Alors qu’il ne va rester que sept matchs à Arsenal pour enfin soulever son premier titre majeur depuis 2004, quelques-unes des anciennes gloires du football dénoncent le niveau décadent du championnat anglais, jusqu'à le qualifier de déprimant.
Si ennuyeuse que ça, la Corner League1, ou seulement plus structurée ?
La légende hollandaise Ruud Gullit2 et celle de Manchester United Paul Scholes le disent clairement dans les médias : elles s’ennuient ferme devant le championnat le plus suivi au monde et d’une force, disons-le, non dissimulée. Arne Slot va dans leur sens, en occultant le fait que son Liverpool n’est plus dans la course au titre depuis belle lurette et esthétiquement parlant, pas exactement dans la veine du “football total”.
Une chose est cependant évidente car prouvée statistiquement : les corners, anciennement appelés coups de pied de coin, sont, comme l’affirme Philippe Auclair, bien (re)devenus une arme létale. Les Gunners, premiers à en profiter allègrement, viennent d'égaler leur record de buts de l’opus 2023-2024 (16 selon Opta3) contre Chelsea (2-1), ce qui provoque justement l’un des objets du courroux.
Seulement, les pointer du doigt comme le fait le Ballon d’Or 1987 est assez fort de café quand on sait à quel point ce genre d'opportunité a très fréquemment été l'élément déclencheur ou salvateur d'un match, en ayant lui-même bénéficié au cours de sa carrière, tout comme son acolyte, remportant la C1 du 26 mai 1999 lors du fameux Manchester United-Bayern Munich au Camp Nou avec le mythique duo de buteurs, Teddy Sheringham-Ole Gunnar Solskjaer dans le célèbre « Fergie Time »4.
Nerf de la guerre
Il est vrai que le staff de Mikel Arteta en a fait son fer de lance, ce qui sera d'ailleurs le sujet d’un prochain article, et il aurait franchement eu tort de s'en priver. Un levier d’une telle efficacité, que les autres équipes ont longtemps négligé et pour certaines dont c’est peut-être encore le cas, pourrait bien lui permettre d'être sacré cette année tant cela porte ses fruits, à savoir un matelas de neuf points d'avance à sept matchs du terme, en précisant que les Cityzens de Pep Guardiola en accusent un de retard (contre Crystal Palace fin avril, date à confirmer).
Nul ne sait encore ce jour si cela sera suffisant pour aller au bout, mais le travail effectué prouvera que cette phase de jeu y aura largement contribué, d'où ce constat personnel : Arsenal n’a plus besoin d'être beau pour gagner, en témoigne la victoire sur les Toffees, le 14 mars, en laissant territorialement la possession pour mieux contrer et conclure dans les dernières minutes, grâce à Victor Gyokeres (89e) et la sensation Max Dowman (90e+7).
En résumé :
Le football moderne exige qu’on s’adapte aux nouvelles technologies pour se forger un palmarès et se refuse désormais aux romantiques.
Mémoire courte ou mauvaise foi ?
Comme l’écrit l’ancien chroniqueur des Drôles de Dames sur RMC, l'ex-milieu des Red Devils oublie bien vite que ses camarades et lui ont garni leur palmarès domestique, notamment la saison 2007-2008, en scorant à 15 reprises dans l'épreuve, Nemanja Vidic et Rio Ferdinand étant parmi les artificiers, sans toutefois offrir un show exceptionnel. Si on regarde les chiffres deux saisons plus tard, en 2009-2010, on s'aperçoit que le taux de réussite général sur « cpa »5 était effectivement même légèrement supérieur à celui d’aujourd’hui, plus de 28%.
Mais, ennuyeuse ou non, le problème se situe surtout ailleurs, car lorsqu’on sort du cocon et élargit le spectre au plan européen, les vraies fragilités se remarquent à ses performances faméliques, pour rester aimable, dans la reine des compétitions. Sur les cinq clubs du top 8 qu’elle a placés en phase de Ligue, seuls deux sont en lice au tirage des quarts de finale. Devinez lesquels ?
Arsenal et Liverpool.
Alors que Manchester City a perdu l’aller et le retour contre le Real Madrid sans Kylian Mbappé (0-3, 1-2), la palme revient au Newcastle d’Eddie Howe, très décevant 12e du classement, humilié (7-2) au Spotify Camp Nou en huitièmes de finale après avoir concédé le nul à Saint James' Park (1-1).
Slot, le signal d’un climat dépressif ?
Discours symptomatique de la morosité ambiante de l'entraîneur des Reds, qui devra se coltiner le champion d’Europe en titre (8-14 avril), qui n'est autre que son bourreau de la dernière mouture, pour rallier le dernier carré. Mais y parviendra-t-il grâce à l'efficacité des si redoutables coups de pied arrêtés, aux exploits personnels de Mo Salah, Florian Wirtz et Dominik Szoboszlai, voire de Hugo Ekitike, ou à la qualité du jeu proposé ?
Que le foot anglais soit davantage et mieux structuré est un fait indéniable, malgré que cela n’ait pas empêché, par exemple, les Blues de Liam Rosenior de subir un cinglant (3-0) à Stamford Bridge par les hommes de Luis Enrique, particulièrement efficaces en sortie de balle, une semaine après avoir pris la foudre au Parc (5-2), sans pour autant éblouir en mondovision.
