C’est un temps que les moins de 30 ans ne peuvent pas connaître, sur l’air du regretté Charles Aznavour. Le 15 décembre 1995, la CJCE1 donnait raison à Jean-Marc Bosman dans le litige qui l'opposait à son club, le RFC Liège, refusant de le céder à l’US Dunkerque.
Depuis ce jour où la cour a acté en faveur de la libre circulation des footballeurs dans l’Union européenne - avec toutes les dérives que cela a engendrées - il en est malheureusement le grand perdant, à tel point que la mère et agent d’Adrien Rabiot2, Véronique, lui a signé un chèque d’une dizaine de milliers d’euros en guise de dédommagement, geste salutaire mais ô combien lunaire au vu du contexte. L’histoire retient que l’ancien milieu de terrain belge a fait valoir ses droits au sein d’un système qui s’est par la suite emballé avec l'approbation des différents organismes officiels, préférant l'appât du gain à la nécessité d'une véritable régulation.
Le coupable idéal
Comme d'autres après lui, que le collectif Justice For Players[justive pour les joueurs]3, créé en 2025, tente de réunir dans la perspective d’effectuer une class-action afin de demander réparation auprès de la FIFA, Jean-Marc se retrouve être le dindon de la farce, réduit par les médias à son patronyme depuis cette fameuse date et éhontément accusé par le tout public d’avoir littéralement “tué le football”, allant jusqu'à être caractérisé de la “racine du Mal”, tel que l'écrit Jérôme Latta4 dans son ouvrage de 2023.
Le Monde5 expliquait à l’heure de souffler les trente bougies que celui-ci avait révolutionné le football tel qu'on le connaît depuis toutes ces années, occultant de fait les deux précédents Walrave et Dona (1974, 1976)6.
Accusations illégitimes, qui cachent la réelle source du problème : la libéralisation du football international, se muant en divertissement, le joueur étant le produit et le spectateur, consommateur. Ce qu’on taxe de révolution ne fut factuellement qu'une accélération du processus, enclenché dès les années 80 avec, par exemple, le transfert de Diego Maradona de Barcelone à Naples (7 millions d’euros)7, le plafond ayant explosé en 2017 avec celui, retentissant, de Neymar Jr du club catalan au PSG pour 222 millions.
Ce qui n’en était que la genèse lorsque je vivais mon premier match cette fameuse année 1995 au Stade de la Route de Lorient s’est transformé en véritable show, où l’argent coule désormais à flots, comme la bière des buvettes bretonnes et provinciales.
Non, Lassana n’est pas le Jean-Marc 2.0
L'affaire Diarra8, dans un contexte différent, ne va, contrairement à ce que certains pseudo-économistes affirment, en rien enrayer la mécanique. De l’aveu de journalistes, grands reporters, consultants et sélectionneurs, c'est bien le contraire qui va se produire puisque tous m’ont affirmé que les agents toucheront à l'avenir une manne encore supérieure en négociant les fameuses primes à la signature, prenant le plus gros pourcentage, celui-ci étant réservé en partie comme matelas de sécurité à leurs protégés.
Didier Deschamps, invité exceptionnel d’une conférence annuelle voilà quelques jours, a soulevé un autre problème : les potentielles conséquences des réseaux sociaux sur la santé mentale des joueurs là où le marketing digital a pris une ampleur inédite et permis de créer des centaines de milliers d'emplois comme celui de Community Manager, devenu métier à part entière.
Un redoutable levier
Mon expérience confirme son discours, observant à la fin des années 2000 leur essor, dont l’inscription gratuite et données renseignées ont permis aux algorithmes de créer l’effet de communauté dont se servent allègrement depuis début 2010 des clubs tels Arsenal, Barcelone et l’Olympique de Marseille, ceci en supplément des différents juteux contrats de partenariats pour s’assurer une affluence et chiffres d'affaires records, principalement en raison de la gestion de leurs stades ultramodernes, également contributeurs aux salaires des joueurs.
