La pensée philosophique contemporaine se nourrit de croisements entre traditions et auteurs. Notre dernière publication a permis de mettre en parallèle trois ontologies contemporaines de la puissance, en insistant sur leurs spécificités1. Cependant, bien qu’elles semblent contrastées, ces approches nous paraissent ne pas s’exclure : elles pourraient être avantageusement articulées au regard de leur rapport aux potentialités. Le présent article se propose de montrer comment cette articulation est possible sous la forme d’une triangulation conceptuelle, permettant de penser le monde comme une totalité cohérente, en devenir et riche de singularités.

Plus précisément, la triangulation projetée ici essaye de répondre à un certain nombre de questions, dont l’une des plus fondamentales peut se formuler comme suit : comment émergent les formes dans le contexte d’un naturalisme intégral ? Autrement dit, comment articuler une ontologie naturaliste (qui refuse les entités surnaturelles et cherche à expliquer le réel par ses puissances immanentes) avec une théorie dispositionnaliste (où les propriétés sont comprises comme des puissances, dispositions ou capacités), et comment, sur cette base, éclairer l’émergence des formes ?

L’articulation proposée dans ce qui suit associe trois pôles : Miguel Espinoza, qui fournit le cadre unitaire (la matière-puissance assure l’unité du réel) ; Gilbert Simondon, qui introduit la dynamique processuelle (l’individuation en révèle la dynamique interne) ; et la métaphysique des dispositions, qui apporte la granularité locale (les dispositions des philosophes analytiques en dévoilent la finesse locale). Ensemble, ces trois dimensions permettent de penser le réel dans son unité, son devenir et sa diversité. Il s’agit d’une triangulation de trois ontologies contemporaines de la puissance, qui permet d’éviter les écueils du réductionnisme et de la dispersion, en tenant ensemble globalité, temporalité et granularité. Elle fournit les bases ou le fondement de ce que nous appelons le naturalisme dispositionnaliste.

Miguel Espinoza : le cadre unitaire

Les acquis du naturalisme universel de Miguel Espinoza

Miguel Espinoza défend une ontologie moniste où la réalité est comprise comme un tout cohérent. Ce faisant, il nous offre une vision intégrative pour laquelle tout ce qui existe est relié à une même trame ontologique : la « matière-puissance ». Notre auteur défend en conséquence un naturalisme universel qui repose sur une métaphysique réaliste intégrale et qui considère que tout ce qui existe est naturel, incluant la vie, la conscience, l'histoire, la société et la culture. Ce naturalisme n’est ni physicaliste ni scientiste : il dépasse les limites du naturalisme traditionnel en reconnaissant la complexité des différentes strates naturelles qui émergent causalement les unes des autres, depuis la physique et la chimie jusqu’aux niveaux biologiques, psychiques et socioculturels.

En expliquant de la sorte la continuité naturelle, Miguel Espinoza offre à la philosophie de la nature un cadre unitaire assurant la cohésion globale et évite la dispersion des phénomènes. Notre auteur affirme que la nature est un réseau compact de relations causales continues, qu'il appelle la « pensée primordiale », et que la réalité est composée d’une dynamique matérielle continue ainsi que d’une puissance universelle présente en tout ce qui existe.

Le comportement humain, tout comme les phénomènes naturels, est ainsi soumis à des lois causales et s’inscrit dans cette continuité naturelle. Son naturalisme universel refuse l’idée d’une nature née du hasard ou du néant, affirmant la nécessité d’une continuité causale qui sous-tend toute l’existence. Cette vision permet de penser l’être humain comme une unité dans une multiplicité de strates naturelles interconnectées, expliquant que des phénomènes complexes comme la conscience ou la société sont naturels et intelligibles dans cette perspective intégrale. Au fond, le naturalisme universel est une doctrine qui cherche à concilier un réalisme ontologique fort avec une compréhension non réductrice et pluristratifiée de la nature.

