It is freezing, but it is a good thing
to step outside again:
you can feel less alone in the night,
with lights on here and there
between the dark buildings and trees.
Your own among them, somewhere.
There must be thousands of people
in this city who are dying
to welcome you into their small bolted rooms,
to sit you down and tell you
what has happened to their lives.
And the night smells like snow.
Walking home, for a moment
you almost believe you could start again.
And an intense love rushes to your heart,
and hope. It's unendurable, unendurable.

(Franz Wright, East Boston, 1996)

Parallaxe Hotel. Le café du coin de la rue où on va toujours. Matthias marche à ma gauche, je m’adapte à son rythme. Les magasins sont des cubes embués, dehors il ne fait pas plus de 10 degrés et c’est encore trop chaud. Il pose sa main contre la vitre, se penche pour regarder à travers et parle de ce qu’on attendait en venant ici.

Il aimerait que le titre de l’exposition reflète ça. Pas seulement son travail mais aussi l’environnement dans lequel celuici a pris vie. Je crois qu’il a peur du conditionnement, que ce qu’il produit n’existe plus que d’une manière flottante, sans racines et sans branches, juste un tronc. C’est ce qu’il se passe quand on oublie les circonstances dans lesquelles une œuvre a été créée. Je ne me serais jamais intéressé à l’art si cela ne concernait pas l’artiste. M. évoque ses « complices spirituels », une expression que je l’entends fréquemment utiliser pour désigner les artistes qui l’inspirent : Joseph Cornell avant tout, puis Curtis Cuffie et Isa Genzken qui travaillent à partir de ce qu’ils et elles voient dans la rue. Mais aussi des assemblagistes californiens comme Bruce Conner et, également, celles et ceux qui s’intéressent aux habitants et à la ville dans sa morphologie, Gordon Matta-Clark ou Gregor Schneider par exemple.

En traversant les mêmes rues que j’avais traversées seule la veille, je me demande si la ville m’a changée. Je lui en veux, par moments, d’avancer sans moi. Je l’observe détruire et reconstruire à toute vitesse, raser les bâtiments où j’ai vécu, déplacer les gens, fermer les bars où j’ai dansé avec des inconnus. Connaît-elle seulement mon nom? Cities are authentic and there is no present.

Comprendre où on est dans l’espace, où on se situe de manière sensorielle. Matthias parle souvent de ça : s’inscrire dans la ville, dans l’espace urbain. En ramassant des objets dans les lieux qu’il visite, il se demande parfois où est sa place, si tant est qu’elle existe, au milieu des architectures.

Le gant et la mitaine sont ceux qu’il portait quand il travaillait dans un hangar à Aubervilliers. Toutes les pièces réalisées là-bas y sont aussi nées, avec des matériaux trouvés sur place. À l’époque, il n’avait ni thune, ni atelier, et il se demandait où créer et surtout comment, avec quoi? M. travaillait de nuit et s’éclairait à la lumière de ses pièces au fur et à mesure de leur construction. Surtout ne pas se faire repérer, rester discret, mais ne jamais s’arrêter de travailler. La nuit était un moment d’intimité, de silence, mais aussi l’intervalle de temps où la luminosité est plus facile à comprendre, à apprivoiser. Cette nuit ressemble à celles d’avant.

Est-ce que tu es né de la ville ou est-elle née de toi ? Je m’imagine ce qu’on serait devenus si on était restés là-bas. Si je suis à peu près certaine que le quotidien aurait été plus douloureux, je continue de penser que, peut-être, nous aurions pu être plus heureux.

Une main est coincée entre deux vitres transparentes. Il arrive un moment où, bloqués quelque part, il nous faut découvrir des interstices pour s’épanouir. C’est une question de survie, paraît-il. Dans une ville où se « faire sa place » est devenu un rêve commun à trop de monde, M. trouve des recoins de liberté au sein même de lieux désertés. Je me dis parfois que ces lieux abandonnés ont trouvé en lui un refuge, et réciproquement. Que c’est de cette manière que Matthias est devenu un artiste de la ville et qu’elle l’utilise maintenant pour s’exprimer à travers lui. Si on peut voir de l’autre côté d’une porte fermée, continue-t-elle vraiment de faire barrage ? Parfois, je sens la ville me traverser.

toujours là (prehesion of the distant past) et inversion (miroir bohème) se font face. L’utilisation d’une vitre transparente en verre et d’un miroir rappelle la salle de bain, un lieu commun mais intime, où l’on se met à nu. En observant mon reflet dans le petit miroir rectangulaire, je me souviens de toutes les salles de bain de cette ville dans lesquelles j’ai dit à des gens que je les aimais pour la première fois. Il devait y avoir quelque chose d’étrange qui flottait dans l’air ce jour-là. Dans mes souvenirs, c’était un sentiment de sécurité, de certitude, que je n’ai ressenti qu’épisodiquement et dont la ville semble m’avoir privée aujourd’hui.

M. me raconte qu’à l’époque où il a conçu cette pièce, il pouvait voir son visage prendre la forme d’un hangar à force d’y passer ses nuits. Il me dit que ce n’est pas la première fois que son visage se confond avec un bâtiment où il a passé du temps. Self-observing-Paris.

Matthias travaille à partir de cette ville depuis sept ans. La série de « vues parisiennes » repose sur un ensemble de cadres et de photos trouvés dans un hôtel abandonné proche de la rue de Paris aux Lilas. Il compose à partir des clichés de la ville et repense à l’imaginaire romantique qu’il avait en montant à la capitale. Dans ces assemblages, il intègre également des photos du chantier derrière chez lui, des éléments en acier soudé, peint et poli, qui rappellent les réseaux électriques et autres flux d’énergie, ainsi que des balles lumineuses coulées dans du caoutchouc contenant des rebuts d’atelier, faisant écho au quotidien de l’artiste dans son lieu de travail. À l’image de la ville et des différents regards que l’on pose sur elle, dévoilant au fur et à mesure de nouvelles couches de compréhension, les assemblages de Matthias s’épaississent et se chargent de strates multiples. Sa pratique n’est pas solitaire : plusieurs matériaux des pièces présentées dans l’exposition proviennent de lieux où d’autres ont éprouvé leur existence, comme la Villa Schacher, un manoir aujourd’hui abandonné mais ayant appartenu auparavant au médailleur Albert de Jaeger. M. travaille en relation avec des histoires passées et entre, de cette manière, en dialogue avec d’autres vécus et différentes époques.

Parisian darkness. Matthias et moi marchons toujours côte à côte et la nuit commence à tomber. Récemment, j’ai trouvé que cette ville m’avait empêchée, plus qu’elle ne m’avait permise. Je ne lui en veux pas. Si je me surprends à trop y penser, je pars voir les lumières qu’elle m’offre. Peu importe que j’en vaille la peine, la ville me traite comme elle le souhaite et je continue de lui faire confiance quand elle me traverse. Car si je la laisse détenir mes fantômes, c’est que j’espère encore qu’elle porte en elle l’espoir que j’avais le jour où je suis arrivée ici.

Je reconnais les gens à qui la ville a laissé des cicatrices car ce sont souvent ceux qui en parlent le mieux. Pour eux comme pour nous, le temps est élastique et son ombre survit à tout, même au manque de lumière.

(Texte par Romane Constant)