La répétition est au cœur de la pratique de Lucienne O’Mara. Ses grilles architectoniques, d’une facture volontairement souple, peuvent varier dans leurs gammes chromatiques, et les carrés y sont parfois subtilement remplacés par des rectangles, pourtant chaque œuvre demeure immédiatement identifiable. Cette structure constitue un cadre solide sur lequel l’artiste peut s’appuyer, garantissant que les plus infimes variations soient porteuses d’un sens profond. Les limites et règles qu’elle s’impose permettent au regardeur d’apprendre le langage de son travail, tout en offrant à l’artiste une base stable à partir de laquelle explorer le sujet, la couleur et la forme avec une grande profondeur, une démarche qu’elle partage avec Giorgio Morandi, maître italien reconnu pour ses natures mortes méditatives de bouteilles, de pots, de boîtes et de vases, exécutées avec une retenue et une sensibilité extrêmes.

L’admiration profonde d’O’Mara pour l’œuvre de Morandi trouve son origine dans un accident de voiture survenu en 2017, qui a bouleversé sa vie. Cet accident a provoqué une lésion cérébrale altérant radicalement son rapport à la vision, la privant de perception spatiale et de la capacité à traiter les informations visuelles. Des gestes simples, comme reconnaître des objets ou percevoir la profondeur d’une pièce, sont devenus impossibles. Durant les longues périodes de repos alité qui ont suivi, O’Mara s’est mise à cataloguer avec minutie des images d’œuvres d’art, se sentant particulièrement attirée par les natures mortes de Morandi, où les objets affirment et dissolvent simultanément leurs contours afin de créer une profondeur subtile. À travers cette étude systématique, elle a progressivement reconstruit sa compréhension du visible, prenant conscience que la perception relève autant du cerveau que des yeux, chaque nouvelle expérience visuelle étant intrinsèquement façonnée par les images qui la précèdent.

Le jeu de la proximité, de l’équilibre, du rythme, de l’échelle, de la lumière et de la tension spatiale, si manifeste dans les peintures de Morandi, a profondément imprégné l’œuvre d’O’Mara et continue d’alimenter sa pratique. Chaque peinture s’appuie sur la précédente, l’expérience s’accumule et influence ses choix chromatiques ainsi que sa technique. Alors que ses œuvres antérieures, notamment celles présentées lors de son exposition de 2024 Eternity in an hour dans notre galerie de Tribeca, reposaient sur des couleurs primaires et vibrantes, les peintures de As it stands s’orientent vers des teintes industrielles plus nuancées, des bruns, des beiges, des gris chromatiques et des bleus. Les palettes très saturées et visuellement affirmées du passé laissent place à des tonalités plus discrètes, qui requièrent un temps d’attention prolongé et instaurent une atmosphère profondément contemplative.

Les couleurs des peintures d’O’Mara émergent de multiples couches picturales, dans lesquelles les teintes visibles sont façonnées par des sous couches invisibles. Sa technique de peinture humide sur humide lui permet d’explorer les relations entre tons clairs, intermédiaires et sombres, tandis que les strates translucides se mêlent et se dissolvent. Cette méthode génère une sensation omniprésente de fluidité, qui révèle la dimension radicalement féminine de son travail. Pour O’Mara, la fluidité englobe les dualités, l’incertitude et la vulnérabilité, tout en proposant une réflexion profonde sur les expériences humaines et féminines de l’existence. Comme l’a avancé la philosophe féministe Luce Irigaray, la fluidité remet en cause le modèle singulier et unifié du patriarcat. Sa nature diffuse et multiple, continue, compressible, dilatable et visqueuse, s’oppose à la pensée linéaire et rigide du patriarcat, en plaçant la relation et la réciprocité au centre d’une réappropriation féministe du fluide face aux structures closes et patriarcales.

Les grilles fascinent les artistes depuis longtemps, de Stanley Whitney et ses champs colorés vibrants, aux compositions rigoureuses de Piet Mondrian, en passant par les labyrinthes complexes de McArthur Binion et les monochromes sereins d’Agnes Martin. Chez O’Mara cependant, la peinture vient libérer la linéarité inhérente à la grille. Sa géométrie tracée à main levée cherche à discipliner l’émotion et le mouvement introduits par la couleur et par la physicalité du geste pictural, évoquant des résonances avec Sean Scully ou avec les études chromatiques à formes concentriques de Kandinsky. O’Mara dépasse la planéité naturelle de la grille, attirant le regard au cœur des formes ou, à l’inverse, le repoussant vers l’extérieur.

La dialectique entre la rigidité de la grille qu’elle s’impose et la gestualité expressive et fluide du pinceau constitue la dichotomie saisissante au cœur de l’œuvre d’O’Mara. Le chaos et l’ordre s’y affrontent dans une tension continue, reflétant le quotidien, où rien n’est jamais parfaitement séparé et où les frontières, à l’image des émotions, se mêlent et s’estompent.

Les grilles d’O’Mara agissent ainsi comme une force de médiation, un espace dans lequel elle éprouve sans cesse la composition et la couleur au fil d’un cheminement continu. Comme l’a un jour observé Agnes Martin, la composition est un mystère dicté par l’esprit, les compositions suscitent chez l’observateur certains sentiments d’appréciation, certaines séduisent, d’autres non. Pour O’Mara, l’essence de la composition réside dans la mise en place d’un cadre permettant de comprendre la manière dont nous traitons l’information visuelle, et comment celle ci est toujours façonnée par nos points de vue, nos expériences passées et notre monde intérieur.