Les engagements ontologiques du naturalisme universel

Le naturalisme universel s’engage ontologiquement sur plusieurs points fondamentaux :

1 . Il rejette toute forme de transcendance ou d’existence de réalités surnaturelles, affirmant que l’univers incluant tout ce qui existe est causalement fermé et autonome. Aucun événement ou être ne provient d’une cause extérieure à la nature elle-même ;

2 . La nature est comprise comme un tout unifié englobant toutes les strates de réalité : physique, biologique, psychique, sociale, culturelle, chacune avec ses propriétés et causalités propres mais inscrites dans une continuité causale qui relie ces strates ;

3 . Il soutient un réalisme fort, selon lequel ces différentes strates ne sont pas réductibles les unes aux autres mais doivent être reconnues comme des modalités réelles et effectives d’existence. Il y a donc une pluralité ontologique intégrée, mais cohérente, refusant le réductionnisme strict du physicalisme ;

4 . Le naturalisme universel met l’accent sur les relations causales et dynamiques qui unissent ces strates, insistant sur la puissance universelle et la continuité naturelle qui sous-tendent toute réalité, sans interruption ou hiatus ;

5 . Sur le plan épistémologique, il affirme que la connaissance authentique doit s’appuyer sur les sciences naturelles, en inscrivant la philosophie dans un dialogue systématique et rationnel avec elles, sans recourir à des principes extrascientifiques.

Ainsi, ces engagements ontologiques reposent sur l’idée d’un univers unique, causalement fermé, pluristratifié et dynamique, où la nature recouvre tout ce qui existe, de manière intégrale et sans recours au transcendant.

Le substrat de la réalité selon le naturalisme universel

Selon le naturalisme universel de Miguel Espinoza, le substrat de la réalité est une « matière-puissance » unique, dynamique et continue. Cette matière-puissance est la source causale fondamentale qui relie toutes les strates naturelles, physiques, biologiques, psychiques, sociales, dans un continuum causal sans rupture réelle. Elle constitue un fondement ontologique actif, animant la nature entière par des forces et champs encore partiellement inconnus.

Ce substrat n’est pas une matière statique ou atomiste ; il est au contraire un processus d’intensités, de puissance et de transitions causales qui rendent possibles l’émergence de la vie, de la conscience et enfin de l’intelligibilité. La continuité de ce substrat suppose que les discontinuités apparentes que l’on observe (par exemple entre les niveaux biologique et psychique) sont des constructions épistémologiques, non des ruptures ontologiques.

Ainsi, la réalité selon Espinoza repose sur un seul et même substrat naturel, une matière porteuse de puissance causale et créatrice, qui sous-tend et unit toutes les formes d’existence dans la nature. Ce substrat est également en relation avec la notion de « pensée primordiale », un ordre causal fondamental antérieur à toute intellectuation humaine, décrivant une unité profonde et dynamique de la réalité.

En résumé, le substrat de la réalité dans le naturalisme universel est une matière-puissance unique et continue, fondamentalement causale, qui articule et soutient sans rupture toutes les strates naturelles de l’univers. Le naturalisme universel de Miguel Espinoza diffère du naturalisme physicaliste principalement par sa portée ontologique plus large et sa reconnaissance explicite de la complexité des niveaux de réalité. Le naturalisme physicaliste réduit tout ce qui existe essentiellement à des entités, processus et lois physiques, considérant la physique comme la science fondamentale capable d'expliquer tous les phénomènes, y compris la biologie, la psychologie et la société, par réduction aux lois physiques.

En revanche, le naturalisme universel d'Espinoza postule une continuité causale et existentielle englobant toutes les strates naturelles — physiques, biologiques, psychiques, sociales et culturelles — sans se réduire à la physique. Il ne s'agit pas d'un réductionnisme mais d'une ontologie pluraliste intégrant la complexité émergente de différentes strates naturelles, chacune avec ses propres propriétés et causalités réelles, mais toutes inscrites dans le même réseau naturel universel.

Ce naturalisme universel refuse la mécanisation ou la simplification excessive du physicalisme pour mieux rendre compte des phénomènes complexes comme la conscience ou les structures sociales, tout en restant fondé sur une vision naturaliste rigoureuse qui exclut toute transcendance ou tout surnaturel. Ainsi, il propose une métaphysique réaliste, intégrale et pluraliste, qui dépasse le cadre strictement physicaliste en reconnaissant la pluralité des niveaux causaux effectifs dans la nature.

