Pour son exposition à la Galerie Chantal Crousel, intitulée Alteration, for a long time in time (Longtemps dans le temps), Melik Ohanian présente un ensemble d'œuvres récentes et inédites.

Selon l'artiste, une exposition est avant tout une figure du Temps : le lieu privilégié où se rejouent et se recomposent les relations entre espace et temporalité.

Le philosophe et écrivain Dominique Quessada souligne la portée singulière de cette démarche dans son texte À la recherche du Temps retrouvé : « Parce que toutes les pièces présentes sont explicitement ancrées dans la question du temps, cette exposition est comme le point de convergence dans le parcours artistique de Melik Ohanian. Alteration, for a long time in time invente ainsi un nouveau format : à la fois une exposition nouvelle et une rétrospective conceptuelle. (...) De cette manière, Alteration déploie tous les sens de l’idée d’exposition puisqu’elle expose des œuvres, bien sûr, mais questionne également la visibilité — et notamment celle de ce qui est censé n’en avoir aucune : le temps. Ainsi, en tant que dispositif d’exposition, et au-delà des œuvres exposées, Alteration ne se limite pas à ce que l’on voit dans la galerie, mais fonctionne aussi comme un indice de ce qui est à penser. »

Borderland

L’exposition s’articule autour de la première présentation du film Borderland (2017-2024) en version mono-screen. Œuvre au long cours, Borderland — I walked a far piece, tournée à New York, a été présentée pour la première fois lors de la 14ème Biennale d’Art contemporain de Lyon, en 2017, sous la forme d’un dispositif à quatre écrans invitant les spectateurs à occuper le centre de l’espace de projection.

Depuis cette première apparition, comme le déclare l’artiste : « l’œuvre tente de survivre à sa propre condition d’être une œuvre ». Elle s’est ainsi déployée en quatorze actes, comme autant d’occurrences qui toutes expriment l’œuvre sans jamais la résumer, prenant différentes formes : film, performance, concert, écriture, théorie, conférence.

Dans L’incadrable. Notes sur Borderland, écrit à partir d’entretiens avec Melik Ohanian, Dominique Quessada commente : « Borderland est une œuvre migrante, et même doublement migrante ; elle migre sur elle-même, en étant une somme non finie d’occurrences dans de multiples champs d’expression, et elle génère de la migration, au sens où elle déplace des repères que l’on pensait établis — repères qui distribuent de façon dominante les places des différents protagonistes d’une œuvre d’art : l’artiste, le spectateur, le galeriste, l’institution culturelle, le musée, la collection, etc. »

Adapté du roman Flats (1969) de Rudy Wurlitzer, le scénario, coécrit par l’artiste et Dominique Quessada, se déroule sur le toit du studio où Melik Ohanian a travaillé à Brooklyn pendant plusieurs années. Le film est le résultat d’un dispositif omnivisionnel composé de quatre caméras posées sur quatre rails de travelling installés sur les quatre côtés du toit presque carré : nord, est, sud et ouest. Suivant les rails, et toujours visibles sur les images, les caméras sont en déplacement latéral constant d’un coin à l’autre. On découvre à l’image que les mouvements de travelling sont causés par des manivelles qu’actionnent les acteurs eux-mêmes. Ainsi, le film se compose de quatre plans-séquence, tournés en continu sur 55 minutes.

« Nous sommes sur un toit à Brooklyn. C’est l’aube ou le crépuscule. Ou les deux. Un espace dont la platitude contraste fortement avec l’élévation qui l’entoure de toutes parts : aux quatre points cardinaux, New York se déploie dans sa quête obsessionnelle de verticalité. Dix-huit silhouettes sont là, immobiles, indistinctes, à l’individualité incertaine. On ne sait rien d’elles. On l’apprendra vite. Le toit est une zone frontière, un espace où ce qui va être mis en pièce(s) est la notion de frontière elle-même : un Borderland. »

