La théorie de la connaissance est aujourd’hui largement structurée par un paradigme hérité de la philosophie moderne : celui qui conçoit la connaissance comme une croyance vraie et justifiée, sur fond d’un représentationalisme plus ou moins explicite. Selon ce schéma, connaître revient à entretenir des états mentaux dotés d’un contenu propositionnel, lesquels représentent adéquatement un état de choses du monde, à condition d’être soutenus par des raisons suffisantes. Ce modèle, devenu canonique depuis la systématisation analytique du XXᵉ siècle, a façonné l’essentiel des débats épistémologiques contemporains, en permettant de clarifier la structure des croyances, de préciser les conditions de leur justification, et d’offrir un cadre conceptuel robuste pour analyser la rationalité, l’erreur ou la vérité.

Pourtant, ce paradigme dominant exhibe des limites. En effet, à mesure que l’on tente de raffiner la notion de « contenu mental », celle‑ci tend à s’alourdir, à se multiplier, voire à se fragmenter en une pluralité de niveaux, de modes de présentation, de conditions de satisfaction ou de relations intentionnelles. L’inflation des contenus mentaux qui en résulte révèle une difficulté plus profonde : celle de maintenir la cohérence d’un modèle qui repose sur l’idée que la connaissance est d’abord un état interne du sujet, doté d’une structure représentationnelle stable et analysable. Les contre‑exemples de Gettier1 ont montré que la triade « croyance vraie justifiée » ne suffit pas à capturer l’essence de la connaissance, même lorsque l’on raffine les conditions de justification, tandis que le scepticisme radical continue de hanter les théories internalistes en exploitant précisément l’idée que la connaissance dépend d’un accès privilégié à ses propres états mentaux.

Les débats entre internalisme et externalisme n’ont fait qu’accentuer cette tension : faut‑il situer les conditions de la connaissance dans l’espace mental du sujet, ou dans ses relations causales, sociales ou environnementales avec le monde ? Chaque option semble résoudre une difficulté au prix d’en créer une autre, comme si le cadre représentationnel lui‑même imposait des contraintes insolubles. Ainsi se dessine un diagnostic : le paradigme classique, en centrant la connaissance sur des contenus mentaux représentatifs, engendre une série de paradoxes et de dilemmes structurels plutôt que contingents. L’épistémologie contemporaine se trouve alors face à une alternative : multiplier les ajustements internes pour sauver le modèle, ou bien envisager un déplacement plus radical, en repensant la connaissance non plus comme un état mental interne, mais comme une pratique, une compétence, une relation ou une forme d’engagement dans le monde.

C’est dans cet espace de remise en question que s’inscrit la présente réflexion. En assumant le naturalisme dispositionnaliste, il s’agit de reformuler l’épistémologie en termes de puissances et de couplages plutôt qu’en termes de contenus et de représentations. Connaître devient alors appartenir à un régime de dispositions incarnées et situées, normativement structurées par des pratiques de contrôle, de justification et de correction.

Le naturalisme dispositionnaliste : cadre ontologique

Naturalisme et critique du dualisme ontologique

Dans le cadre que nous défendons2, le naturalisme énonce d’abord une thèse de continuité : il n’y a pas de rupture de nature entre les phénomènes mentaux et épistémiques, d’un côté, et le reste du réel, de l’autre. Les états cognitifs et les pratiques de connaissance ne doivent pas être pensés comme relevant d’un ordre ontologique sui generis, mais comme des configurations particulières de puissances au sein d’un monde homogène.

Cette position conduit à une critique des ontologies qui font des états mentaux des « objets » internes dotés de contenus. Dans la perspective représentationnaliste3, la vie mentale se compose d’entités mentales identifiables, porteuses de contenus, qui entretiennent des relations de correspondance plus ou moins adéquates avec le monde. Or, une telle métaphysique des contenus réifie ce qui devrait être compris comme des capacités, des tendances, des puissances. Plutôt que de postuler un domaine interne peuplé d’objets mentaux, le naturalisme dispositionnaliste invite à reconfigurer les états mentaux comme des façons pour un organisme de pouvoir se comporter, percevoir, inférer, se modifier dans certaines conditions.