Simondon : la dynamique procressuelle

L’être est une modulation du préindividuel

Nous avons dit que les engagements ontologiques du naturalisme intégral sous-tendent l’idée d’un univers unique, causalement fermé, pluristratifié et dynamique ; la philosophie de Simondon permet de construire en profondeur cette dynamique. En effet, Simondon déplace l’attention vers les processus d’individuation. Si en effet, on admet avec Miguel Espinoza que tout ce qui existe est relié à une même trame ontologique, il reste la question de savoir comment les entités naturelles, les « harmonies éphémères » (Espinoza, 2017), adviennent.

Autrement dit, si tout réel est causalement déterminé et intelligible par l'épanouissement des potentialités matérielles, comment décrire cet épanouissement ? Simondon permet d’apporter une réponse à cette interrogation : l’être n’est pas une substance figée mais un devenir, une modulation du préindividuel. L’être ne doit pas être compris comme une substance immobile, mais comme un processus, toujours en mouvement, jamais achevé. Il ne se réduit pas à une essence fixe, mais se déploie dans une dynamique de modulation.

Simondon introduit la notion de préindividuel : une réserve de potentialités qui n’est pas encore actualisée. L’individuation (formation d’un individu ou d’une structure) ne supprime pas ce préindividuel, elle en laisse toujours une part disponible pour de nouvelles transformations. Contrairement à une substance figée, l’être est une modulation, une variation continue, comme une onde qui se configure sans jamais se fixer définitivement. Tout cela permet de penser l’individu non pas comme un état final, mais comme une phase dans un processus plus vaste.

On peut tirer quelques conséquences philosophiques de ces développements :

1 . Premièrement, il y a ici une rupture nette avec la métaphysique classique qui voyait l’être comme une essence stable ;

2 . Bien plus, l’individu est inséparable de son milieu et de la charge préindividuelle qui l’accompagne ;

3 . L’ontologie devient, avec Simondon, une ontogenèse : une théorie de la genèse des êtres.

La « genèse physico-biologique » de l’individu

Simondon (1995) explique que l'individu n'est pas simplement un être fini, mais une phase dans un processus de déploiement qui émane d'un état préindividuel métastable. Ce processus implique la libération et la concrétisation de potentiels énergétiques internes contenus dans un système qui évolue sous des tensions internes vers des formes individualisées. L'individu se constitue à partir d'une charge de préindividualité, où des tensions et des déphasages dans le système métastable provoquent la stabilisation d'une forme individuelle tout en maintenant un lien avec ce mode fondamental d'existence préindividuelle.

Simondon utilise des concepts empruntés à la thermodynamique et à la physique pour expliquer ce phénomène, notamment celui de métastabilité (un état ni stable ni instable), la notion de sursaturation énergétique et la transduction, qui décrit la prise de forme progressive au sein d'un champ dynamique d'individuation. Il distingue aussi l'être individuel des « sous-individus » en biologie, suggérant que ce qu'on nomme individu à ce niveau est en réalité un état partiel au sein d'un continuum plus large d'individuation.

La pensée de Simondon se développe donc autour de concepts importants : métastabilité, sursaturation énergétique, transduction (prise de forme), charge préindividuelle. La notion de transduction est absolument centrale pour comprendre l’individuation. La transduction est le mode opératoire de l’individuation. Elle désigne le processus par lequel une structure se forme en se propageant à travers un milieu, en transformant ce milieu au fur et à mesure. Car, contrairement à une simple causalité linéaire, la transduction est une propagation d’une opération qui invente sa règle en avançant. Par exemple, dans la cristallisation, un petit germe de cristal se forme, puis sa structure se propage dans la solution, chaque nouvelle couche se constituant en fonction de la précédente. Il ne s’agit pas d’un plan préétabli, mais d’une régulation dynamique qui se construit pas à pas.

Sur le plan philosophique, la notion de transduction est une méthode ontologique. Elle permet de penser l’être comme un devenir, une genèse et elle dépasse les oppositions classiques (forme/matière, sujet/objet) en montrant que l’individuation est un processus relationnel. Elle est aussi une méthode de pensée : Simondon propose que la philosophie elle-même procède par transduction, en avançant d’un problème à l’autre, en inventant ses propres règles de cohérence.

