Quitter la caverne, ce n'est pas simplement fuir les ombres projetées sur le mur ; c'est inventer un geste d'émancipation qui creuse, souterrainement, des lignes de fuite vers des milieux nouveaux, vers des agencements inédits où le sujet se déploie en minorité affirmée. Dans l'accompagnement – mentorat, conseil, guidance –, ce mouvement exige une vigilance éthique : ne pas projeter sur l'autre un destin tracé d'avance, mais soutenir la vitalité d'un devenir singulier, résistant à la standardisation qui fige les existences en profils interchangeables. Le devenir, ici, n'est pas un vague processus ; il est ce rapport à soi et au monde fait de dessaisissement, de non-emprise, où l'on laisse l'autre – et soi-même – habiter la fragilité de l'ouvert. ​

Le devenir comme geste

Interroger la portée politique et éthique de l'accompagnement revient à poser cette question lancinante : comment soutenir des devenirs minoritaires sans les aliéner à nos propres projections ? La règle absolue : ne pas avoir de projet sur l'autre. Ni sur sa liberté, ni sur ses actes, fussent-ils parfois inadéquats. L'accompagnement véritable décoïncide1 : il instaure une distance qui, loin de rompre, permet la rencontre renouvelée, le souffle pour un pas de plus. Le dialogue oral ou écrit en est l'un des opérateurs : espace d'écart où opère une transformation silencieuse, un développement potentiel, où l'interlocution devient outil de partage démocratique, de résilience, de concorde communautaire2.

Ces rencontres qui n’avaient rien d’obligatoire et qui ont pourtant duré… Parce qu’en s’interrogeant sans en douter, sur le sens de ce que l’on vit, apprend, construit (pendant que l’autre aussi…), s’instaure et s’entretient un fil. Un mentorat qui ne ment pas, ce n'est pas une fable anodine ; c'est le témoignage d'un dialogue opérant quand il est mené avec clarté d'esprit, partage d'objectifs, contrat pédagogique aventureux. Dialogue opératoire, parfois au-delà d’un printemps…

Quand le dialogue diffère ses effets, sans les connaître mais sans s’en méfier, la gratuité et l'élaboration s'allient alors à un temps suspendu, hors des contingences ordinaires. Quand l'utilitarisme et l'instrumentalisation cèdent la place à une rencontre je-tu3, alors la relation s’écarte des pièges, des évidences et des raccourcis : elle s’équilibre entre objectivité et subjectivité, s’efforce d’observer le monde avec impartialité, veut en connaître les contraintes, les appuis, les ressources et les impasses.

La question des méthodes et des outils s'impose alors avec acuité : pour transformer, il faut des modus operandi rigoureux, inspirés de pratiques multiples en recherche, en imagination, en design. S'intéresser à la conduite de soi, de sa vie ou d'un cursus, ce n'est pas brandir des valeurs abstraites, mais les opérationnaliser via une relecture implacable.

Où ai-je observé, mis en œuvre, questionné tel principe ? Avec qui, dans quel sens, pour quel résultat ? Face à quelles difficultés ? Valoriser une approche intégrative n'est pas un caprice : elle enrichit la pratique, la fait évolutive face à des problématiques en perpétuel renouvellement, ouvrant à des méthodologies plurielles dans l'océan des connaissances et des outils, en particulier ceux de la transformation et de l’intervention.

Mon expérience de mentorat à distance avec Rachel4 – hors institution, hors collectif, hors doxa – illustre cette liberté radicale : absence de cloisonnements disciplinaires, de tabous, de répartitions imposées. Un don contre don dans un espace-temps fluide et circonscrit, avec début, fin et objectif partagé. Chacune est responsable de son ancrage, de son usage. La réflexivité y est clé : elle tient à distance le burn-out, la déréliction – la mienne, la tienne, celle d'autrui –, préservant l'engagement sans l'épuiser. Cela contribue sans doute à redonner un pouvoir d’agir concret et à renforcer, en soi-même comme avec les autres, le tissu démocratique et social, au sens politique – et non partisan – du terme. Pas un blanc-seing, mais l’espérance5.

