La galerie Peter Kilchmann est heureuse de présenter la première exposition personnelle en France de Didier William et sa seconde avec la galerie. Intitulée Lot bò D’lo A — expression en créole haïtien signifiant littéralement « de l’autre côté de l’eau » —, l’exposition présente treize peintures réalisées au cours de cette année. Cet ensemble est complété par une version de son installation emblématique Gesture to home (2024), initialement conçue pour la triennale Prospect.6, 2024 à La Nouvelle-Orléans, aux États-Unis, réunissant des éléments picturaux et sculpturaux au sein d’un environnement spatial complexe et immersif.

Né en 1983, Didier William émigre avec sa famille à Miami, aux États-Unis, à l’âge de six ans. Il y passe son enfance, son adolescence ainsi que sa scolarité, dans un environnement culturel qui marquera durablement son parcours personnel et artistique. En 2009, il obtient un Master of Fine Arts (MFA) en peinture et gravure à la Yale School of Art de New Haven, aux États-Unis. Aujourd’hui, il vit et travaille à Philadelphie avec sa famille. Il est actuellement professeur associé en pratiques élargies de l’estampe à la Mason Gross School of the Arts de l’Université Rutgers.

L’œuvre de William se distingue par la maîtrise avec laquelle il associe différentes techniques et matériaux. Ses créations se caractérisent par un riche vocabulaire formel, combinant fréquemment l’acrylique, l’encre et la sculpture sur panneau de bois. De la superposition de ces médiums naissent des espaces visuels denses, oscillant entre figuration, mémoire et ouverture narrative.

L’eau constitue le point de départ de ce nouveau projet. Elle évoque une distance à la fois physique et métaphysique: celle qui sépare ceux qui ont émigré de ceux qui sont restés, les lieux quittés de ceux qui sont désormais habités, les vivants de ceux qui les ont précédés. Mais l’eau n’est jamais seulement une frontière chez William. Elle est aussi un seuil, un passage, un espace de transformation et de métamorphose, capable de relier différents territoires comme différents états de l’existence. Cette ambivalence traverse l’exposition, où les paysages deviennent les lieux d’une mémoire en mouvement qui ne sont jamais qu’un simple décor. La terre est parfois représentée comme un corps : sa chair, sa peau, ses entrailles ou sa matière cérébrale affleurent à la surface des compositions, comme si l’artiste cherchait à en extraire la mémoire et à en sonder l’histoire. Plusieurs peintures sont ainsi organisées en deux niveaux : de vastes paysages se déploient dans leur partie supérieure, tandis qu’un autre monde apparaît sous ou à travers leur surface — figures immergées, racines mises à nu, strates de terre.

Les figures humaines qui peuplent les peintures de William évoquent parfois les Titans, saisies dans des gestes de résistance, de lutte, mais aussi d’étreinte, de soutien ou de construction. Le corps devient ainsi le lieu d’une interdépendance : il porte, s’accroche, protège et est lui-même porté. Dans l’œuvre Safe passage (188 × 132 cm), deux figures se tiennent l’une contre l’autre au milieu d’un paysage marécageux. Face à la possibilité d’un déplacement soudain et à la recherche d’un lieu où se sentir en sécurité, l’œuvre semble répondre à la question du refuge par l’étreinte. Une lumière qui émane de la partie inférieure de la composition vient éclairer cet espace de protection et de tendresse. Le marais, auquel William associe un sentiment de sécurité, fait écho aux paysages liés à ses origines et à la mémoire de ses ancêtres. Le paysage devient ainsi un lieu d’ancrage et de continuité.

Dans l'œuvre Y’ap jwenn nou ansanm (198 × 137 cm), deux figures s’étreignent étroitement, leur proximité exprimant la tendresse, l’intimité et la recherche de sécurité dans une situation incertaine. Face à l’immensité de l’eau, leur lien physique devient le centre émotionnel de l’œuvre. Le titre, qui signifie « Ils nous trouveront ensemble », renforce cette idée de solidarité et fait écho au contexte dans lequel l’artiste a pensé l’exposition. Face au climat politique américain et aux inquiétudes suscitées par l’hostilité envers les minorités, William s’interroge sur le déplacement, la sécurité et la possibilité de devoir quitter son foyer du jour au lendemain.

Cette relation entre l’eau, le corps et les mondes visibles et invisibles trouve un prolongement dans une conception plus spirituelle. Dans l'œuvre Moun D'lo (162.5 x 127 cm), une figure immergée jusqu’à la taille se tient au milieu de l’eau, tandis que de multiples bras et jambes descendent vers elle depuis les hauteurs. Ces membres désincarnés suggèrent la présence d’êtres appartenant à un autre royaume et transforment la surface de l’eau en un seuil entre le monde physique et celui des ancêtres. Le titre fait référence aux Moun D’lo, les esprits de l’eau du vaudou haïtien, inscrivant la scène dans une conception de l’eau comme espace de transformation, de relation et de passage.