La dynamique processuelle, temporalité, relationnalité et cadre unitaire.

La dynamique processuelle introduit une temporalité et une relationnalité qui enrichissent notre cadre unitaire. Chez Simondon, l’être est pensé comme un processus d’individuation. Ce processus introduit une temporalité interne : l’individu n’est jamais achevé, il est toujours en devenir, porteur d’une charge préindividuelle qui peut se réactualiser.

L’individuation est aussi relationnelle dans la mesure où l’individu se constitue avec son milieu, dans une co-genèse. Il n’existe pas isolément, mais comme phase d’un système plus vaste. Miguel Espinoza, nous l’avons souligné plus haut, insiste sur l’unité de l’être. Son approche vise à dépasser les dualismes (matière/esprit, sujet/objet) en affirmant un principe unitaire qui fonde la réalité. Il aboutit ainsi à un cadre ontologique structural qui cherche à établir une cohérence universelle. La pensée de Simondon enrichit ce cadre unitaire en introduisant une dimension temporelle (l’unité n’est pas donnée une fois pour toutes, elle se déploie dans le temps) et une dimension relationnelle (l’unité n’est pas abstraite, elle se vit dans les interactions et les modulations). Là où Espinoza fixe une unité comme principe, Simondon montre comment cette unité se constitue dynamiquement à travers les processus d’individuation.

On peut dire, en définitive, que Simondon apporte à la métaphysique unitaire d’Espinoza une ontogenèse vivante : l’unité n’est pas seulement un cadre, mais une histoire en train de se faire, toujours ouverte, toujours relationnelle.

Les disposition ou la granularité locale

Les dispositions constituent la dernière dimension de notre triangulation conceptuelle. Elles permettent de saisir les phénomènes dans leur texture fine. Elles offrent une granularité locale, attentive aux singularités et aux variations contextuelles. Cette approche complète l’unité et le processus en donnant accès aux détails concrets.

Les dispositions aujourd’hui

Aujourd'hui, la notion de dispositions continue de jouer, comme nous l’avons montré dans notre article précédent2, un rôle central dans la métaphysique et la philosophie de la nature. Les dispositions sont comprises comme les propriétés potentielles d’un objet, liées à sa capacité à manifester certains comportements sous des conditions spécifiques. Elles sont étudiées sous un angle logique et modal, souvent caractérisées par un conditionnel contrefactuel : par exemple, un verre fragile est disposé à se briser s’il est soumis à un choc.

Cette notion est bien souvent discutée dans un cadre formel qui cherche à clarifier leur statut ontologique, notamment leur relation aux propriétés catégoriques (stables). Certains débats actuels portent sur le réalisme dispositionnel, qui soutient que ces propriétés latentes sont réelles et causales, contrairement à une vision plus réductionniste ou éliminativiste qui les considère comme des descriptions secondaires du comportement observable.

Les philosophes contemporains définissent les dispositions comme les propriétés d’un objet ou d’un sujet, caractérisées par leur potentialité à produire certains effets sous des conditions spécifiques. Logiquement, ces dispositions sont liées à des conditionnels contrefactuels : une disposition existe même si sa manifestation ne se produit pas effectivement, comme la fragilité d’un verre qui peut se manifester par sa rupture en cas de choc. Cette distinction fait des dispositions des propriétés potentielles, différentes des propriétés catégoriques, qui sont observables directement et de manière stable.

Cette définition met l’accent sur le caractère modal des dispositions. Elles sont envisagées comme des capacités causales réelles mais qui n’ont pas nécessairement à se manifester pour exister. Elles ne sont ni des substances, ni des événements, ni des états, mais des propriétés ayant une existence ontologique spécifique liée à leur pouvoir d'actualisation dans des circonstances données. Par ailleurs, certains philosophes contemporains adoptent un point de vue moniste selon lequel la même propriété peut être vue à la fois comme dispositionnelle et catégorique selon le contexte d’analyse, ce qui souligne que les dispositions ne sont pas des entités séparées mais des aspects d’une même propriété.