Pour Dominique Quessada, « Dans Borderland, l’adaptation du roman de Wurlitzer fait se croiser dans une narration intertextuelle les protagonistes du livre avec des personnages contemporains. Ainsi, treize hobos des années 60 peuplent la zone dans une ambiance qui n’est pas sans lien avec l’univers de Samuel Beckett. Ils se croisent dans ce no man’s land — territoire qu’ils partagent pour une nuit, et où ils utilisent la parole comme moyen de survie. L’écrivain-narrateur lui-même est là, partie prenante de son propre texte. Dans le même temps, un groupe de cinq migrants de notre époque découvre le toit, cette zone déjà occupée par une narration du passé. »

La projection de Borderland — Act XIV constitue le noyau temporel et conceptuel de l’exposition, autour duquel s’organisent deux nouvelles séries.

Chronographies

Dans la première série, Tomorrow was (2016-2024), Melik Ohanian transforme son propre travail photographique et sa réflexion sur le médium à partir de travaux antérieurs. La perspective classique de l’espace cède la place à une profondeur temporelle de l’image. Celle-ci esquisse une nouvelle représentation du réel grâce à des « brouillages » qui lui donnent une dimension instable, révélant ce qui résiste au temps et à la fixité des formes.

Dominique Quessada éclaire cette expérience fondatrice : « Pour déployer un lien artistique plus profond avec la lumière, Melik Ohanian a compris qu’il ne fallait pas se contenter de fixer l’espace. Pour écrire vraiment la lumière, il fallait ajouter une dimension supplémentaire : les trois dimensions plus le temps, et faire percevoir l’espace-temps. (…) Le temps est invisible ; il n’est visible qu’indirectement, à travers les marques qu’il imprime sur les choses et les corps. En ajoutant les appareils photographiques au registre des machines montrantes, Melik Ohanian inaugure une pratique qui n’est plus de la photographie, et que j’appelle chronographie.

La chronographie, c’est l’épiphanie du temps dans un cadre ; c’est l’irruption de la profondeur du temps dans le plat de l’image. »

La seconde série, Interval of viewing (2025), advient durant l’été 2025 à Illiers-Combray. Marcel Proust a passé une partie de son enfance à Illiers, dont les souvenirs ont nourri l’élaboration de la commune fictive de Combray, lieu essentiel d’À la recherche du temps perdu. Au cours de cette résidence*, Melik Ohanian entreprend une promenade libre, fondée sur la collecte d’observations psychogéographiques au sein des lieux ayant inspiré l’imaginaire proustien.

Dominique Quessada poursuit : « Taraudé par le temps, Melik Ohanian ne pouvait pas ne pas rencontrer dans son trajet l’œuvre de Marcel Proust, son espace littéraire et l’espace à la fois concret et fictionnel de la commune d’Illiers-Combray. D’ailleurs, le sous-titre de l’exposition, For a long time in Time est composé à partir du premier (« Longtemps ») et des derniers mots (« dans le temps ») de La Recherche. »

Utilisant pour seul moyen cinq modèles d’appareils photographiques (trois appareils argentiques, un numérique) et neuf optiques ayant appartenu à son père photographe, Rajak Ohanian (1933-2023), qui couvrent l’évolution des formats photographiques de la seconde moitié du XXe siècle au début du XXIe, l’artiste interroge sans nostalgie, ce que signifie « voir à nouveau » à travers ces outils, chargés d’histoire, de filiation et de mémoire.

Après les prises de vue, le protocole repose sur un principe d’« imbrication » temporelle : en argentique, toutes les vues d’une pellicule sont superposées pour former une seule image ; en numérique, les images sont travaillées par séquences. Chaque Chronographie condense ainsi plusieurs dimensions : passé, présent, perception et devenir, manifestant une attention particulière à ce qui résiste.

Dominique Quessada écrit à ce propos : « Comme on entrouvre une porte restée longtemps fermée sur cet aspect non vu de la photographie, les Chronographies de Melik Ohanian donnent à voir ou à sentir ce que l’on peut appeler le cadre temporel de l’image — elles révèlent ce qui, au fond, a toujours été la dimension latente de toute photographie, et peut-être sa part la plus importante : le temps. »