Ontologie des puissances et dispositions

La thèse dispositionnaliste soutient que les propriétés fondamentales du réel sont des puissances ou dispositions à produire certains effets dans des conditions déterminées. Une chose est ce qu’elle peut faire et subir, et non ce qu’elle serait en deçà de ses manifestations possibles. Le refus d’un substrat purement inerte implique que l’identité des entités se joue dans la structure de leurs capacités, dans leurs profils modaux, dans la manière dont elles s’insèrent dans des réseaux de dépendances causales.

Cette ontologie des puissances s’applique de manière générale, du niveau physique au niveau biologique, psychique et social. Partout, l’on rencontre des réseaux de puissances en interaction, des configurations de dispositions qui se stabilisent, se transforment, se régulent mutuellement. La distinction traditionnelle entre « forces » et « contenus » tend alors à s’estomper au profit d’un plan unique de puissances différenciées, où ce que nous appelons « contenu » apparaît comme une façon de décrire certains profils de comportement possibles.

Dispositions cognitives et entités représentationnelles

Appliquée au mental, cette ontologie conduit à relire les états mentaux classiques (croyances, désirs, intentions) comme des patterns dispositionnels multiformes : des manières relativement stabilisées de dire, d’agir, d’inférer, de ressentir, de se corriger. Dire qu’un sujet possède une croyance ne revient plus à lui attribuer un objet mental localisable, mais à reconnaître chez lui un faisceau de tendances modales distribué sur divers registres de conduite.

Cette posture métaphysique ouvre la possibilité d’une épistémologie où la connaissance est un style d’organisation dispositionnelle plutôt qu’un état représentatif interne. Connaître, ce sera être pris dans un certain régime de puissances cognitives, affectives et régulatrices, plutôt que détenir un contenu distinct et autonome. Contre le représentationnalisme classique, nous proposons de comprendre la connaissance non comme la possession d’un stock de contenus mentaux vrais, mais comme l’appartenance à un régime organisé de dispositions sensorimotrices, affectives et régulatrices, normativement gouvernées. La connaissance se laisse dès lors décrire comme un certain profil de couplage stable et ajustable entre organisme et environnement naturel et social, plutôt que comme la relation d’un sujet à des entités propositionnelles internes.

La suite de l’article explore les conséquences de ce déplacement pour la définition de la connaissance, la compréhension de la justification, ainsi que pour l’articulation entre normativité épistémique et formes de vie.

Définir la connaissance comme régime dispositionnel

Thèse centrale

Dans le cadre du naturalisme dispositionnaliste, la connaissance ne se laisse pas analyser en termes de relation entre un sujet et un contenu mental, mais en termes de régime de dispositions incarnées et situées. Connaître n’est pas posséder un objet interne correctement relié au monde ; c’est être configuré de telle sorte que, dans des conditions pertinentes, l’on soit disposé à dire, faire, inférer et se réguler d’une certaine manière. Cette manière n’est pas quelconque : elle est qualifiée par des critères de stabilité, de fiabilité et de révisabilité qui confèrent à ce régime dispositionnel une valeur épistémique.

On peut formuler ainsi la thèse centrale :

Connaître p n’est pas entretenir une relation privilégiée à un contenu propositionnel interne qui représenterait p, mais être organisé de sorte qu’en présence de circonstances pertinentes on soit disposé à (i) affirmer p dans des contextes appropriés, (ii) agir comme si p était le cas, (iii) inférer de manière cohérente à partir de p, et (iv) réviser ou stabiliser ces tendances sous la contrainte de normes épistémiques.

Ce qui distingue la simple croyance de la connaissance n’est pas l’ajout d’un « sceau » mystérieux sur un contenu donné, mais la façon dont ce profil dispositionnel s’inscrit dans un tissu de pratiques de contrôle, de justification et de correction. La connaissance apparaît ainsi comme un mode d’appartenance à des formes de vie épistémiques, non comme un événement intérieur autonome.

Cette reconception opère un déplacement significatif. La question « qu’est‑ce que la connaissance ? » ne se résout plus en une typologie d’objets mentaux, mais en une description des styles de couplage au monde qui assurent, en pratique, la réussite et la robustesse de nos prises. La vérité ne disparaît pas ; elle cesse d’être hypostasiée en propriété d’un contenu mental pour se manifester dans la fiabilité des régimes dispositionnels par lesquels un organisme se tient dans la réalité, la sonde, y agit et s’y corrige.