Ce traitement contemporain des dispositions montre une complexité entre leurs dimensions ontologique, logique et causale, n’étant ni simplement des potentialités abstraites, ni des faits pleinement effectifs, mais des propriétés en tension entre latence et manifestation.​

Réalisme dispositionnel et éliminativisme

Il existe, nous l’avons souligné plus haut, des débats entre une posture éliminativiste, qui critique l’existence ontologique des dispositions, et une posture réaliste, qui affirme leur réalité et leur importance conceptuelle pour la science et la philosophie. Le réalisme dispositionnel est une thèse ontologique qui affirme la réalité intrinsèque et fondamentale des propriétés dispositionnelles, telles que la solubilité, la fragilité ou la conductivité.

Ces propriétés ne se réduisent pas à des manifestations observables ou à des relations contingentes, mais constituent l'essence dynamique des objets, fondant leur causalité et leurs pouvoirs intrinsèques. Les dispositions sont donc des propriétés essentielles et modales : un objet possède une disposition D si, dans la circonstance C, il produit l'effet E de manière nécessaire. On en conclut que les lois de la nature dérivent des propriétés dispositionnelles, inversant la priorité humienne lois-propriétés :

En proposant de fonder l’efficience causale sur des propriétés dynamiques réelles, le projet du réalisme dispositionnel conduit en effet nécessairement à une révision de la conception moderne de la légalité en physique héritée de Hume. On sait que, selon ce dernier, les lois établies par le physicien désignent seulement des successions régulières entre des événements logiquement distincts. C’est à partir de l’observation répétée de telles successions que nous en venons à établir des lois générales qui ne nous disent pas en quoi consiste l’essence des corps en jeu dans ces événements, mais seulement comment ils entrent en relation avec d’autres, à l’occasion de leurs rencontres.
(Tiercelin, 2017)

Les arguments principaux contre le réalisme dispositionnel sont les suivants :

1 . Le réalisme dispositionnel modifie profondément la conception moderne des lois de la nature en prétendant que les propriétés dispositionnelles sont réelles et causales. Cela conduit à une révision des notions traditionnelles de régularité et de nécessité, ce qui est problématique pour les philosophes sceptiques qui préfèrent une vision plus contingente ou descriptive des lois naturelles. Cette remise en cause soulève des difficultés liées à la nature même des explications causales proposées par le réalisme dispositionnel.

2 . Un autre argument critique est que le réalisme dispositionnel impose une nature essentialiste aux propriétés, c’est-à-dire que les comportements des objets sont considérés comme issus nécessairement de leur nature, ce qui peut sembler trop rigide et arbitraire. Cela pourrait réduire la complexité des phénomènes à une simple expression logique des propriétés sous-jacentes, au détriment de la variabilité et de l’indétermination observée dans la réalité.

3 . Du point de vue épistémologique, les dispositions, bien que réelles, sont difficiles à connaître directement et ne se manifestent pas toujours, rendant leur statut ontologique problématique ou peu accessible à la confirmation empirique stricte.

4 . En outre, certaines critiques viennent de la perception et de la cognition, où l’idée que les dispositions soient réellement perçues ou appréhendées comme des entités réelles est débattue. Cette difficulté épistémique touche aussi à la question de savoir si les dispositions ne sont pas simplement des constructions conceptuelles pratiques plutôt que des réalités factuelles.

Ces arguments soulignent les tensions entre une ontologie substantielle des dispositions et les exigences d’une explication dynamique, contingente et empirique des phénomènes naturels, ainsi que les défis d’articuler rigueur scientifique et réalité ontologique dans le cadre du réalisme dispositionnel. Les défenseurs du réalisme dispositionnel réagissent à ces critiques en reformulant et en précisant la nature des dispositions ainsi que leur rôle causal. Voici les arguments principaux défendus :

1 . Les dispositions sont des propriétés dynamiques réelles qui fondent la causalité et permettent d’expliquer la nécessité apparente des lois de la nature sans recourir à des lois universelles abstraites. Cela permet de réconcilier les lois avec la nature intrinsèque des corps, donnant aux objets un dynamisme propre qui explique leurs comportements. Cette approche évite aussi certaines difficultés des approches basées sur des régularités contingentes.