La valeur du conseil institutionnel ou public réside précisément là : produire des analyses dont l'autre s'empare librement, et qu'il interprète. Et puis il décide. Maintenir la bonne distance dans le lien social de transformation, c'est l'enjeu cardinal, poétique autant qu'éthique.

Vers une éthique minoritaire

Le désir mimétique, racine de la violence symbolique, hante toute relation d'accompagnement. Le défier ? Non, plutôt devenir philobate, errer philosophiquement, sans attache dogmatique, en quête d'un ailleurs, intellectuel et esthétique. Le devenir, dans cette optique, est un rapport à l'objet marqué par le non-vouloir-saisir – le NVS barthésien6 –, le désaisissement, la non-emprise. Se décramponner7.

Il se traduit par une esthétique du suspens : blancs, silences, flottement des sens, refus de tout expliquer, découper, réduire ou figer. Stratégie contre la sécheresse des propos autocentrés, moralisateurs ou mièvres, stratégie « contre le vieillissement progressif et la soumission aux automatismes de clan »8, ce geste consent à la fois à la fragilité, à l'impermanence, à l'absence de clôture et à la force de l’élaboration, dans la solitude et la responsabilité. Laisser-être l'autre : refuser l'annexion, l'enfermement dans un savoir exhaustif. Choix éthique et poétique, voie d'émancipation dans la relation et l'écriture. ​

Être déterminé de l’intérieur par l'exercice de la pensée, de la raison, d'idées adéquates : telle est la posture spinoziste du troisième genre de connaissance. Intuitive, elle accède à une orientation existentielle fondée sur la compréhension de l'ordre du réel, source de joie, de sagesse et de liberté intérieure. Penser contre soi-même, hors clan, c'est quitter l'université comme métaphore9 : non pour la renier, mais en la portant autrement, via la parrêsia, cette franchise courageuse qui s'adresse à d'autres rationalités, subjectivités, profils, et répond à d’autres besoins. Judith Butler10 évoque l'autorité narrative : celle qui déplace les cadres normatifs, qui rend compte avec cohérence et fidélité, sans que la fin n’ait à justifier les moyens.

L'épisode Rachel – leçon de philia, de conscience, de dépliement et de détachement – en est l'incarnation : paradigme du mérite, de la reconnaissance, de la légitimité, il bascule vers des nécessités intérieures, un devenir-auteur, un essor. À l’académisme, préférer la vie, sans se défaire de sa part d’ombre. Quitter, donc, son premier ancrage et autrement y revenir : tel est le génie féminin11, se quitter pour renaître, fuir et recommencer.

Faire une chose pour en sortir

Telle est la finalité de tout accompagnement vivant. Sortir de la relation, de la situation, pour que celle-ci diffuse, essaime au-delà. La séparation n'est pas limite, mais porche : porche vers l'envol, trace durable du goût de la rencontre humaine. Séparation d’avec soi-même aussi, pour changer. Transformer ne se vit pas en vase clos : il faut agir sur le monde, créer de nouveaux milieux associés. Quitter la vision dualiste individu-environnement pour agir avec l’énergie créatrice, développer une capacité qui métamorphose le monde et soi dans un même flux.

Cette méditation sur l’attachement et la distance interroge l'ocnophilie12, qui s'accroche aux passions tristes, aux névroses régressives, aux modes d'existence enkystés ; qui se veut gardienne des temples. Contre cela, aimer l'aventure, l'ailleurs, l’air libre, l'altérité, la créativité – sortir de soi. Ne pas thésauriser, ne pas capitaliser massivement : toute chose à refaire avec sincérité, dans l'instant, avec le cœur. « Hélas, donc en avant »13, comme un appel à ne pas s'embourber, à ne pas réifier les problématiques pour narcissiquement les perpétuer. ​

La modernité s'affirme dans la rupture : savoir quitter pour ne pas figer une identité ad vitam aeternam. Problématisation infinie, travail sans fin : point de vue constructiviste et développemental, où l'on avance en spirale, résolvant les conflits et progressant. Les milieux environnants suivent, répondent ou freinent. L’exigence reste : tout faire pour que les choses aillent mieux, dans le bon sens. Un devenir minoritaire, assumé, choisi, désiré.