Le club londonien, sevré de trophées majeurs depuis les fameux invincibles de 2004, a visé et touché différents marchés, profitant ainsi des fans du club, propriété de Stan Kroenke, afin de remplir l’Emirates Stadium, abandonnant le mythique Highbury en 2006.
Le FCB a capté notamment le marché asiatique, malgré une dette colossale mais au palmarès évidemment plus garni, bien qu'étant dans le giron des autorités et engagé à financer le nouveau Camp Nou aux environs de 2050.
L’OM de Frank McCourt, dont l'armoire à trophées sonne creux et poussiéreuse, voit néanmoins ses abonnements augmenter chaque année et continue de réaliser des records d'affluence historiques malgré un plan court-termiste, des pertes cumulées approchant les 500 millions en neuf ans9 et un projet sportif illisible, s'entourant de dirigeants utilisant l’institution comme vulgaire dépôt-vente sur la côte, recréant chaque été une équipe grâce à l’explosion des prêts avec ou sans option d’achat, devenus monnaie courante sur le marché, parce que connus pour ses facilités de négociation.
Le dénominateur commun de ses trois top clubs est ainsi d'être des co-locomotives locales, sportives ou médiatiques, au personal branding efficace sur le papier et dans les tribunes, laissant paradoxalement apparaître des comptes dans le rouge vif, avec le signal d’alarme en déclenchement automatique chaque fin d’exercice, le tout avec l’aval des instances.
Les règlements sont certes très différents en France et en Espagne d’outre-Manche, il n'en reste pas moins que la DNCG10, le récent IFR11 pour l’Angleterre et le Pays de Galles ainsi que la Liga dirigée par Javier Tebas12 ne jouent pas spécialement les moralisateurs envers les investisseurs.
Comprendre : on ne mord pas la main qui vous nourrit
Un ruissellement dans un seul tuyau
Le football fonctionne concrètement sur le même principe que la politique, les deux étant étroitement liés. Les très riches et puissants le restent, voient de surcroît leur patrimoine s’agrandir, rachètent les plus modestes au grand malheur des plus anciens fidèles supporters, les acquièrent pour quelques millions et les utilisent comme vivier dont ils peuvent se servir à foison.
Dernier dossier en date : au RC Strasbourg, le départ de Liam Rosenior pour Chelsea en lieu et place d’Enzo Maresca au mercato hivernal a provoqué un tollé, et verra s'envoler Emmanuel Emegha à la prochaine fenêtre des transferts, non sans avoir accepté d'être la nouvelle propriété des Blues via son fonds d'investissement BlueCo, représenté par Todd Boehly et ses 5 milliards de capital, dont la reprise des pensionnaires de Stamford Bridge a été effective en 2022 lors de sa mise en vente par l’oligarque Roman Abramovitch en raison de sa proximité avec Vladimir Poutine dans le contexte russo-ukrainien. Entre perte identitaire et noyau de talents purs, le club alsacien a choisi, à l’instar de beaucoup d'autres.
L’émergence du footballeur-influenceur
Surfer sur la vague du libéralisme est devenu une évidence au fil des années. L'arrivée du chinois TikTok en 2017, après l'échec de Periscope, a fait trembler le mastodonte Facebook jusqu'à devenir l'appli la plus téléchargée de la planète à partir de 2020, ce qui représente aujourd'hui une nouvelle source de revenus non négligeable. À de rares exceptions près, le footballeur de 2026 est un homme multi-casquettes : entrepreneur, businessman, militant, mannequin, etc.
La Bundesliga est la meilleure élève du Vieux-Continent ?
Imaginons maintenant un championnat dans lequel une règle établie obligerait à se responsabiliser et où une clause stipulerait la quasi-obligation d'être propriétaire de son club pour y participer.
En cas de participation majoritaire, l'équipe serait gérée comme une société, dont la moitié des voix plus une autre devraient appartenir au club parent, tandis que le reste appartiendrait aux investisseurs. Celle-ci serait conçue pour garantir que les membres conserveraient le contrôle global, limitant ainsi sur les clubs l'influence des investisseurs externes.
