Rachel. Une voix, une présence au téléphone. Printemps 2022, un fil inattendu : une activité bénévole sur la plateforme Job in Real Life1. Peu d’images, mais la vibration d’un dialogue.
Rachel rêve d'entrer en master, de devenir psychologue, de s’initier à la recherche, de monter des ateliers intergénérationnels, au croisement de mémoires anciennes et de l’envie d’agir des jeunes. Je relis mon propre chemin — bifurcations, expériences bigarrées — pour semer en elle, non une réponse stéréotypée, mais un viatique pour l'à-venir. Mentor, je deviens passeur d’une énergie générative, d’une vision colorée, d’un dialogue « différant »2, répondant à son anxiété du moment : un horizon plus vaste l'appelle.
Dans cette rencontre, c’est tout un pan de la mission de l’enseignant-chercheur qui s’actualise : aide à l’orientation, partage d’expérience, circulation des savoirs, gestes solidaires au-delà du cadre universitaire.
Chercher, non pour décrire seulement, mais pour transformer. Rendre le monde plus habitable, plus juste, plus conscient. Faire de la recherche une aventure située, collective, incarnée3. Modeste et critique. Une enquête tournée vers l’amélioration concrète des mondes vécus, assumant la pluralité comme richesse.
Une recherche non descriptive, mais plurielle et ancrée : améliorer les mondes vécus, parier sur la perfectibilité, refuser l'utopie naïve. Car la recherche n’est pas seulement raison, elle est aussi écoute : conscience d’un contact, réaction physique au réel, assimilation qui transforme, surgissement inattendu.
Alors une question s’ouvre : peut-on exercer, entraîner la faculté de se transformer ?
L’écriture accompagne ce travail intérieur. La parole aussi, quand elle s’échange et s’entend.
C’est une tâche de connaissance et d’individuation réciproques, circulaires, à l’œuvre dans des « milieux associés »4. Chacun y chemine, construisant son libre arbitre, c’est-à-dire sa part de liberté inventive.
Éclore et devenir.
Peut-on éduquer cette alchimie ? Oui, par le questionnement, l’écoute, l’écriture.
Ce ne sont pas des idées abstraites mais des gestes, des outils : relecture, discernement, attention à la résonance entre ce qui affleure et ce qui demeure caché. Chercher par l’intérieur, loin des postures professorales, pour que la vérité devienne courage, l’autonomie une exigence, et le désir une vertu qui donne.
Le travail, ici, se pense comme œuvre : expérience esthétique et éthique.
Une manière d’habiter le monde avec justesse : se resynchroniser, réapprendre à sentir.
Devenir un être intérieur qui palpite, un artisan de soi.
Naviguer entre l’unique et l’universel, en maintenant vivante la tension du singulier dans le collectif.
Je ne fais pas de différence entre les gens qui font de leur existence une œuvre et ceux qui font une œuvre dans leur existence.5
Rien n’est figé : je relis et relie les récits, les cultures, les institutions qui se tissent ensemble dans des contextes.
Chaque sujet participe à la civilisation, ou parfois échoue à y contribuer — mais des chemins se révèlent ouverts, souvent à rebours, dans la relecture, le dialogue, l’interprétation.
Là s’invente la continuation d’un possible. L’individuation toujours inachevée.
De Rachel me revient cette vitalité qui relance la mienne : un appel d’air, un souffle d’enlivenment6
Faire du travail une œuvre vivante — indépendante, non partisane — où le don et la gratuité desserrent les logiques utilitaires.
Accompagner la minorité, reconnaître en soi le minoritaire : en elle, en moi, un exercice de liberté. À bonne distance.
Le développement n’est pas seulement croissance.
Il est désapprentissage, pertes, réajustements.
La spirale le dit mieux que la ligne : avances et reprises, approfondissements d’une même configuration intérieure.
Ainsi, l’écriture devient un viatique — un passage vers soi, un outil d’interprétation du monde.
Réintroduire l’imaginaire et ses rêves au cœur du réel et de ses normes : une dialectique des intensités.
Deux régimes de vérité qui se rencontrent, se frottent, s’engendrent.
Car on n’a pas besoin de certitudes, mais de croyances souples, révisables, d’une science sobre autant que vitale. Une réécriture qui préserve cette densité tout en équilibrant les registres : poème et pensée, concept et vécu, souffle et rigueur.
Le génie de l’action, parfois institutionnalisé — dans la responsabilité, l’engagement, l’éthique du collectif — demande à ne pas perdre son âme. Ni le nord, ni la face. Penser et agir pour que l’histoire reste ouverte, pour que le récit collectif garde sa force constructive.
« Renaitre n’a jamais été au-dessus de mes forces », disait Colette7.
Et Julia Kristeva8 rappelait que le génie consiste à franchir, à traverser les situations plutôt qu’à y rester assignée. Le génie comme percée au-delà des pesanteurs. Hors des ornières, sans généraliser.
