agressivité face aux remarques vise simplement à protéger ce revenu informel de toute interférence. De ce fait, l'action des forces de l'ordre est dissuadée et, face aux groupes rivaux, les occupants cherchent à établir une souveraineté locale. C'est en cela que l'espace public est envisagé selon un rapport de force.
D'autant qu'avec la suppression de la police de proximité en 2003 par la droite, les tensions et le rejet de l’autorité républicaine cèdent le terrain aux délinquants dans les intervalles entre chaque intervention, comme l’atteste l'Institut Rousseau3. Des délinquants qui surréagissent à la moindre remarque pour préserver leur statut au sein du groupe.
Les gestes qui peuvent tout changer
Il faudrait se réapproprier l'espace urbain, en fermant les espaces aveugles. Cela éviterait les zones de stationnement prolongé non souhaitées. Cette réappropriation de l'espace urbain pourrait de surcroît être réinvestie par des activités positives (marchés, événements culturels, présence associative).
Certains s'accapareraient les espaces assiégés pour ne donner aux délinquants aucune opportunité de s'épanouir hors d'un cadre qui les responsabilise, comme le travail ou les études. Mais, pour l'heure, la priorité est donnée à la sécurisation de la posture individuelle au quotidien, en évitant la confrontation directe d'impulsion et en préférant l'action collective et le signalement systématique.
Parmi les axes de travail du CLSPD, Conseil Local de Sécurité et de Prévention de la Délinquance, de la ville de Saint-Brieuc4, associer les habitants à la lutte contre l’alcoolisation excessive, les violences familiales, sexuelles et sexistes et les rendre acteurs demeure une priorité. Outre le renforcement de la présence humaine d'intermédiation, telle que les éducateurs de rue, les médiateurs sociaux ou encore la police de proximité, la chaîne des sanctions et l'accompagnement doivent être maintenus.
Le Service public a publié sur son site web5 des recommandations en cas d'attroupement dans son immeuble : Alerter le bailleur/propriétaire, informer le syndic, si l’immeuble est en copropriété, ou encore faire intervenir la police ou la gendarmerie.
Nous avons donc, en tant qu'usagers, un rôle à jouer dans la prévention et la lutte contre la délinquance et les incivilités.
Comme nous l'avons vu, notre environnement nous rappelle suffisamment les efforts que chacun doit fournir. Le phénomène du squat de rue, encore très présent à l'approche de l'année 2027, peut parfois masquer des problématiques plus graves, telles que le trafic de stupéfiants. Pourtant, chaque signalement ou prise de responsabilité individuelle pourrait contribuer à démanteler ces réseaux de nuisances.
La question que l'on devrait se poser en premier lieu est la suivante : fermons-nous les yeux sur les difficultés liées à l'insécurité, ou cette question ne fait-elle tout simplement pas partie de nos priorités ?
Notes
1 À propos de l'UTSI
2 La rue est-elle toujours un lieu de rencontre ?
3 Forces de l'ordre et confiance : reconstruire le lien police-population
4 Prévention de la délinquance
5 Que faire en cas d'attroupement dans son immeuble ?















