Accompagner quelqu'un, c'est accepter d'entrer dans un mouvement de croissance qui nous traverse tous les deux. J'y vois une saison particulière : un printemps en recherche. Rien n'est encore fixé, mais tout bourgeonne déjà.

Pensons à l’enfant primordial que chacun porte en soi, à tous les âges : une réserve de départ, un viatique qui permet de plonger dans sa mémoire, de remonter le fil, de retrouver quelques constantes malgré les virages de la vie. Ce noyau-là fait qu'à tout moment, on peut recommencer, se reconstruire autrement sans cesser d'être soi.

Ce dialogue intérieur entre nos différents âges de la vie fait écho à la formativité selon Bernard Honoré1 : une manière d'avancer en empruntant des voies multiples, qui se croisent, se répondent, se corrigent, en restant attentif au monde, à soi, aux autres, et en tenant bon dans la durée. Il neuf chemins, neuf gestes existentiels :

  • se former avec le monde,
  • se former avec autrui, dans l’inter-formation permanente,
  • se recueillir pour comprendre,
  • habiter vraiment les lieux où l'on séjourne,
  • accepter d'avoir à se former tout au long de la vie,
  • se tenir en veille,
  • installer et organiser des environnements,
  • animer un monde,
  • et, à travers tout cela, se tenir en chemin vers une œuvre, même modeste. ​

Au fond, une même question se pose : être en recherche d'adéquation. Mais qu'est-ce que cela veut dire, être « adéquat » dans son action ou dans sa pensée ?

Est-ce l'équivalent contemporain de l'« alignement » dont parlent les pédagogies du développement ? Est-ce plutôt une manière de désigner le pouvoir d'agir : la précision du geste, l'ajustement entre soi et la situation ? Est-ce un talent rare, une pédagogie de soi inspirée de Spinoza, ou encore la forme qui prend un projet de recherche qu'on essaie de partager pour avancer ensemble ?

Derrière ces questions, c'est la problématique du pouvoir d'agir qui se dessine : qu'espérer, que viser, comment devenir lucide sur ce qui est réellement possible, accessible, envisageable pour soi ? L'enjeu, c'est l'appréciation, l'orientation, l'engagement.

Si ma vision de la situation est bancale, je peux très bien « agir », mais à côté : noter ma cible, peut-être pas aujourd'hui, mais un jour ou l'autre. D'où l'exigence de clarifier ses raisons d'agir, de travailler son discernement. S'orienter activement, c'est déjà changer de paradigme. ​

Un espace de vitalité

J’ai rencontré Rachel sur une plateforme d’accompagnement à l’orientation et à l’insertion. Nous avons été mises en contact parce qu’elle préparait des dossiers de candidatures en master de psychologie : sept candidatures, qui allaient de la gérontologie aux neurosciences cognitives en passant par la psychologie du développement. ​

Son projet se tenait dans une scène assez simple, mais riche : travailler en Ehpad avec des personnes âgées, en animant des ateliers soutenus par des adolescents volontaires. Elle imaginait des exercices de stimulation cognitive (reconnaissance faciale, verbalisation…), mais aussi l'observation fine de ce qui se passe dans la relation, côté personnes âgées comme côté adolescents. Elle préparait la récolte du matériau, afin de le traiter, le comprendre, pour faire évoluer sa pratique et en rendre compte. ​

D'un point de vue très concret, préparer ses candidatures supposait plusieurs chantiers :

  • rédiger un projet de recherche, en insistant sur ce qui pourrait accrocher l'équipe de master ;
  • rédiger une lettre de motivation qui raconte ses études, ses goûts, ses expériences ;
  • imaginer un projet de stage de master, cohérent avec la recherche et capable de devenir un vrai terrain d'observation. ​

L'enjeu : tout tenir ensemble, en laissant pourtant au projet de quoi respirer, évoluer. Très vite, les problématiques se sont mises à se superposer, à se répondre :

  • Rachel et son rapport au troisième ou quatrième âge ;
  • Rachel et moi, et ce que cette thématique du grand âge venait nous faire à toutes les deux ;
  • le miroir entre sa trajectoire, la mienne, et les personnes âgées qu'elle voulait accompagner. ​

Symétries, reflets, mises en abyme, signes, combinaisons de situations : la relation à deux ouvrait sur une multiplicité de questions qui touchaient tous les âges de la vie. Nous tenions les hypothèses ouvertes, sans forcer leur stabilisation.