Un manque de spectacle qui découle d’un réel déficit de créativité, comme l’a revendiqué Eden Hazard en novembre dernier6, phénomène visible également depuis les tribunes, observant des joueurs frissons moins libres de leurs mouvements car enfermés dans des consignes parfois aléatoires. Il faut bien admettre que la source se situe, entre autres choses, au niveau de la data et de sa future collaboration, dixit l’ex-Lillois et Auclair, avec l’intelligence artificielle.
La déshumanisation
Il est néanmoins de nature à contre-argumenter le consultant star d’Eurosport : les différents protagonistes disent trivialement devant les micros ou par voie de presse ce que beaucoup, sinon l’immense majorité des puristes pensent puis écrivent sur les différents réseaux et/ou forums.
Les choses sont claires pour Ruud, les années passent et nous montrent que le foot d’outre-Manche subit simplement les effets indésirables qu'il a provoqué - nouvelles technologies et instauration des différentes réformes réglementaires, dictature du résultat, pressions des réseaux sociaux, boards, calendrier surchargé, fatigue et blessures récurrentes - ce qui nuit évidemment à leurs yeux et met à mal la passion.
Il faut maintenant se demander à quand remontent les derniers vrais grands rendez-vous au cours, ne serait-ce que des cinq années écoulées, qui ont fait lever les gens de leurs canapés, là où les “Ohhh!!” ont surgi des travées.
De mémoire :
En Ligue des Champions, Manchester City-Real Madrid (4-3 à l’Etihad), quart de finale aller, 2021-2022.
En Premier League, mars 2023, Arsenal-Bournemouth (3-2) avec le but à la dernière seconde de Reiss Nelson qui fit s’embraser l’Emirates7.
En bonus : Arsenal-City 2024-2025 (5-1), chambrage sur Erling Haaland inclus.
Et quels sont donc aujourd’hui, à l’orée de la fermeture des rideaux version 2025-2026, les natural born players intuitifs qui ne tombent pas dans le piège des expected goals ? Quasi-exclusivement des solistes. Rayan Cherki, Bernardo Silva avec Phil Foden pour les Skyblues, le premier étant l’idole de tout un segment de la nouvelle génération, Ilimane NDiaye, le profil très street d’Everton, l’inconstant Cole Palmer à Chelsea, dont le quadruplé historique en 20 minutes face à Brighton de septembre 2024 a fait le tour du monde, ainsi qu’Eberechi Eze, auteur d’un banger8 face au Bayer Leverkusen mercredi dernier au buzz bien mérité, le même qui a mis à genoux, d’un triplé, le Tottenham de Thomas Frank à l’automne (4-1) dans le 198e derby londonien.
Un championnat dans l’ultra-pragmatisme
Les exemples sont donc rares, preuve en est que le spectacle sans le résultat n'est plus rentable, priorité au classement. United et Villa s'écharpent pour la troisième place quand la bataille fait rage concernant les autres strapontins de la C1 entre les pensionnaires d’Anfield, les Blues et Brentford (3 points d'écart).
Mathématiquement, avec encore vingt-et-une unités à distribuer, même les Hammers de Jarrod Bowen (18e), premiers relégables, peuvent prétendre à l’Europe.
Dans les faits, ils font partie des probables condamnés, à la lutte avec des Spurs catastrophiques (17e), pourtant tenants du titre en Ligue Europa, dont la descente aux enfers se voit semaine après semaine, malgré l'arrivée d’un Igor Tudor déjà menacé.
Pis, que dire de Palace et Forest, promis aux joutes européennes, dont la pantalonnade est toutefois moins pire que celle des coéquipiers de Mohammed Kudus, tel le démontre leur succès (3-0) ce dimanche 22 mars à Londres, alors que Burnley (19e) et la lanterne rouge Wolverhampton (20e) ferment la marche.
Libérez les artistes !
Même si les chiffres disent que le ballon rond au sein du Royaume revient à un schéma vieux d'une quinzaine d'années, les solutions pour que tout ce monde se remette à vibrer devant la télévision ou chanter au pub devront impliquer une réduction progressive de l’usage de l’incontournable data et autres joyeusetés, d’apporter de la nuance, permettre aux joueurs d’exister sur le pré en dehors des circuits imposés, maintes fois travaillés, guidés par ordinateur.
Seulement, à l'heure où les clubs sur-exploitent les données, les différents sites de collecte ont encore de beaux jours devant eux. Le foot anglais, ses valeurs et sa clientèle pourraient bien finir par s’en lasser.
La finale 1998-1999, (Man Utd-Bayern) :
Le quadruplé historique de Cole Palmer pour Chelsea :
Notes
1 La Corner League, article de Philippe Auclair.
2 L’avis de Ruud Gullit.
3 Stat Opta corners Arsenal.
4 Fergie Time : sous l’ère Six Alex Ferguson, l’équipe brillait par sa faculté à faire la différence dans les ultimes minutes.
5 Cpa : abréviation de coups de pied arrêtés.
6 Eden Hazard pour SoFoot Arena.
7 L’historique victoire du PSG à Chelsea,
But de Reiss Nelson (Arsenal-Bournemouth),
Le quart de finale aller de C1, City-Real,
La manita des Gunners contre City.
8 Banger : anglicisme signifiant un but exceptionnel.