Dimension sensorimotrice de la connaissance

La première dimension de ce régime dispositionnel est sensorimotrice. Connaître, c’est d’abord savoir s’orienter. Cette intuition est familière dans le cas du savoir‑faire : l’artisan qui sait travailler le bois, le chirurgien qui sait opérer, le musicien qui sait jouer possèdent des compétences qui se donnent d’abord comme habitudes coordonnées de perception et d’action. L’idée dispositionnaliste est plus ambitieuse encore : même ce que l’on appelle traditionnellement « savoir théorique » repose sur des dispositions sensorimotrices, ne serait‑ce que parce que tout geste conceptuel est enchâssé dans des gestes de lecture, d’écriture, de manipulation symbolique, de déplacement du regard et du corps.

Dans cette perspective, la connaissance est un faisceau de dispositions à entrer dans les bonnes boucles perception–action. Un sujet qui sait reconnaître une espèce botanique ne possède pas seulement un « concept » de cette espèce ; il est disposé à orienter son attention vers certains traits visuels, tactiles ou contextuels, à effectuer des gestes d’examen, à mettre en œuvre des routines perceptives pertinentes. De même, celui qui connaît un quartier est disposé à s’y déplacer, à exploiter ses affordances (raccourcis, points de repère, lieux sûrs) d’une manière qui témoigne de la stabilité de son couplage à cet environnement. La connaissance se matérialise alors dans la structuration pratique de l’accès au monde plutôt que dans un catalogue privé de représentations.

Cette description permet de réduire la distance théorique entre savoir‑faire et savoir‑que. Le naturalisme dispositionnaliste soutient qu’il n’y a pas, d’un côté, des connaissances purement pratiques sans contenu, et de l’autre, des connaissances propositionnelles désincarnées ; il y a des configurations plus ou moins articulées de dispositions sensorimotrices qui soutiennent, parfois, une explicitation linguistique. Dire que « je sais que l’eau bout à cent degrés à pression normale » revient, sur ce plan, à décrire un ensemble de dispositions à manipuler l’eau, les thermomètres, les sources de chaleur, les instruments de mesure et les énoncés scientifiques d’une manière coordonnée.

Dimension affective de la connaissance

La seconde dimension est affective. Les dispositions affectives ne sont pas de simples accompagnements subjectifs contingents de l’activité cognitive ; elles en constituent des conditions de possibilité et des opérateurs internes de régulation. Un sujet qui connaît est un sujet disposé à être affecté de certaines manières devant certains types de situations : surpris par l’anomalie, inquiet devant l’incohérence, confiant devant la convergence de témoignages, intrigué par le manque d’explication, satisfait par une unification théorique réussie.

Dans une perspective dispositionnaliste, ces affects sont eux‑mêmes des puissances organisées pour orienter l’attention, pour moduler la persistance dans l’enquête, pour préparer certains gestes cognitifs. La surprise épistémique peut être comprise comme la disposition à suspendre provisoirement des routines et à ouvrir un espace de révision ; la curiosité, comme la disposition à explorer des configurations inédites d’information ; la honte ou l’embarras face à l’erreur, comme la disposition à intégrer la normativité sociale de la vérité dans son propre régime de conduite. Connaître, c’est donc aussi être équipé affectivement pour que les signaux de la réalité et des autres puissent effectivement jouer leur rôle de contraintes.

Cette dimension affective ancre la normativité épistémique dans la matière même des formes de vie. Elle montre que la question de la connaissance ne peut pas être isolée d’un certain style d’être‑au‑monde, où la vérité importe, où l’erreur compte, où la révision est parfois douloureuse mais nécessaire. Le naturalisme dispositionnaliste ne psychologise pas les normes ; il montre comment elles prennent corps dans des organisations affectives qui rendent possible un certain souci de justesse.

Dimension régulatrice et métacognitive

La troisième dimension est régulatrice. Un régime dispositionnel cognitif ne se compose pas seulement de dispositions de premier ordre (percevoir ainsi, agir ainsi, réagir affectivement ainsi), mais aussi de dispositions de second ordre, par lesquelles un sujet modifie, inhibe, renforce ou réoriente ses propres tendances. C’est à ce niveau que se déploient ce que l’on appelle habituellement les capacités métacognitives.