La relation d'accompagnement devenait ainsi un foyer d'énergie et de mutualité : un espace où passé, présent et futur se tendent l'un vers l'autre, où l'on apprend à interpréter ce qui arrive, à l'affronter, à le traduire en action. Hannah Arendt parlerait ici d'une brèche entre le passé et le futur2 : un interstice où du nouveau peut commencer. ​

C'est dans cet entre-deux que j'ai pu expérimenter ce que j'appelle une dynamique intégrative : faire dialoguer différentes branches de la psychologie au service d'un mentorat inspiré du Life designing3. ​

Mettre en mots une trajectoire, ses continuités, ses ruptures, ses bifurcations ; voir comment une personne se fait, au fond, le « designer » de sa propre vie : en articulant ce qu'elle vit à des valeurs, à des transitions plus vastes, dans le monde et dans son existence. ​

On retrouve là l'ombre portée de l'amor fati[l'amour de soi] : cette injonction à aller chercher en soi les ressources pour donner du sens, ranger les choses, tracer des perspectives là où l'on a été « jeté »4. Qui dit injonction dit aussi devoir, et qui dit devoir dit tâches développementales : ces défis, ces apprentissages qu'une personne a à accomplir à tel ou tel moment de sa vie pour continuer à se construire socialement et intimement. ​

Mon intervention cherchait à habiter ce croisement :

  • une clinique de l'activité, entrée sur le travail réel
  • et une approche plus ouverte, holistique, pluri-référentielle. ​

L’objectif ? Permettre à la fois une montée en compétences, un ancrage dans le réel et une plongée dans l'imaginaire qui redonne envie d'avancer. Dans cette perspective, la recherche n'est pas seulement une affaire de concepts ou de publications ; c'est une manière de conduire sa vie, de penser son éthique et de mobiliser son énergie, en direction des autres et de l’avenir5.

Et puis il y a ce mot, mentor, qu'on finit par oublier tant il est utilisé : ce personnage de l'Odyssée qu'Athéna emprunte pour guider Télémaque. Un ami du père, mais aussi un masque pour la déesse. Un guide, donc, mais pas un gourou : quelqu'un qui accompagne, qui conseille, qui ouvre des chemins possibles sans prétendre les emprunter à la place de l'autre. ​

Plusieurs voies, un seul souffle

Avec Rachel, il s'agissait de bâtir une sorte de méta-projet : une colonne suffisamment claire pour être déclinée selon les différentes orientations thématiques des masters, sans se fragmenter en projets contradictoires. ​

En filigrane, une conviction : les grandes orientations de la psychologie – cognitive, clinique, développementale, neuropsychologie, psychologie de la santé – ne sont pas forcément rivales. Bien orchestrées, elles peuvent converger vers un même objectif d'accompagnement.

Écrire ce projet, puis le présenter à l'oral, revenait à travailler plusieurs dimensions en même temps :

  • se rendre sensible à la dimension « durée de vie », la vie entière comme horizon ;
  • articuler quantitatif et qualitatif, cognitif et affectif ;
  • se doter peu à peu d'une métapsychologie de l'intervention, avec ses outils, ses postures, ses manières d'être en relation. ​

Tout cela nourrit un répertoire d'action : une boîte à outils vivante plus qu'un manuel figé.

On voit se dessiner un ensemble de compétences en construction : documenter, rassembler des ressources, garder une approche ouverte, collaborer avec des partenaires variés, accepter de faire évoluer sa pratique au fil du temps. C'est tout l'enjeu d'une professionnalité qui ne considère pas le métier comme un bloc, mais comme un processus de transformation. ​

Nos échanges ont donc beaucoup tourné autour des articulations possibles :

  • comment les connaissances en neuropsychologie et psychologie cognitive – par exemple la mesure des performances de reconnaissance faciale – pourront encadrer le dispositif ;
  • comment la psychologie clinique, du développement ou de la santé permettra de penser le vieillissement, la vulnérabilité, les effets psychiques de l'atelier ; ​
  • comment intégrer une réflexivité sur ses propres actions, en tant qu'animatrice : ce que le dispositif fait aux autres, mais aussi à soi.

