La question, d’emblée, c’est : qu’est-ce qu’on voit ? Des tableaux bien sûr : trois portraits en pied, deux bustes encadrés (un ancien, un moderne), d’autres représentant des ânes, des alidades (ces règles mobiles mesurant des angles, équipées d'une pinnule de visée, multipliées sur deux toiles), et puis différentes déclinaisons (fil à plomb, détail de vis, tôles en laiton), et encore plusieurs sculptures posées au sol ou accrochées, au mur et au plafond. Un semblant d’hétéroclite dans les sujets, les genres, les figures, avec cet étrange prolongement vers des objets qui pourtant, comme les petits tableaux figurant une simple « chose », semblent sortis des grands formats pour isoler un élément discret dans la grande phrase de l’exposition. On pressent une syntaxe globale, un agencement discursif que Youcef Korichi aurait composé comme une partition, un récit — un tableau multiplié, augmenté dans l’espace de la galerie.
Si l’on consent à expliquer (du latin explicare : déployer, déplier), on partira d’un nom, d’une figure qui est celle qui se voile autant qu’elle se dissimule dans le triple portrait à taille humaine sur fond noir, empruntant tout autant à la peinture d’histoire, si c’est le portrait d’un roi peint par Vélasquez, qu’à la fantaisie d’une identité fluctuante carambolant les destins parallèles. L’appendice le trahit : ce nez postiche est celui que Tycho Brahe perdit, dit-on, lors d’un duel à l’âge de 20 ans, et donc moins celui d’un personnage farcesque que d’un étudiant meurtri, remplaçant par une prothèse en laiton ce qui lui autorise encore d’avoir un visage, tout en signalant son absence. Et ce serait comme une première leçon : l’artéfact ne joue pas les faux semblants, tout en permettant à la figure de conserver sa forme, et au visage son intentionnalité.
Deux mots ici sur ce Tycho Brahe (1546-1601) : astronome danois à la frontière de deux conceptions (géo- et héliocentrisme), il pratiqua l’observation à l’oeil nu et, grâce à des instruments révolutionnaires pour l’époque, quadrants et sextants qu’il construisait lui-même, parvint à des mesures astronomiques d’une admirable précision. Sans renoncer à l’immobilité de la terre dans le système solaire, il révèle le mouvement des autres planètes autour du soleil : cette conception hybride (géo-héliocentrisme) ouvrit néanmoins à Kepler, qui fut son assistant, la voie de la révolution scientifique de la modernité.
On tient bien un début, qu’on pourrait déplier ainsi : Youcef Korichi compose dans l’espace un portrait éclaté de Tycho, selon une visée (alidades, pinnules) qui décline en morceaux divers les facettes d’un personnage (au sens de masque) qui met en abyme à la fois la visée du scientifique et celle du peintre. Ces deux lieux de la connaissance sont ici complémentaires, aboutissant à une narration fragmentaire qui chemine sur la ligne de crête entre savoir et erreur, obscurité et déflagration, vérité et vraisemblable, fiction et objectivation. C’est au fond seule l’intentionnalité qui compte, celle qui induit une visée de la conscience sur les choses. Pas plus de vérité en art qu’en science, mais deux visages d’un Janus au nez de laiton.
Ce qui ne signifie pourtant pas une mise en doute de la démarche herméneutique vrillant la conscience moderne : il n’y a pas de critique de la science, pas plus de crise de la représentation aux effluves postmodernes. Tycho est un héros de drame affublé des oripeaux de la comédie, car il se tient sur l’arête impossible d’une conciliation entre Aristote et Copernic ; il est, au fond, l’emblème de l’humilité opiniâtre — celle de l’âne dont les représentations fonctionnent alors comme métaphores de ces vertus. Nous arpentons la nuit de la conscience avec, devant nous, l’obscur du monde à décrypter : travail d’astronome et de peintre, aussi bien.
Si la visée du spectateur serait alors de repérer les itérations et les chemins menant d’un objet à l’autre, elle ne parviendrait pourtant pas à rétablir le récit cohérent d’une mise en scène, mais plutôt à distinguer les éclats d’un questionnement en peinture. Celui d’un art qui est indéfectiblement fiction et interrogation pratique du fictif, dans le corps du peindre, brouillant la frontière mensongère entre vérité et vraisemblable. La question originaire demeure, active et joyeuse : qu'est-ce qu'on voit ? Tycho et Korichi visent dans la nuit des choses : la qualité de ce qui est vu n’est pas subjuguante mais claire : la peinture est un hommage, une révérence à la beauté du visible. Elle en est la gourmandise, peut-être même la vérité.
(Texte par Yannick Mercoyrol)
