Vers l'ouvert et vers l'ailleurs

Cette impulsion vers l'ouvert résonne avec les lignes de fuite deleuziennes : non le voyage comme déplacement anodin, mais la rupture ou la déterritorialisation qui défait les enracinements pour ouvrir des possibles. Dans un projet, penser au prochain, à l'ailleurs à venir : se projeter pour quitter l'engloutissant présent, même s’il fut, un temps, un socle utile. Le désir deleuzo-guattarien jaillit comme issue : défaire le territoire, penser à l’aval via des processus souterrains, silencieux, mûs par une promesse qui dépasse les règlements de comptes. ​Émancipation et vitalité, dans un temps déployé.

Créer, agir, penser : toujours en vue d'une sortie du système, de soi, de la norme. Philosophie du départ comme geste créateur : nouveaux agencements de vie. Dans l'accompagnement, cela signifie aider à s'envoler sans posséder : faire tenir pour libérer. La chose publique, la démarche projet comme mandat : pour en sortir, essaimer.

Quitter le milieu – ou tout cadre immédiat – pour mieux le retrouver, non par contrainte, mais par désir, dans un chemin d’individuation. Dire à la fois l'enfermement et l'issue ; l'ombre et la lumière. L'accompagnement minoritaire n'impose pas : il creuse des chemins de sortie, où le sujet, philobate en devenir, invente sa propre lumière. Rigoureux dans son opérationnalisme, poétique dans son suspens, ce geste éthique nous exhorte à l'infini : quitter, renaître, avancer. ​

« Il faudrait dire à la fois : vous l'avez déjà, vous n'éprouvez pas un désir sans qu'il soit déjà là, sans qu'il se trace en même temps que votre désir — mais aussi : vous ne l'avez pas, et vous ne désirez pas si vous n'arrivez pas à le construire, si vous ne savez pas le faire, en trouvant vos lieux, vos agencements, vos particules et vos flux. Il faudrait dire à la fois : il se fait tout seul, mais sachez le voir ; et vous devez le faire, sachez le faire, prendre les bonnes directions, à vos risques et périls. Désir : qui, sauf les prêtres, voudrait appeler cela « manque » ? Nietzsche l’appelait « volonté de puissance ». On peut l'appeler autrement. Par exemple, « grâce ». Désirer n'est pas du tout une chose facile, mais justement parce qu'il donne, au lieu de manquer, « vertu qui donne ». Ceux qui lient le désir au manque, la longue cohorte des chanteurs de la castration témoignent bien d’un ressentiment comme d’une interminable mauvaise confiance (…). Le manque renvoie à une positivité du désir, et pas le désir à une négativité du manque.

Références

1 Voir « L’art de décoïncider selon François Jullien », France Culture.
2 Cécile Renouard (2022). Dégagement joyeux. Une éthique possible vers la cité écologique? Cités.
3 Martin Buber (1959). La vie en dialogue.
4 Voir « Un printemps en recherche » et « Eclore en devenir ».
5 Corine Pelluchon (2023). L’espérance ou la traversée de l’impossible.
6 Roland Barthes (1977). Fragments d’un discours amoureux.
7 Catherine Reverzy, (2001). Femmes d’aventure, du rêve à la réalisation de soi. Voir aussi « Une ambition exhilarante selon le philosophe Vincent Cespedes : L'ambition ou l'épopée de soi », (2013).
8 Léo Michel Reynier (2014). Henri Laborit, mon maître et mon ami..
9 Entretien avec Philippe Sollers, Où en sommes-nous avec Nietzsche aujourd’hui ?.
10 Judith Butler (2007). Le récit de soi.
11 Julia Kristeva (2002). Le génie féminin, tome III : Colette.
12 Michael Balint (1972). Les voies de la régression.
13 Voir « Jankélévitch, le virtuose », France Culture.