S'orienter, au fond, c'est cela : choisir, donc préférer, et donc renoncer. Mais c'est surtout consentir à un chemin : avec ses bifurcations, ses pauses, ses détours, comme un travail de recherche. Cela suppose la capacité à se projeter dans le temps, de se penser dans un devenir, plutôt que dans une identité figée. ​

Les opérations à mobiliser sont nombreuses : écouter, observer, interpréter, documenter, diagnostiquer, évaluer, anticiper. Tout un programme, qui requiert un certain sens du développement et un goût pour l'action réflexive – cette action qui peut rendre compte d'elle-même.

Pour cela, une psychologie ouverte et libre6 est précieuse : prête à dialoguer avec d'autres disciplines, à revisiter des pensées anciennes, à se demander comment elles résonnent aujourd'hui et avec quoi. ​

Marcher à côté, sans marcher devant

Carl Gustav Jung7 proposait un petit dispositif élégant pour penser l'orientation psychique : quatre fonctions. ​

  • Une fonction pour constater que quelque chose est là.
  • Une pour dire ce que c'est.
  • Une pour juger si cela nous convient, si l'on veut l'accepter.
  • Une pour pressentir d'où cela vient et où cela va.

Sensation, pensée, sentiment, intuition : quatre portes d'entrée pour qu'une expérience devienne situable.

En pratique, chacun préfère une porte et laisse les autres plus ou moins fermées. On peut être très fort pour penser, mais peu attentif au ressenti ; très rapide à juger, mais peu curieux de l'origine et de la direction des choses. Le travail d'individuation, c'est peut-être ça : apprendre à faire travailler ces quatre registres ensemble, pour habiter vraiment une situation – dans ses dimensions factuelles, conceptuelles, affectives et prospectives. ​

Dans une autre tradition, Amartya Sen et Martha Nussbaum proposent de lister ce qui compte pour une vie humaine digne et plurielle. Le modèle des dix capacités8 devient alors un référentiel vivant : un outil pour se situer ici et maintenant, mais aussi dans l'avenir. ​

S'orienter, ce serait se demander :

  • en quoi le choix que je fais aujourd'hui me rapproche de telle ou telle capacité, valeur, projet que je veux vivre ?
  • que puis-je désirer développer, partager, transmettre avec d'autres ?

On retrouve là un humanisme sans grand principe unique, mais déplié dans les différents champs de l'existence, attentif aux nuances de la vie plutôt qu'aux slogans unifiants.

L'orientation devient un art du dépliement : rouvrir des questions, se laisser la possibilité de circuler entre plusieurs options, plutôt que se_coller à une seule définition de soi.

Avec Rachel, c'était un moment de kaïros : le bon moment pour commencer à exercer cette formation – cette formation de soi par et dans la vie – et une professionnalité en recherche. ​ Pour elle, qui démarrait.

Pour moi, aussi, dans une logique de générativité : tenter de sauver quelque chose des conflits de ma propre génération, pour en faire une matière transmissible, ouverte. ​

En creux, l'idée était simple : ne pas tout attendre du système, ni se vivre seulement comme la cible de contraintes. Maintenir vivant le plaisir – et le devoir – de réfléchir, d'imaginer, de créer, de lire, d'écrire.

Accepter que les sciences et l'éthique de l'orientation ne soient pas des doctrines, mais des arts du mouvement et de la souplesse.

Notes

1 Francesca Piolot et Bernard Honoré, La vie comme elle va...
2 Hannah Arendt (1954-1972). La crise de la culture : Penser c’est maintenir cet espace ouvert intermédiaire, en résistant à la pression des forces du passé et du futur. La brèche devient paradoxalement le lieu d’un possible commencement où la personne peut inaugurer du nouveau, par la pensée ou par l’action. Vivre dans la brèche signifie ne pouvoir s’en remettre ni au passé ni à l’avenir et devoir affronter directement la crise de sens et de culture qui en résulte.
3 Mark Savickas et al. (2010), Construire sa vie (Life designing) : un paradigme pour l’orientation au 21e siècle. L'orientation scolaire et professionnelle.
4 Gilles Achache, Introduction à Une éthique de la personnalité de Agnès Heller, 2023.
5 Rapport d’analyse du concours Butterfly 2050. Lecture des imaginaires et des représentations chez les jeunes, Secrétariat général pour l’investissement (SGPI).
6 Valérie Aucouturier (2013). La psychologie libérée, La Vie des idées.
7 Carl Gustav Jung, Sept sermons aux morts, 1916.
8 Éthique, écologie, capabilité: passer les six portes.