2 . Le réalisme dispositionnel revendique une ontologie plus parcimonieuse car il évite de multiplier des entités ou propriétés imaginaires en se concentrant sur les propriétés des objets eux-mêmes comme porteurs de pouvoir causal. Il s'agit de considérer les dispositions comme des médiations causales directes, ce qui les rend intelligibles à la fois sur le plan ontologique et épistémique.​

3 . Certains défenseurs, comme Claudine Tiercelin, proposent des versions modérées comme le « dispositionnalisme relationnel réaliste » qui évitent les excès du monisme dispositionnaliste pur. Cette approche nuance la définition des dispositions en les reliant à une essence départicularisée, ce qui permet de concilier nécessité et contingence, tout en tenant compte de la force causale brute de l'expérience.

4 . Le réalisme dispositionnel défensif se veut compatible avec les avancées scientifiques contemporaines, notamment en physique, en admettant que les pouvoirs causaux sont des forces réelles propres aux objets, et que la compréhension des phénomènes naturels passe par la reconnaissance de ces propriétés dispositionnelles.

En résumé, la défense du réalisme dispositionnel repose sur une ontologie riche mais parcimonieuse de propriétés causales, une explicitation de la nature dynamique des dispositions, ainsi qu'une articulation intelligente entre nécessité et contingence dans les lois de la nature, tout en organisant un dialogue ouvert avec les sciences empiriques.

Individuation et dispositionnalisme

La philosophie de l’individuation de Simondon, centrée sur le processus dynamique d’émergence d’un individu à partir d’un état préindividuel métastable, trouve un intéressant parallèle avec la notion de dispositions. Le rapport entre individuation et dispositions peut s’énoncer comme suit :

1 . Potentialité et actualisation : Chez Simondon, l’individu émerge d’une charge préindividuelle, un réservoir de potentialités. Cette idée rejoint celle des dispositions, dans la mesure où une propriété dispositionnelle ne se manifeste pleinement que sous certaines conditions. L’individu simondonien apparaît comme la concrétisation dynamique et contextuelle d’un potentiel latent, semblable à l’actualisation d’une disposition.

2 . Processus dynamique et propriété passive : Simondon insiste sur la nature active, évolutive et relationnelle de l’individuation, parce que le passage du potentiel à l’actuel est un processus continu. La philosophie analytique tend à traiter les dispositions plutôt comme des propriétés statiques, qui se manifestent ou non. La pensée de Simondon enrichit cette notion en lui donnant une dimension ontologique dynamique et générative.

3 . Charge préindividuelle et base ontologique : Les dispositions sont souvent discutées comme des traits inhérents et stables d’un objet. La charge préindividuelle de Simondon, elle, souligne que ces « dispositions » sont elles-mêmes inscrites dans un champ plus large de potentialités et relations en devenir. Cela propose une vision plus ouverte et moins figée des propriétés.

4 . Modalités de manifestation : La théorie analytique s’intéresse aux conditions sous lesquelles une disposition se manifeste. Simondon, via la transduction, décrit comment ces manifestations ne sont pas seulement des déclenchements, mais des transformations créatrices, donnant naissance à de nouvelles formes.

Ainsi, la philosophie de Simondon peut être vue comme une extension ontologique et dynamique de la notion analytique de dispositions. Elle propose que les dispositions ne soient pas seulement des propriétés latentes d’objets fixes, mais les vecteurs d’une individuation continue et relationnelle, inscrite dans un devenir ontologique permanent. Cette tension entre le potentiel et l’actualisation dynamique éclaire d’un jour nouveau le statut des propriétés dans la réflexion philosophique contemporaine.

Conclusion

Nous avons voulu poser les bases d’une vision systématique de la nature à travers une vision dispositionnaliste du naturalisme. Le naturalisme dispositionnaliste considère que les propriétés fondamentales du monde ne sont pas des qualités passives mais des puissances (par ex. la fragilité est une disposition à se briser, la charge électrique une disposition à interagir). Plutôt que de réduire le réel à des particules et lois fixes (physicalisme classique), il met l’accent sur les tendances dynamiques et les capacités relationnelles.