Connaître implique alors d’être disposé à surveiller et ajuster ses propres processus cognitifs. Cela comprend, par exemple, la disposition à suspendre le jugement en cas d’incertitude, à chercher des contre‑exemples, à diversifier les sources d’information, à soumettre ses affirmations à la critique d’autrui, à corriger ses inférences lorsqu’elles s’avèrent fautives. Ces dispositions régulatrices ne s’ajoutent pas de l’extérieur au contenu de la connaissance ; elles en sont constitutives. Un sujet dépourvu de telles puissances de correction et de contrôle ne posséderait au mieux qu’un agrégat de régularités comportementales plus ou moins stables, mais difficilement qualifiable de connaissance au sens fort.

On peut alors dire que la connaissance est un régime auto‑régulé de dispositions. Elle ne se réduit pas à la répétition mécanique de conduites réussies, mais inclut la capacité de se modifier sous la contrainte de raisons, d’échecs, de preuves et d’objections. Cette auto‑régulation ne suppose pas une instance intérieure séparée qui contrôlerait le reste du système ; elle se réalise dans l’organisation même des puissances du sujet : certaines dispositions interviennent pour moduler d’autres dispositions, dans un jeu de rétroactions qui confère au système sa plasticité épistémique.

Vérité, fiabilité et stabilité

Dans un tel cadre, la vérité ne peut plus être conçue comme une propriété immanente à des contenus mentaux. Elle se donne plutôt comme la fiabilité et la stabilité d’un régime de dispositions dans son rapport au monde. Un système cognitif connaît lorsque ses dispositions le conduisent, de manière suffisamment robuste, à des prises qui résistent à la mise à l’épreuve, se confirment dans l’expérience, s’intègrent à des ensembles plus larges de pratiques réussies. La correspondance avec le réel n’est pas abandonnée, mais réinterprétée : elle n’est plus le rapport entre deux entités (un contenu interne et un état de choses externe), mais le succès durable d’un couplage.

Ainsi comprise, la connaissance est inséparable d’un certain rapport à la résistance du réel. Un régime dispositionnel purement auto‑entretenu, qui n’entrerait jamais en conflit avec l’environnement ni avec les autres, pourrait bien produire des illusions cohérentes mais ne mériterait pas, à proprement parler, le nom de connaissance. C’est parce que nos dispositions se heurtent à des contraintes extérieures, subissent des démentis, exigent des révisions, qu’elles peuvent progressivement se structurer en régimes fiables. Le naturalisme dispositionnaliste ouvre ainsi la possibilité d’une épistémologie où la vérité retrouve sa dimension de poids et de contrainte, sans revenir à la métaphysique des contenus.

Croyance, justification et normativité épistémique revisitées

Croyance comme pattern dispositionnel

Si l’on adopte une ontologie des puissances, la croyance n’est pas un état mental simple, individuellement identifiable par un contenu propositionnel ; elle est un pattern dispositionnel. Dire qu’un sujet croit que p, c’est dire qu’il est disposé, dans une large gamme de circonstances, à affirmer p, à s’y référer dans ses inférences, à encadrer ses actions comme si p était le cas, à corriger d’autres croyances incompatibles avec p. Il s’agit d’un faisceau de tendances modales, et non d’un objet mental unique localisable.

Cette conception permet d’accommoder la dimension contextuelle et pragmatique de la croyance. Un même sujet peut manifester des dispositions liées à p de manière variable selon les situations, sans que cela implique la multiplication de contenus distincts ou la postulation d’un état interne fondamental. La croyance se donne alors comme un profil statistique de conduite potentielle : un ensemble de manières de parler, d’agir, de réagir affectivement, de raisonner, qui convergent suffisamment pour que l’attribution « il croit que p » soit pertinente.

Par rapport aux théories représentationnelles, l’avantage est double. D’une part, on évite le problème de l’individuation fine des contenus, puisque ce qui importe est la similarité des profils dispositionnels. D’autre part, on s’ouvre à une continuité plus souple entre croyances explicites, implicites, inavouées, partagées, etc., qui apparaissent comme des variations sur des schèmes dispositionnels plus ou moins stabilisés.

