Galleria Continua a le plaisir de présenter, dans son espace parisien du Marais, l’exposition personnelle de l’artiste brésilien Jonathas de Andrade Ivresse d’une vie de bains de mer. L’exposition met en lumière son approche multidisciplinaire, réunissant film, photographie, installation et sérigraphie, accompagnés de poèmes de l’artiste, présentés pour la première fois dans une exposition.

Réunissant des œuvres récentes ainsi que de nouvelles productions, cet ensemble a été développé pour la première fois dans le cadre d’une commande du Victoria and Albert Museum de Londres, où il a été présenté en novembre 2025 au sein du département de Photographie. Dans cette série, l’image photographique fait l’objet d’un processus de traduction vers la sérigraphie, passant d’un dispositif de représentation à une composante structurelle de l’image, tout en devenant le médium privilégié de l’artiste.

L’exposition se déploie selon une double perspective. Associant l’expérience vécue des communautés maritimes brésiliennes au processus de réinterprétation de l’artiste, elle fait émerger un environnement sensoriel façonné par le rythme, le mouvement, la lumière et l’intensité chromatique. Ancrée dans son contexte d’origine, la pratique de Jonathas de Andrade se caractérise par une approche socialement engagée qui interroge les réalités culturelles du nord-est du Brésil. Les images sont produites au sein de communautés de marins et de pêcheurs vivant le long de la côte de Maceió, sa ville natale, ainsi que sur les rives du fleuve São Francisco, dans l’État d’Alagoas, où il vit et travaille. S’appuyant sur les pratiques des jangadeiros et des canoeiros, deux communautés de marins, l’artiste développe un vocabulaire pictural qui transforme les textures et les couleurs des voiles, de l’eau et des corps en compositions abstraites.

L’héritage du Néoconcrétisme des années 1960, et plus particulièrement l’influence d’Hélio Oiticica, constitue une référence essentielle de cet ensemble d’œuvres, nourrissant une pratique où culture populaire, abstraction et rythme se rencontrent. Prenant ses distances avec le langage universel et désincarné fondé sur la pureté géométrique du Suprématisme et de l’Art concret, le Néoconcrétisme introduit un changement sensoriel et expérientiel, reconfigurant l’œuvre comme un champ situé et relationnel. Le corps, le temps et l’expérience vécue deviennent ici centraux dans l’activation de l’œuvre, l’ouvrant à une dimension plus participative et socialement résonnante. L’inspiration de Jonathas de Andrade puise également dans les précurseurs de ce mouvement, notamment dans l’usage de la couleur et de la forme chez Kazimir Malevitch, en particulier dans sa série des carrés colorés, à laquelle ces œuvres récentes font directement référence.

Cette attention portée à la matérialité et au geste se manifeste également dans le processus de l’artiste, la technique de sérigraphie étant entièrement réalisée à la main dans son atelier. Cette approche s’étend à différents supports, parmi lesquels le sucupira brésilien, une essence de bois locale. Ce retour à l’impression manuelle fait écho à la pratique des marins qui peignent eux-mêmes leurs embarcations sur des surfaces en bois, perpétuant un langage visuel et matériel dans lequel reproduction, matérialité et geste demeurent en dialogue constant.

Prolongeant cette dimension sensorielle, le titre Ivresse d’une vie de bains de mer, emprunté à l’un des poèmes de l’artiste, évoque l’atmosphère intense et immersive des communautés de canoeiros, où la navigation devient une condition perceptive, imprégnée d’un sentiment hypnotique façonné par la chaleur, la lumière du soleil et le mouvement des vagues.

