Pour sa première exposition personnelle à la galerie, Franck Scurti a travaillé à partir de structures élémentaires : la grille, l’espace intersticiel, la couleur. Des formes apparemment neutres qui organisent pourtant notre manière de voir, de circuler, de consommer et de mémoriser le monde.
Dans Grids of life, il a porté sa réflexion sur l’un des symboles les plus persistants et les plus discrets de la modernité : la grille. Elle évoque autant l’urbanisme moderne que les architectures industrielles, les infrastructures numériques ou les systèmes invisibles qui administrent nos existences quotidiennes. La grille n’est pas une forme géométrique neutre ; elle apparaît comme un dispositif de contrôle, de séparation et de rationalisation. On pourrait y voir une incarnation matérielle de la logique capitaliste industrielle, dans sa volonté d’organiser, de rationaliser et d’extraire. Mais les grilles que Scurti utilise ne sont jamais intactes. Elles portent déjà une histoire matérielle, une fatigue, une vulnérabilité. Il les présente dans leur état dégradé, bien qu’il ait repeint certaines, affirmant que leur usure n’est pas accessoire mais essentielle. C’est précisément cette altération qui l’intéresse : le moment où la structure cesse d’incarner un ordre parfait pour devenir un corps marqué par le temps, les usages et les tensions qu’elle a traversés. La grille comme témoignage physique d’un système qui l’a produite puis jetée.
Dans une tentative de réappropriation, il intervient dans les vides et les interstices avec de la plasticine, matière malléable, organique, enfantine, qu’il peint ensuite à partir d’une palette de couleurs subjective. Là où la grille tend vers l’abstraction et la normalisation, la matière réintroduit l’accident, la manipulation et la vie. Un geste qui ne détruit pas la grille mais qui tente de l’habiter autrement. La grille demeure mais n’est plus souveraine.
Les Black boxes posées au sol prolongent cette réflexion à partir d’objets pauvres : des emballages de barres chocolatées définitivement fermés, rendus inaccessibles par une couche d’asphalte noir ponctuent l’espace et interférer dynamiquement avec les grilles. Le packaging cesse d’être un simple emballage ; il devient bloc, relique ou cellule opaque. Ce qui relevait de la circulation rapide du désir est ici immobilisé, absorbé par une surface noire qui refuse autant la séduction marchande que la transparence. En prenant soin de laisser la marque visible, Scurti ouvre aussi une réflexion sur la conquête de la planète Mars. L’exploration spatiale est désormais dominée par des acteurs privés et pose question quant à l’exploitation et les droits de propriété. Le terme d’astrocapitalisme est apparu et pousse à l’extrême la logique marchande qui veut que chaque ressource (air, eau, espace de vie) acquiert une valeur marchande. Les principes d’extraction, de rationalisation et de possession sont ceux que veulent poser les défenseurs de cette expansion coloniale extraterrestre.
Enfin, avec Memory map, Scurti tente au contraire de reconstruire le monde sans outil de vérification, uniquement à partir de sa mémoire. Le planisphère dessiné ne cherche pas l’exactitude géographique ; il révèle plutôt l’instabilité même de toute représentation mentale. Les territoires deviennent flottants, approximatifs, parfois contradictoires. Les couleurs occupent la surface comme des zones de mémoire plus que comme des frontières politiques fixes. Ces couleurs, dans une sorte d’attente de distribution sur le planisphère, répondent parfaitement aux grilles et à leurs rectangles de plasticine peinte.
Ces trois ensembles parlent finalement d’un même état contemporain : un monde quadrillé, emballé, cartographié et administré, mais devenu de plus en plus difficile à habiter mentalement et physiquement. Entre les grilles usées, les surfaces condamnées des Black boxes et la cartographie fragile de Memory map, l’exposition cherche à rouvrir des espaces sensibles à l’intérieur même des structures qui prétendent organiser nos vies.
















