Une légende raconte qu’un jour, saint Augustin marchait le long de la plage, perdu dans ses pensées sur le mystère de la Sainte Trinité. Alors qu’il peinait à saisir cette doctrine par la seule raison, il aperçut un enfant qui avait creusé un petit trou dans le sable et y versait avec application de l’eau de mer, une coquille après l’autre, dans l’intention de vider entièrement l’océan. Lorsque Augustin lui fit remarquer l’impossibilité d’un tel exploit, contenir une immensité dans un si petit espace, l’enfant répondit que, bien plus encore, Augustin ne pouvait enfermer la nature de Dieu dans les limites étroites de son esprit.
Cette histoire marqua profondément l’artiste durant ses années d’école primaire, lorsqu’un enseignant la raconta à la classe. Pour elle, elle exprime une vérité profonde : tout ce qui existe ne peut être pleinement compris en termes clairs et logiques. Certaines réalités essentielles et plus mystérieuses, comme la beauté ou l’amour, ne se laissent qu’entrevoir, expérimenter fugitivement, et poursuivre toujours plus loin. Cette quête imprègne l’œuvre intense d’Angiola Gatti, des pièces intimes sur papier aux vastes toiles.
Le titre de sa première exposition à la Nino Mier Gallery, Il colore del tempo (« La couleur du temps »), fait écho à ce thème de l’ineffable. Quelle teinte possède le temps ? En observant les œuvres exposées, on pourrait proposer le bleu. Pourtant, elle choisit délibérément de ne pas donner de réponse définitive, préférant offrir son art comme une invitation ouverte à chaque spectateur pour qu’il y trouve un sens et une interprétation personnels.
Les œuvres sélectionnées couvrent environ les trois dernières décennies et ont été choisies pour s’harmoniser avec l’espace de la galerie bruxelloise. Elle ne conçoit pas cette exposition comme une rétrospective, mais plutôt comme une coupe transversale réfléchie, quoique un peu arbitraire, de sa production abondante. La tension sous-jacente réside dans un réengagement renouvelé avec le passé et une anticipation de ce qui est à venir. « J’éprouve mon travail comme lyrique », explique-t-elle. « C’est comme passer d’un commencement à un autre. C’est ainsi que je le vis : l’œuvre change constamment. »
Le parcours artistique de Gatti se déploie à travers l’exposition. Il commence par les gris monochromes énigmatiques de ses œuvres en noir et blanc des années 1990, passe aux formes architecturales d’un cobalt saisissant du début au milieu des années 2000, intègre ensuite des verts, des jaunes et des rouges, et introduit plus récemment de nouvelles couleurs ainsi que de la transparence. La nature, les grands espaces et les horizons, et surtout les montagnes où elle aime faire de longues promenades, constituent depuis longtemps une source d’inspiration majeure. Elle compare ses phases créatives successives à l’ascension de différents sommets : chaque itinéraire présente ses propres obstacles et révélations, et chaque cime offre un panorama distinct. Bien que variées, elles partagent une beauté sous-jacente.
Originaire de Turin et adepte d’un outil quotidien et accessible comme le stylo à bille, Gatti invite naturellement à des comparaisons avec l’Arte Povera, en particulier la série Ononimo (1973) d’Alighiero Boetti réalisée au stylo-bille. Tout en reconnaissant la possibilité d’une influence inconsciente de ce mouvement, elle aborde cette association avec prudence. Contrairement à Cy Twombly ou Sigmar Polke, qui utilisaient le stylo-bille pour l’ironie, la critique ou la subversion des matériaux ordinaires, Gatti le traite davantage comme Lucio Fontana : comme un instrument précis et fonctionnel pour l’exploration, avec une résistance minimale. Son choix est pragmatique plutôt que déclaratif. Elle rejette également les distinctions rigides entre dessin et peinture, les voyant comme des pratiques coexistantes qui se rencontrent à leur frontière commune.
Travailler à grande échelle avec des stylos-bille peut sembler intimidant, mais pour Gatti cela ne devient jamais une corvée. Elle apprécie la directivité des traits, qui lui permettent de dessiner en mouvement, laissant sa main suivre le flux de ses pensées. C’est pourquoi elle qualifie son art de corporel plutôt que purement abstrait. Elle commence chaque pièce avec une vision, mais accueille volontiers les impulsions spontanées et les intuitions fugaces qui façonnent le résultat. Le processus compte énormément pour elle. Les grandes toiles exigent des heures de gestes répétitifs et consument des dizaines de stylos ; certaines œuvres évoluent sur des années, par phases intermittentes. Cette durée renoue une fois encore avec le thème du temps. Les surfaces expansives, calibrées à la portée de son corps et de son bras, incarnent la fusion indissociable du geste, de l’espace et de la temporalité qui définit l’œuvre d’Angiola Gatti. « J’aime cette accumulation de matière et de temps, de pensées, de différents moments de mes journées, de la lumière changeante, des événements ordinaires de la vie quotidienne. Tout cela est tissé dans mon travail. »
