Au cœur de cette recherche se trouve le film Jangadeiros e canoeiros (2025), qui mêle avec fluidité documentaire et fiction. Jonathas de Andrade y entrelace les vies quotidiennes et les environnements de deux réalités distinctes mais étroitement liées, proposant un récit construit autour de leur rapport à la couleur et à la forme: les jangadeiros, marins de la côte de Maceió, et les canoeiros du fleuve São Francisco, dans une région intérieure marquée par les paysages arides et exigeant du sertão du Nordeste. À travers des entretiens, les canoeiros décrivent les codes chromatiques et symboliques qui président à la peinture de leurs embarcations. Les couleurs puisées dans l’environnement naturel portent des significations culturelles, émotionnelles et traditionnelles, allant des verts et des bleus de l’eau et de la mer jusqu’aux rouges plus profonds associés à la mortalité. Le film saisit des gestes récurrents, des corps exposés au soleil, des moments d’intensité physique ainsi que des expériences collectives lors des régates.

Ces dynamiques se prolongent dans l’espace d’exposition, où de grandes voiles aux couleurs vives, marquées par le temps, l’exposition aux éléments et l’usage, sont disposées comme des embarcations lors d’une régate. Initialement au cœur de la commande photographique, la série de portraits en noir et blanc révèle les visages des membres des deux communautés, mêlés à des matériaux issus de leurs propres environnements. Les voiles peintes à la main, portant des slogans d’entreprises locales ou des images publicitaires, sont récupérées, isolées et recontextualisées par l’artiste, devenant le support principal des œuvres de la série Jangadeiro Sails. Montées sur un châssis spécialement conçu, elles fragmentent partiellement la lecture du message publicitaire, ne laissant subsister qu’une information picturale plus abstraite. Cette pratique renvoie à la fois aux stratégies d’appropriation et à la logique du ready-made. Ces tissus recyclés peuvent être repliés et contenus derrière le cadre ou, au contraire, se déployer au-delà de ses limites jusqu’au sol. Leur présence sculpturale situe ces œuvres à la croisée de la photographie, de la peinture et de la sculpture, donnant naissance à des compositions stratifiées où convergent image, sens et mémoire.

Au sein de ce langage visuel apparaît également une référence à l’un des ensembles les plus emblématiques de l’œuvre d’Hélio Oiticica, les Parangolés: des capes portées lors de performances dansées, inspirées des cultures marginalisées des favelas. Réalisés à partir de matériaux recyclés, ces vêtements incorporaient textes politiques ou poétiques, photographies et images peintes. Conçus comme des structures géométriques, ils étaient activés par des actions participatives, affirmant une forme d’abstraction ancrée dans l’expérience vécue et l’engagement social.

Les diptyques de la série Permanent lightning strike, dans lesquels l’artiste applique le procédé d’impression sur des panneaux de sucupira, sont accompagnés de poèmes de l’artiste. Les images issues du film, rendues en noir et blanc, capturent l’intensité physique du travail des bras et des pieds au moment où les embarcations sont mises à l’eau ou tirées hors de la mer. Présentés ici pour la première fois, ces poèmes prolongent le récit en tissant ensemble des moments d’expérience collective et en traduisant en vers l’intensité de l’atmosphère vibrante qui traverse cet univers.

Cette recherche aboutit à une nouvelle synthèse formelle: les champs chromatiques acquièrent du volume, les formes se condensent en géométries, et la voile carrée apparaît comme un motif à la fois structurel et symbolique. Dans la série Neoconcrete canoeists, Jonathas de Andrade associe la photographie sérigraphiée en noir et blanc à des champs chromatiques contrastés, les transformant en scènes de navigation. Une référence directe apparaît alors aux Metaesquemas, d’Hélio Oiticica, série dans laquelle les formes géométriques sont placées dans un état de tension dynamique, assouplissant la rigidité de l’abstraction moderniste et l’ouvrant au rythme ainsi qu’à l’instabilité perceptive.

S’inscrivant dans cet héritage élargi, Jonathas de Andrade poursuit ces explorations de la forme et de la perception à travers une pratique attentive aux dimensions temporelles, sensorielles et sociales de l’expérience. L’abstraction devient ainsi un espace de rencontre, où le sens émerge de l’interaction entre l’image, le geste et le regardeur.