Elle rencontrait cet homme timide, blessé, sensible, aimant, qu’elle avait déjà rencontré.
Mais rien ne s'était prolongé dans le passé, ils s'étaient croisés. Quelque chose cependant existait entre eux. Un rapprochement s'opérait, devenait un amour ou un attachement, un mouvement plutôt inéluctable, évident et nécessaire.

Mais il venait buter sur quelque chose en lui qui restait replié, refermé, un secret. Ce secret, c'était, elle le comprenait peu à peu au fil du temps et des moments, un amour perdu, auquel il était resté fermement attaché. Qu’il n’avait jamais lâché et qui le retenait.

Autour de lui, des gens informés de son histoire, bienveillants à son égard, mais réservés, extrêmement prudents, espéraient peut-être ou plutôt simplement pensaient que quelque chose était en train de se produire. Avec elle ?
Mais rien ni personne n'intervenait clairement. Un jour, il l’invitait à visiter un appartement, tout simple, beau, très coloré qui rayonnait de bleu, de vert, de rouge et de jaune. C'était l’espace ouvert, respirant.

Elle dit qu’elle adorait. Elle sentait d’évidence que cet endroit pourrait être le leur, celui des continuités secrètes. Lui, heureux, et sceptique ne semblait pas croire à ce qui était en train d’arriver (ne pas croire en lui-même ?). Elle, émue et transportée à la fois par le sentiment naturel de la simplicité et quelque chose d’entièrement neuf, entrait dans un monde de sentiments, d'émotions et de significations. Un monde certes nouveau pour elle, mais dans lequel elle se sentait prendre place avec beaucoup de naturel.

Elle comprenait (essayait-il de le lui faire comprendre ? Elle ne savait pas, elle ne sentait rien peser sur elle, elle goûtait un état d’être, seulement). Elle comprenait qu'il était sur le point de dépasser quelque chose, de se remettre à vivre une histoire, car ce passé n'était pas mort, allait reprendre vie, autrement, d’une autre façon, à sa façon à lui, à eux, à elle, de vivre. C'était une continuité, celle qui sort de l’impossible-continuité dans laquelle jusqu’alors il avait été pris.

Là il découvrait peu à peu une ouverture. Pendant qu’elle vivait, visitait, éprouvait, quelque chose en lui se manifestait, il pouvait vivre, s'élargir, visiter autre chose, l'inconnu, le nouveau. Un autre amour, un mystère vivant à nouveau habitable.

Il lui plaisait beaucoup, vraiment beaucoup. Elle pensait à ses autres relations, intermittentes et clandestines. Elle se disait on verra bien, rien n'est empêché, ni obligé. On verra bien, je ne me vois renoncer à rien, ni arrêtée par rien. Elle comprenait que de toute façon on pouvait vivre… elle pourrait vivre cette relation et pourquoi pas une autre, qu’importe, le rêve le permet. Peut-être que ça tomberait de soi-même, ne serait-ce pas possible ? Elle n'avait nulle décision à prendre, nul besoin de savoir, elle n'avait nul besoin d'être sûre de quoi que ce soit.

L'appartement qu'il lui faisait visiter et qu’elle aima d'emblée serait-il le chez-nous, lieu d'ancrage et d’union ? Il lui donnait accès à son intériorité, il avait des craintes comme quand on offre quelque chose d'extrêmement intime. Elle recevait cette intimité de manière pleine, entièrement présente, ouverte, aimante. Le rapprochement, l'amour pouvaient donc être aux portes et se révéler avec autant d’évidence, encore une fois ?

C’était une éclosion après un précédent, et la possibilité de vivre ou de revivre une chose spéciale et contre toute attente inscrite dans la continuité. Ni coupure, ni rupture, ni réplique. Un virtuel à portée de main, bientôt manifesté.

Il y avait une deuxième partie à ce rêve ou bien un deuxième rêve. Elle croit à une suite, complètement pleine de cette puissance d'amour et de rencontre. Et la joie, la joie incroyable et bouleversante que chacun peut éprouver quand il se sent reçu, quand il sent que l'autre est là, que l'autre est intimement décidé à être là, partant, pour vivre avec.

Ne pas demander, ne pas en demander la preuve ni la promesse, mais en sentir la présence et le possible, dans tous les espaces de son être. Elle était dans cette situation, dans cet état d'esprit, dans cet état de corps ; plus du tout dans la relation avec l’homme ni dans l'appartement.

Elle se trouvait dans un vaste building avec des gens alentour, peut-être des collègues, de vagues connaissances. Elle se perdait dans les étages, incertaine d'atteindre un certain endroit (lequel ?), de retrouver des êtres (qui ?). C’était comme un jeu, un jeu de pistes que révélait chacun de ses pas.

Elle était cependant sûre. Sûre de vivre, sûre de ses mouvements, sûre de ses tentatives, de son chemin, de tout ce qu’elle vivait. À un moment, elle se trouvait dans un ascenseur qui glissait à fleur de façade, derrière une espèce de grille, elle voyait le monde autour d’elle se modifier, il s'élevait ou descendait, elle ne sait plus. Le monde était mouvement suspendu entre présence et confiance.

Une fois arrivée, elle se trouvait au milieu d’un groupe, préparant une cérémonie de fin d'études ou la présentation d'un spectacle que plusieurs personnes auraient monté ensemble. Peut-être avec elle ? Elle était habillée avec beaucoup de soin, très élégante. On remarquait son chemisier. Il y avait quelque chose d'extrêmement simple dans sa façon de se tenir, de porter ses habits, de regarder ce qu’elle vivait, que le monde offrait et qu’elle réalisait.

Elle y était plongée, elle en était séparée, sans appréhension ni certitude, naturelle et dégagée, dans d’autres coordonnées, comme en apesanteur dans le bâtiment du possible.