Ce n'est ni une idée farfelue ni une fiction, mais bel et bien le fonctionnement choisi par la Ligue de football allemande en 1998, même si le Bayer Leverkusen et le VfL Wolfsburg font figure d'exceptions car détenus par deux géants de l’industrie automobile. Ce modèle ne freine cependant pas les fameux trading-joueurs avec quelques plus-values notables ces derniers mois, Xavi Simons pour 65 millions du RB Leipzig à Tottenham13, et surtout l’un des plus gros transferts de l'été dernier, signé par Francfort pour Hugo Ekitike à Liverpool avec la rondelette somme de 90 millions, les Allemands l'ayant acheté pour 35 millions au PSG en juillet 2024.
Un autre football est-il réellement possible ?
Au vu de la tournure des événements, il est aujourd'hui évident pour bon nombre d’observateurs que nous allons au-devant de deux solutions viables à l’avenir : la révolution ou l'effondrement. D'autres, véritables acteurs, s'accordent à dire que la mécanique est tellement huilée et les effets si importants qu’il est illusoire de penser que le milieu pourrait s’assainir, la planète football étant sous le joug d'une guerre géopolitique et géostratégique où abus de pouvoir sont les maîtres-mots, réguler de manière domestique reste cependant une solution viable, exemple avec Exeter City ou United of Manchester dans le Royaume, évoluant en divisions inférieures, appartenant à leurs supporters.
Que peuvent espérer aujourd'hui les joueurs lésés par la FIFA ?
L’action collective lancée contre l'organisme présidé par Gianni Infantino et plusieurs fédérations nationales (Pays-Bas, France, Allemagne, Belgique, Danemark) auprès du tribunal d’Utrecht pour contester les règles de transfert jugées illégales par la CJUE en octobre 2024 dans ladite “affaire Diarra” (voir ci-dessus), vise donc à obtenir des compensations pour les footballeurs professionnels, actuels ou anciens, ayant évolué dans l’UE ou au Royaume-Uni entre 2002 et aujourd’hui, en raison d’un manque à gagner salarial estimé à environ 8% de leurs revenus sur cette période14.
Les montants espérés pourraient atteindre plusieurs milliards d'euros, une étude de Compass Lexecon15 a évalué ces derniers mois les dommages-intérêts pour près de 100 000 joueurs, les montants individuels dépendront, il va sans dire, des décisions finales, tenant compte du fait que Justice For Players[justice pour les joueurs] prélèvera au maximum 25% de ceux-ci, plus les frais de procédure16. Le procès, s’il a lieu, se déroulera aux environs de 2029, ce qui laisse donc le temps aux principaux intéressés de monter un dossier d’envergure. Nul doute que la FIFA en fera de même et tentera de repousser l'échéance, connaissant les pertes financières possiblement encourues.
Notes
1 CJCE : Cour de justice des Communautés européennes, renommée CJUE, Cour de justice de l’Union européenne depuis le 1er décembre 2009.
2 Dédommagement de la mère de Rabiot.
3 Site officiel de Justice For Players.
4 Livre de Jérôme Latta, fondateur des Cahiers du football.
5 Article du Monde.
6 Walrave et Dona (1974, 1976).
7 Transfert de Diego Maradona au Napoli.
8 Affaire Diarra.
9 Pertes cumulées de l’OM sous l'ère McCourt.
10 Le gendarme financier de la Ligue 1.
11 L’Independent Football Regulator (IFR) a vu le jour en Angleterre pour réguler les opérations. Il s’agit d’un organisme indépendant créé par le Football Governance Act 2025, entré en vigueur en juillet 2025.
12 LaLiga représentée par Javier Tebas.
13 Transfert de Xavi Simone sur Transfermarkt.
14 Action collective menée contre la FIFA.
15 Étude Compass Lexecon, firme mondiale de conseil économique fondée en 1977, spécialisée dans l’analyse économique pour les litiges juridiques, réglementaires et stratégiques d’entreprise, filiale de FTI Consulting et basée à Chicago.
16 Prélèvement de Justice For Players sur les dommages et intérêts.