Sur le plan ontologique, on en conclut que la réalité est faite de réseaux de dispositions qui s’actualisent dans certaines conditions, ce qui rend le monde fondamentalement processuel et non statique. Cette philosophie de la nature permet de dépasser l’opposition entre matérialisme rigide et vitalisme mystique : elle ouvre un espace où les formes sont des émergences immanentes, enracinées dans des puissances relationnelles. L’articulation entre Espinoza, Simondon et les dispositions analytiques ouvre un espace théorique où l’on peut penser simultanément l’unité, le processus et la singularité. Elle constitue une ontologie triangulaire capable de rendre compte de la complexité du réel sans sacrifier ni la cohérence, ni le devenir, ni la précision.

Notes

1 Joseph Hubert Ngon Biram, Continuité naturelle, individuation et dispositions.
2 Joseph Hubert Ngon Biram, Ibid.

Bibliographie

Esfed, M. (2020). Super-Humeanism: The Canberra Plan for Physics. Dans D. Glick, G. Darby, & A. Marmodoro, The Foundation of Reality. Fundamentality, Space, and Time (pp. 125-138). Oxford: Oxford University Press.
Esfeld, M. (2008). Le réalisme scientifique et la métaphysique des sciences. Dans A. Barberousse, D. Bonnay, & M. Cozic, Précis de philosophie des sciences (pp. 141-170). Paris: Vuibert.
Esfeld, M. (2012). Ontic structural realism and the interpretation of quantum mechanics. European Journal for Philosophy of Science.
Esfeld, M. (2013). La nature modale des structures physiques selon le réalisme structural ontologique. Dans S. LeBihan, Précis de philosophie de la physique (pp. 324-340). Paris: Vuibert.
Esfeld, M. (2017). A proposal for a minimalist ontology. Synthese Springer.
Esfeld, M. (2020). La philosophie de l’esprit. Une introduction aux débats contemporains (éd. 3). Paris: Armand Colin.
Esfeld, M. (2021). Against levels of reality: the method of metaphysics and the argument for dualism. Dans M. Hemmo, S. Ioannidis, O. Shenker, & G. Vishne, Levels of reality in science and philosophy: re-examining the multi-level structure of reality. Cham: Springer.
Esfeld, M., & Lam, V. (2008). Moderate structural realism about space-time. Synthese 160, 27-46.
Esfeld, M., & Lam, V. (2011). Ontic structural realism as a metaphysics of objects. Dans A. B. Bokulich (dir.), Scientific structuralism (pp. 143-159). Dordrecht: Springer.
Esfeld, M., & Sachse, C. (2011). Conservative reductionism. New York: Routledge.
Espinoza, M. (1994). Théorie de l'intelligibilité. Toulouse: Éditions Universitaires du Sud.
Espinoza, M. (2014). Repenser le naturalisme. Paris: L'Harmattan.
Espinoza, M. (2017). La matière éternelle et ses harmonies éphémères. Paris: L'Harmattan.
Espinoza, M. (2022). La hiérarchie naturelle. Matière, vie, conscience et symbole. Paris: L'Harmattan.
Espinoza, M. (2024). L'épistémologie Pas à Pas. Paris: Ellipses.
Espinoza, M. (2025). L'énigme suprême : l'incompréhension de la continuité de la matière-puissance. Meer international magazine.
Montebello, P. (2006). Simondon et la question du mouvement. (P. U. France, Éd.) Revue philosophique de la France et de l'étranger, 279-297. Ngon Biram, J. H. (2025, Décembre 15). Continuité naturelle, individuation et dispositions. Meer. Simondon, G. (1989). L'individuation psychique et collective. Paris: Aubier.
Simondon, G. (1995). L'individu et sa genèse physico-biologique. Grenoble: Éditions Jérôme Millon.
Simondon, G. (2005 [1958]). L'individuation à la lumière des notions de forme et d'information. Grenoble: Millon.
Tiercelin, C. (2011). Le ciment des choses. Petit traité de métaphysique scientifique réaliste. Paris: Les Éditions d’Ithaque.
Tiercelin, C. (2017). Réalisme dispositionnel et lois de la nature. Dans J. M. Fleury & C. d. France (Éd.), Forces et dispositions. L'ontologie dynamiste de Leibniz à l'épreuve des débats contemporains. Paris: OpenEdition Books.