Plusieurs peintures, parmi lesquelles La bassin (198 x 137 cm), Mirage (127 x 101.5 cm) et Witness: racin Ayiti (132 x 188 cm), prolongent les recherches menées par William autour des Bald Cypresses lors d’un voyage en Louisiane en 2023. Ces arbres, qui s’enracinent dans les zones humides et résistent à l’érosion et aux transformations du paysage, ont retenu l’attention de l’artiste pour leur capacité à inscrire dans le territoire une temporalité qui dépasse celle de l’existence humaine. L’artiste avait d’abord matérialisé cette recherche à travers son installation monumentale Gesture to home (2024), dans laquelle les formes des cyprès deviennent le point de départ de figures sculpturales à échelle humaine. Pour cet ensemble, William ne représente donc pas seulement un élément caractéristique du paysage louisianais : il s’intéresse à leur capacité à témoigner d’une histoire plus longue que celle des êtres humains, et à devenir les gardiens silencieux d’un territoire et de ses bouleversements.

À l’inverse, les œuvres Lorimer peak et melrose (198 × 137 cm) renvoient aux paysages qui entourent aujourd’hui l’artiste, des espaces dans lesquels il a trouvé sécurité et refuge. Dans l'œuvre Mwen reve lakay (« Je rêve de chez moi », 127 x 101.5 cm), c’est à nouveau la question du foyer qui est convoquée mais dans une forme fictionnelle. William représente la plage de Gelée, en Haïti, un lieu qu’il n’a pourtant jamais visité. Le paysage est recomposé à partir d’images, de récits et de projections mentales : une terre natale connue à travers l’imaginaire autant que par l’expérience. Une lumière diffuse s’étend dans la partie inférieure du tableau, donnant au paysage une qualité presque miragée et prolongeant l’idée d’un lieu rêvé presque utopique. Le foyer apparaît alors moins comme un territoire fixe que comme une construction de la mémoire, du désir et de la représentation. Cette exposition offre également à l’artiste l’occasion d’accorder une place nouvelle au portrait. Dans le tableau Granpè (76.5 × 56 cm), William représente son père en poursuivant sa réflexion sur les notions d’appartenance et de transmission à travers le sol et la terre. Dans ce portrait intime et psychologique, l’artiste explore les formes complexes que peut prendre la filiation. Si la relation entre le père et le fils est marquée par une certaine distance, leur lien se prolonge néanmoins à travers la génération suivante : devenu grand-père des enfants de l’artiste, le père demeure une figure présente dans cette histoire familiale. Le portrait semble ainsi faire émerger une forme de proximité affective qui ne repose pas nécessairement sur la relation directe, mais se tisse aussi à travers les liens qui unissent les générations.

Un second portrait, Respire (76.5 × 56 cm) témoigne d’une nouvelle recherche picturale chez l’artiste. William y brouille les repères spatiaux en intégrant une brume épaisse, motif que l’on retrouve dans plusieurs de ses œuvres récentes. Le sol et le ciel semblent s’entrechoquer jusqu’à se confondre, créant un espace dans lequel le personnage paraît littéralement privé d’air. Comme pris au piège de ce phénomène de fusion entre le sol et le ciel, il se trouve ainsi retenu dans un espace liminal, entre deux mondes. Parallèlement, William délaisse par endroits la gravure sur bois qui caractérisait jusqu’ici sa pratique au profit d’une application plus fluide, atmosphérique et éthérée de l’acrylique. Cette évolution ne renonce toutefois pas à la matérialité de la surface, que l’artiste continue à inciser et à sculpter. Les motifs d’yeux, devenus caractéristiques de sa peinture, instaurent un échange entre celui qui regarde et ce qui est regardé, faisant du spectateur un témoin : témoin de l’histoire, des transformations du paysage, mais aussi de sa propre position face à l’œuvre. Le regard devient ainsi une relation réciproque plutôt qu’une position unilatérale d’observation.

Avec Lot bò Dlo A, Didier William présente l’un de ses ensembles d’œuvres les plus aboutis à ce jour. À la fois profondément intime et d’une ampleur historique, l’exposition propose une réflexion sur les multiples significations du chez-soi et sur le pouvoir durable du paysage à porter une transmission et des récits à travers les générations. Ces peintures d’une grande profondeur émotionnelle nous rappellent que l’eau ne se contente pas de séparer les mondes : elle les relie.