S’orienter, alors, c’est reconnaître ses arêtes, briser les portes closes, apprendre la solitude habitée.
Tout récit devient dialogue quand il s’ouvre à plus grand que soi, quand il reconnaît l’histoire comme un champ de possibles, mobile, contingent, transformable.
Quand Rachel évoquait ses projets intergénérationnels, je voyais germer une vocation.
Ce n’était pas seulement répondre à une attente, mais semer pour l’à-venir : un agir qui ne se compte pas mais se cultive9 chez soi, chez l’autre, et se pratique comme un sport10.
Les événements vécus, ceux qui nous ont élargis, demeurent nos sources de renouvellement.
Ce n’est pas le passé qu’il faut ressusciter, mais la vie qu’il faut agrandir pour qu’encore elle s’éclaire, s’enflamme, renaisse. Ainsi agit la recherche ancrée : retour du vécu vers la théorie, puis de la théorie vers l’expérience et les terrains vivants. Une démarche d’éthique et de transformation.
Tels des Phénix.
Toujours à éclore.
Toujours en devenir.
Notes
1 Job in real life [emploi dans la vraie vie] : L’association qui connecte des jeunes de 14 à 25 ans avec des professionnels est le 1er réseau social solidaire dédié à l’orientation professionnelle.
2 La différance est inséparable d’un rapport au temps : elle est espacement, retard, non-coïncidence, trace. Elle ouvre la possibilité du changement et de la transformation, car elle fait éclater la fixité des identités et des structures, et rend l’histoire et l’altérité possibles. Elle est ce qui rend toute transformation pensable, en refusant toute clôture ou toute origine stable (Derrida, Marges de la philosophie, 1972). La différance ouvre à une pensée du devenir perpétuel, où la transformation personnelle et collective naît de la non-coïncidence, de l'entre-deux et de la trace – favorisant la créativité, l'adaptation, la remise en question des fixités identitaires, et une éthique de l'ouverture plutôt que de la clôture.
3 Le pragmatisme donne un cadre très puissant pour une recherche ancrée, plurielle et rassembleuse : Shusterman, R. (2010). What Pragmatism Means to Me: Ten Principles. Revue française d’études américaines, 124(2), 59-65.
Pour approfondir : Avoir raison avec... John Dewey.
4 L' individuation : processus par lequel un être se forme à partir d'un état pré-individuel de tensions, et ce processus ne se comprend jamais isolément, mais toujours dans un rapport dynamique avec un milieu associé . Dans ce cadre, individu et milieu ne préexistant pas l'un à l'autre : ils se co-engendrent et se transforment ensemble, l'individu se développe en même temps qu'il configure et singularise le milieu qui le porte : Gilbert Simondon, L'individuation à la lumière des notions de forme et d'information (1964).
Pour approfondir : Avoir raison avec... Gilbert Simondon.
5 Foucault, M. 1982, Dits et Écrits (volume I, n° 308 : Conversation avec Werner Schroeter).
6 L’enlivenment : « Nous pourrions traduire ce terme en français par vitalité, vitalisation, dynamisation ou envitalisation. Il renvoie à une forme de dynamique intrinsèque du vivant qu’il s’agirait de laisser s’exprimer et se répandre afin d’embarquer avec elle l’aventure humaine. » Renaud Hétier, R. & Nathanaël Wallenhorst, N. (2020). L’Enlivenment comme éducation en Anthropocène. La Pensée écologique, .
7 Colette, La retraite sentimentale, 1907.
8 « Arendt, Klein, Colette – et tant d’autres – n’ont pas attendu que la “condition féminine” soit mûre pour réaliser leur liberté. Le “génie” n’est-il pas précisément cette percée au travers et au-delà de la “situation” ? » Domeneghini, É. (2002). Julia Kristeva : Le génie féminin, tome III : Colette. Figures de la psychanalyse.
9 On pense à Mary Parker Follett (1868-1933) : éducatrice américaine dans des quartiers défavorisés de Boston, qui devient au début du XXe siècle une pionnière d’un management humaniste impulsé, non par un chef autoritaire ou désinvolte, mais par un jardinier attentif : celui qui observe, veille, crée les conditions favorables pour que les énergies collectives germent et se développent harmonieusement, favorisant l'intégration des conflits et le pouvoir partagé. Pour approfondir : Emmanuel Groutel « Mary Parker Follett : la facette méconnue du management jardiné », Revue française de gestion, 2014.
10 « Le sport intellectuel consiste donc dans le développement et le contrôle de nos actes intérieurs. Comme le virtuose du piano ou du violon arrive à accroître artificiellement, par études sur soi-même, la conscience de ses impulsions et à les posséder distinctement de manière à acquérir une liberté d’ordre supérieur, ainsi faudrait-il, dans l’ordre de l’intellect, acquérir un art de penser, se faire une sorte de psychologie dirigée » Paul Valéry Le bilan de l’intelligence, 1935.