Connaissance et croyance : la dimension normative

Si la croyance est déjà un pattern dispositionnel, qu’ajoute la connaissance ? Elle n’ajoute pas un nouvel ingrédient mental ; elle modifie la position normative de ce pattern. Une croyance devient connaissance lorsque le régime dispositionnel qui la sous‑tend est inséré dans un réseau de pratiques et de contraintes qui assurent sa fiabilité, sa résistance aux objections pertinentes et sa sensibilité aux raisons.

De manière schématique, on peut dire qu’une croyance est un ensemble de dispositions de premier niveau, tandis que la connaissance est ce même ensemble « sous le regard » de normes épistémiques effectives. Cela implique au moins trois choses :

  • que le sujet, par ses dispositions régulatrices, est prêt à réviser la croyance si des raisons contraires apparaissent ;

  • qu’il peut, le cas échéant, fournir des raisons en faveur de cette croyance ;

  • que la croyance est insérée dans des pratiques collectives (scientifiques, ordinaires, professionnelles) qui mettent régulièrement à l’épreuve les dispositions en question. La différence n’est donc pas ontologique mais praxéologique et normative.

Cette approche permet de rendre compte de la hiérarchie ordinaire entre « simple opinion », « croyance solidement étayée » et « connaissance ». Il ne s’agit pas de degrés de possession d’un même contenu, mais de degrés d’intégration d’un pattern dispositionnel dans des circuits de justification, de vérification et de contrôle. Plus un régime dispositionnel est soumis à de tels circuits et s’y montre résistant, plus il mérite le nom de connaissance.

La justification sans données internes

Dans les approches classiques, la justification est souvent conçue comme la possession, par le sujet, de données internes supplémentaires : expériences, raisons, preuves à partir desquelles il peut inférer p. Dans un cadre dispositionnaliste, une telle métaphysique des « pièces » justificatives n’est ni nécessaire ni centrale. Être justifié, ce n’est pas posséder un stock de raisons ; c’est être disposé, dans des contextes appropriés, à mobiliser des raisons, à les produire, à les chercher, à les soumettre à la critique.

On pourra dire qu’un sujet est justifié à croire p lorsque son régime dispositionnel inclut des dispositions à rapporter sa croyance à des sources reconnues (perception, témoignage fiable, inférence valide), des dispositions à rectifier ses croyances si ces sources sont infirmées, des dispositions à participer à des pratiques de contrôle (débat, expérimentation, confrontation avec des pairs). La justification est un statut fonctionnel de ces dispositions dans un réseau de pratiques, non une entité mentale interne. Elle se mesure à ce qu’un sujet est prêt à faire et à subir lorsque sa croyance est mise en question.

Cette reconception a une conséquence importante : elle désamorce l’opposition tranchée entre internalisme et externalisme. Du point de vue dispositionnaliste, l’« interne » et l’« externe » ne désignent pas des domaines ontologiques séparés, mais des aspects différents d’un même système de puissances. Ce qui compte, ce n’est pas l’emplacement des raisons, mais le fait que le sujet soit disposé à s’y rapporter de manière pertinente. La justification n’est plus un état statique, mais un processus possible, inscrit dans l’organisation dispositionnelle du sujet.

Normativité épistémique comme normativité pratique

La normativité épistémique elle‑même se trouve reconfigurée. Si la connaissance et la justification sont des affaires de régimes dispositionnels, les normes qui les gouvernent ne peuvent plus être pensées comme des règles abstraites s’appliquant à des contenus mentaux. Elles doivent être décrites comme des critères de réussite et de correction portant sur la manière dont des organismes se tiennent dans le monde, se coordonnent entre eux et se régulent.

Dire qu’un sujet « doit » réviser une croyance, c’est dire que, compte tenu des pratiques auxquelles il appartient et des fins qu’elles poursuivent (compréhension, prédiction, action efficace, vie commune), il serait adéquat qu’il modifie certaines dispositions, qu’il cesse d’affirmer p, qu’il ajuste sa confiance, qu’il cherche d’autres sources. Le devoir épistémique est un devoir pratique : il concerne ce que l’on est disposé à faire ou à ne pas faire, à dire ou à taire, à chercher ou à négliger. Il se formule dans le langage des puissances et des comportements potentiels, non dans celui des contraintes imposées à des contenus immobiles.

