It’s gonna rain et Grids of life sont deux expositions distinctes qui créent entre elles des champs de tension et des effets Larsen; d’une part, dans les salles gauche et droite, Evariste Richer (n.1969) dont c’est la sixième exposition personnelle à la galerie et d’autre part, dans la salle arrière, Franck Scurti (n.1965) exposé pour la première fois.
Habitué à prendre la mesure du monde et de ses phénomènes naturels, Evariste Richer livre ici une série d’oeuvres plus politiques tout en s’octroyant des digressions optiques et une gravité existentielle.
Dans la salle de gauche, dès l’entrée, le public est confronté à Apocalypse : une longue pale d’hélicoptère prolongée d’une baguette de chef d’orchestre. On peut y voir une oeuvre qui donne le « la » à l’exposition, qui dirige notre regard. Deux objets qui n’ont rien en commun sont ici rapprochés. Une pale, qui dans un mouvement rotatif permet à l’hélicoptère de s’élever, et une baguette, instrument manié par un.e chef pour guider un orchestre. Ou comment créer du sens en mettant en relation un mouvement régulier, insensible, mécanique (ici au repos) avec un mouvement organique, sensible, humain (ici au repos). En mettant en relation un appareil apportant aide ou mort (suivant que l’on se réfère aux hélicoptères de sauvetage ou de combat - et dans ce dernier cas, la référence à Apocalypse Now ne semble pas superflue) avec un artefact culturel, universel mais dont le langage reste indéchiffrable pour le commun des mortels.
C’est sous le regard de deux auteurs qui ont livré des textes majeurs aux implications philosophiques, politiques ou morales que cette salle s’anime. D’une part, Sun Tzu, l’auteur du traité L’art de la guerre écrit au IVe siècle av. J.-C. dans un monde chinois en pleine effervescence, alterne conseils stratégiques, sagesse et théories guerrières. Certains passages décrivent comment mettre l’intelligence au service de la tempérance afin de prévoir et agir pour éviter la guerre. A ses côtés, Hannah Arendt politologue et philosophe du XXe siècle dont le travail sur les montées des totalitarismes fut et reste puissant. Selon elle, l’aliénation du travail rend possible une déshumanisation et une absence de pensée autonome pouvant mener, in fine, aux pires atrocités. La technique utilisée est singulière et fait référence à un portrait de Jésus gravé d’un seul trait par Claude Mellan au XVIIe siècle. Evariste Richer, quant à lui, peint ses spirales à l’encre en prenant soin d’adoucir ou de forcer son trait pour permettre l’illusion optique. Le choix du portrait en spirale est éloquent et illustre à la fois la pensée en mouvement et la folie répétée et éternelle.
Autre illusion avec Abracadabra, un tissu imprimé au motif camouflage insolite (rose, bleu, blanc) suspendu et tenu par les mains de l’artiste coulées en bronze. Dans un geste de prestidigitation, il nous cache l’envers - une couverture de survie - qui dans un halo doré subtil nous est révélé sur le mur. D’un côté, un motif guerrier assimilé par la mode dans une appropriation dont elle a coutume et de l’autre la réalité - rendue souvent invisible- des accidentés, des sinistrés et des déplacés. La notion de mascarade, qu’on peut retrouver dans certaines oeuvres, est dramatiquement mise en abîme avec L’or, un crâne humain dont la cavité a été dorée à la feuille et qui s’offre à la voracité d’un invisible prédateur.
En contrepoint, une photo intitulée Le comptable condense en un cliché pris à la sauvette la potentielle relation entre la mort de masse et le calcul (et pourquoi alors ne pas évoquer Eichmann à Jérusalem d’Hannah Arendt). De nos jours, il est question d’algorithmes et d’intelligence artificielle pour « tuer plus proprement », pour « cibler plus efficacement ». C’est de façon elliptique qu’Evariste Richer évoque la révolution technologique actuelle. En effet, peu reconnaitront le portrait de Jianwei Xun, philosophe virtuel ayant cristallisé le concept d’hypnocratie. Bien qu’un visage lui ait été attribué, il n’existe pas en tant qu’individu mais « en tant que configuration de sens émergeant d’un réseau d’échanges ». Cette utilisation de l’intelligence artificielle ouvre de nombreuses questions mais le concept développé par Jianwei est intéressant.
« L’hypnocratie est un régime qui agit directement sur la conscience par la modulation de l’attention et la suggestion hypnotique continue (...) une analyse articulée de la façon dont cette forme de pouvoir se manifeste dans les dynamiques contemporaines a été développée, avec une attention particulière à ses figures tutélaires telles que Trump et Musk ». En reproduisant la série complète des Rotoreliefs créés par Marcel Duchamp en 1935, Richer nous place face aux illusions concentriques qui semblent nous hypnotiser. Conçus pour produire l’illusion du volume, les douze Rotoreliefs sont ici revisités et intitulés It’s Gonna Rain pour nous mettre en garde contre toute forme d’endormissement. Formellement, l’analogie avec la spirale d’un vortex atmosphérique ou d’un courant marin est soulignée par un accrochage englobant entièrement tout visiteur. La salle d’exposition devient paysage. Enfin, dans un geste de mise en garde, lové au creux d’une ammonite dont l’âge s’évalue en dizaines de millions d’années, l’index levé de l’artiste nous rappelle la vigilance qui doit nous parcourir pour être au centre de nous-même, au centre de notre temps.
















