Atacama
La pluie est tombée en août dernier,
Dans le désert d'Atacama
Entre Copiapó et Vallenar.
Le ciel n'avait pas versé une larme
Depuis cinq ou six ans.
Miraculeusement,
Le sol inerte et poussiéreux
S'est couvert de fleurs.
Parterres roses ici et là,
Textures verdâtres et bleutées,
Parfums dérobés de floraison.
Les vallons les mieux garnis
Vont jusqu'au rose éclatant.
Le desierto florido [désert fleuri]
Est la grande anomalie du moment.
J'aime ce paradoxe du désert.
Tout manque et devient rare.
Ceux qui y vivent
Semblent sortir du néant.
Comme Juan, sexagénaire,
Croisé au bord de la route panaméricaine,
Le visage jeune et arrondi,
Plié par le soleil,
Qui résuma en brocardant
Ce que les Chiliens pensent de leur pays.
Le regretté Augusto Pinochet,
Reste un symbole politique indélogeable.
Ses successeurs ont été de pâles administrateurs.
Le MIR révolutionnaire et les militaires
Ont manœuvré dans l'ombre,
À l'instar du général Bachelet
Dont la fille a présidé en progressiste victimaire.
Piñera fut par la suite un progressiste complaisant,
Puis Boric tenta en vain de s'en prendre à la Constitution.
La nébuleuse "globaliste" ajoute Juan
N'est pas étrangère à cette affaire.
J'ai du mal à croire que cet honnête homme,
Posté là, en bas de sa colline,
Puisse crever l'abcès
De ce bas-fond géopolitique.
Il sait très bien
L'histoire dévoyée des Chiliens.
En 1973, Fidel Castro et Augusto Pinochet,
Tous deux affidés des USA,
S'emparèrent du pays.
Les militaires réprimèrent,
Hormis nombre de cadres révolutionnaires,
Tout en appliquant les plans économiques
Du Chile Project.
La Constitution a été substituée
Par une démocratie factice.
Comme ailleurs sur le continent,
Le peuple chilien,
Qui brandit obsessivement son drapeau tricolore,
Est orphelin de sa république.
En saluant et tendant l'oreille dans la rue,
Combien de fois ai-je entendu
Les allusions nostalgiques
À ce passé violé et révolu?
Au bord de la panaméricaine,
J'ai vu aussi le petit peuple d'immigrés
Qui fait entorse aux autochtones
Depuis l'ouverture migratoire de 2012.
Pendant que certains nuisent,
La plupart travaillent au rabais.
Marino, péruvien de Ayacucho
Est vendeur à Copiapó,
Rodrigo, descendu de Bogotá,
Vulcanise les chambres à air
À l'entrée de Trapiche,
Gloria, bolivienne cuisinière à La Serena.
A perçu la pandémie comme un test de laboratoire.
Quant à Edgardo,
Ex-colonel vénézuélien,
Il s'est exilé avec sa famille de Carabobo
Après avoir reçu treize balles dans le corps
Pour ne pas s'agenouiller devant Maduro.
De quoi s'attendrir de l'ostracisme
Manifesté par les Chiliens.
Je voulais du réel,
Voilà qu'il est arrivé au grand galop,
Par la rue, par le bas,
Par ceux qui s'exposent.
Les milieux populaires rappellent le sens tragique des choses.
Dommage qu'ils ne vivent que dans les faubourgs
De la politique et de l'histoire.
Valparaiso
Valparaiso apparaît finalement
Au bout de l'étroite route côtière
Qui tourne le dos, un peu plus au nord,
Au raffut de l'autoroute panaméricaine.
La cité bariolée et verticale
Trône sur sa péninsule
Sous un ciel encombré,
Et exhale les effluves
D'une grande ville maritime
Postée devant le Pacifique.
J'ai atteint mon port
Après les quelques 2800 kilomètres
Effectués sur ma caravelle à deux roues,
Baigné de soleil, de vent, de brume,
De poussière et de nuits étoilées.
La route m'a offert l'exacte mesure
De ce que j'y ai engagé.
Mêlé dans un doux corps-à-corps
Avec la géographie et la Nature,
J'ai vécu des moments de vie augmentés,
De transcendance, d'enchantement,
De rencontre et d'alignement intérieur.
Des temps morts et des épreuves aussi.
L'aventure n'est pas un épisode éphémère
Arraché au rouleau compresseur
Du quotidien.
Elle est le souffle de la vie,
L'alchimie qui naît
Quand on s'élance de tout son être
Vers un but,
En créant en soi le lieu souverain
Pour accueillir le monde tel qu'il est
Et embellir sa propre expérience.
Ce contact engagé et physiologique
Avec l'infrastructure du monde,
Vaut mille fois d'être vécu,
Pour peu que l'on ose et en paie le prix.
J'ai vu les classes populaires du Chili et de l'Argentine,
Ouvriers, entrepreneurs, producteurs ruraux, commerçants,
Tourner le dos à un système politique
Qui pivote sur lui-même,
Occupé à parfaire sa prédation
Derrière le grand théâtre partidaire et idéologique.
Au milieu de la pudeur et des sourires,
J'ai entendu les familles
Témoigner des blessures douteuses de la biopolitique
Infligées durant la pandémie
Et par un constant flux idéologique.
Certes, la vie semble au-dessus de tout.
Beaucoup entrevoient cette emprise planifiée.
Mais même ici,
Dans ce finistère austral du monde,
La gangrène mondialiste est venue expérimenter
Son ingénierie machiavélienne.
La route m'a fait prendre conscience
Du coeur de l'architecture impériale
Qui plane sur nos têtes
Depuis au moins huit siècles :
Le Temple de la Couronne,
Recomposition de la Rome impériale,
N'est pas seulement un dessein prédateur.
Il est la principale force motrice de l'Histoire.
Je mesure mes mots.
Qu'on le veuille ou non,
Le futur prend le chemin
D'un nouvel obscurantisme,
Accéléré par l'embrasement souhaité de l'Eurasie,
Pour consacrer la victoire d'un fascisme globalisé d'un nouveau genre.
Ce dernier est encouragé par l'Occident et ses ennemis supposés.
La liberté, comme souvent, est en jeu.
La mienne, aujourd'hui,
Ne saurait être que fière et souveraine.
Je remercie éperdument le destin
D'offrir d'infinies possibilités pour tenter l'aventure
Et de m'avoir ouvert tout grand les yeux.