Cela ne signifie pas que toute normativité se dissout dans la facticité. Le naturalisme dispositionnaliste ne réduit pas les normes à de simples régularités ; il les situe dans le jeu des évaluations et des sanctions qui orientent nos dispositions. Une norme épistémique est ce par quoi certaines configurations sont reconnues, dans une communauté et à travers le temps, comme conduisant à des prises plus justes et plus responsables sur le réel. En ce sens, la normativité épistémique est interne à la dynamique historique des formes de vie, non surplombante. Elle se lit dans la manière dont nous transformons nos dispositions à la lumière de nos succès et de nos échecs.

Articulation avec la cognition 4E et avantages théoriques

Couplage incarné : connaître, c’est savoir se coupler

L’approche dispositionnaliste s’articule naturellement avec les approches contemporaines de la cognition dites 4E (embodied, embedded, enactive, extended). Sur le plan de la cognition incarnée et située, les dispositions sensorimotrices se déploient dans un environnement structuré d’affordances, où les possibilités d’action offertes par le milieu guident la perception et l’enquête. Connaître consiste alors à être disposé à entrer dans certains circuits d’exploitation d’affordances, plutôt qu’à manipuler intérieurement des représentations descriptives.

Sur le versant énactif, la connaissance apparaît comme participation à des boucles perception–action, et non comme contemplation distante d’états de choses. Un organisme ne se contente pas d’enregistrer un monde déjà constitué ; il « enacte » un domaine de pertinence en fonction de ses puissances et de ses besoins. Les régimes dispositionnels décrits plus haut peuvent être considérés comme des styles de couplage énactif : des manières de faire émerger et de stabiliser des invariants pertinents au sein du flux d’interactions.

Enfin, dans la perspective de la cognition étendue, les dispositions cognitives incluent l’usage d’artefacts, de symboles, d’inscriptions et d’autres sujets, au sein de pratiques collectives. Connaître, ce n’est pas seulement porter en soi des puissances isolées ; c’est être disposé à s’appuyer sur des instruments de mesure, des notes, des bibliothèques, des outils numériques, des partenaires de discussion, des façons stabilisées et normativement encadrées. Le régime dispositionnel de la connaissance déborde ainsi largement les frontières de l’organisme individuel.

Continuité savoir‑faire / savoir‑que

Dans ce cadre, la coupure traditionnelle entre savoir‑faire (compétence pratique) et savoir‑que (connaissance propositionnelle) perd de sa netteté. Tous deux apparaissent comme des configurations différentes au sein d’une même ontologie de puissances, avec des profils plus ou moins linguistiquement articulés et plus ou moins explicitement régulés. La différence n’est pas de nature mais de degré d’extension des dispositifs symboliques et de réflexivité métacognitive mobilisés.

Un technicien qui sait manipuler un appareil sans pouvoir expliciter les lois physiques en jeu et un physicien qui sait démontrer ces lois mais doit recourir à des instruments pour les tester appartiennent, dans cette perspective, à un même champ de régimes dispositionnels. Le premier privilégie des schèmes sensorimoteurs, le second des schèmes inférentiels et linguistiques, mais tous deux manifestent des formes de couplage fiables et révisables avec des segments du réel. Le naturalisme dispositionnaliste autorise ainsi une unification conceptuelle de ce que la tradition séparait en « pratique » et « théorie ».

Bénéfices métaphysiques et épistémologiques

L’approche proposée présente plusieurs bénéfices métaphysiques et épistémologiques. Sur le plan ontologique, elle réalise une unification : il n’y a plus de dualisme entre « contenus » et « forces », mais un seul plan de puissances différenciées, au sein duquel les phénomènes mentaux et épistémiques occupent une place continue avec les autres processus naturels.

Sur le plan épistémologique, elle permet un ancrage naturaliste de la normativité : les normes épistémiques se lisent dans la manière dont certaines configurations dispositionnelles soutiennent effectivement la réussite dans le rapport au réel et à autrui. La notion de fiabilité n’est plus un simple critère externaliste ajouté ; elle exprime la stabilisation historique de régimes de couplage qui se sont révélés capables de résister à la correction.

Enfin, le modèle dispositionnaliste offre une capacité accrue à intégrer les contextes sociaux et interactionnels. Des régimes dispositionnels peuvent être portés par des collectifs, des institutions, des couples, des communautés scientifiques, de sorte que la connaissance apparaisse comme distribuée et coordonnée plutôt que concentrée dans des sujets individuels isolés. Cela ouvre la voie à une épistémologie sociale où les formes de vie collectives sont décrites en termes de puissances partagées et de couplages multiples.

En conclusion, nous avons défendu l’idée que la connaissance doit être comprise comme un régime de dispositions sensorimotrices, affectives et régulatrices, normativement structuré, plutôt qu’un état représentationnel interne portant un contenu. Dans un cadre naturaliste dispositionnaliste, connaître, c’est être pris dans un certain profil de couplage stable et ajustable entre organisme et environnement, plutôt que de se rapporter à des entités propositionnelles internes. Cette nouvelle conception reformule les idées de croyance, de justification et de normativité épistémique, et s’intègre naturellement aux approches 4E de la cognition.

On pourrait toutefois objecter que cette perspective peine à rendre compte de certaines formes de connaissance apparemment détachées de toute action observable, comme les vérités mathématiques ou les connaissances logiques. Un dispositionnaliste répondra que ces savoirs reposent sur des dispositions inférentielles et régulatrices hautement articulées : savoir que 2+2=4, c’est être disposé à tirer un ensemble déterminé de conclusions, à reconnaître des incohérences, à se soumettre à des contraintes de preuve et de calcul, même en l’absence d’action physique manifeste. De même, on pourra s’inquiéter du statut de la connaissance dans les cas où le sujet semble incapable de manifester ses dispositions (par exemple dans l’isolement ou la paralysie) ; la réponse consistera à souligner que ce qui compte est la structure modale du sujet, c’est‑à‑dire ce qu’il pourrait faire, dire, inférer, s’il se trouvait dans des conditions appropriées.

L’approche esquissée ici ouvre sur plusieurs prolongements. En épistémologie sociale, elle invite à décrire les collectifs en termes de dispositions partagées, de routines pratiques et de mécanismes de correction distribués. En théorie de l’éducation, elle suggère de penser la formation des sujets connaissants comme la mise en place de régimes dispositionnels spécifiques, plutôt que comme le remplissage de contenants mentaux. Enfin, dans l’analyse de la dynamique de couplage ou des communautés scientifiques, elle offre un cadre pour comprendre comment des configurations de puissances se stabilisent, se transforment et se coordonnent, produisant des formes de connaissance qui excèdent largement les individus qui les composent.

Notes

1 Gettier (1963) montre qu’il ne suffit pas d’avoir une croyance vraie et justifiée pour avoir de la connaissance. Il faut exclure les cas où la justification « pointe » vers la vérité par accident (par des prémisses fausses, une coïncidence, etc.). D’où la question centrale : que faut‑il ajouter à « croyance vraie justifiée » pour obtenir une analyse adéquate de la connaissance ? Ou faut‑il abandonner purement et simplement cette analyse ?
2 Joseph Hubert Ngon Biram, « Naturalisme dispositionnaliste : une ontologie de la force. Émergence des formes, individuation processuelle et granularité locale du réel », Meer, Édition du 15 janvier 2026 ; « Vers une ontologie intégrative du mental. Le problème corps-esprit à la lumière du naturalisme dispositionnaliste », Meer, Édition du 15 février 2026 ; De la causalité mentale aux 4E. Pour un naturalisme dispositionnaliste de l’esprit, Meer, Édition du 15 mars 2026 ; « Puissances en acte : entre réductionnisme et émergentisme. Tensions et questions ouvertes entre 4E et naturalisme dispositionnaliste », Meer, Édition du 15 avril 2026.
3 Le représentationnalisme est une thèse centrale en philosophie de l’esprit selon laquelle toutes les propriétés phénoménales de la conscience — ce que cela “fait” d’avoir une expérience — sont entièrement déterminées par les propriétés représentationnelles de cette expérience. Autrement dit, vivre une expérience consciente, c’est représenter le monde d’une certaine manière, et rien de plus.

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