La Galerie Peter Kilchmann est ravie de présenter la sixième exposition personnelle consacrée à Melanie Smith (née en 1965 à Poole, Royaume-Uni ; vit et travaille au Mexique). An age of liberty when the world had been possible marque deux décennies de collaboration avec l’artiste qui sera montrée pour la toute première fois à l’adresse parisienne de la galerie.

Artiste pluridisciplinaire dont les expositions ne manquent jamais d’explorer simultanément le dessin, la peinture, le film performatif, voire l’installation, Smith aime puiser parmi les champs vastes de la peinture et de l’histoire de l’art pour les enchevêtrer aussi dans des images en mouvement. Parmi ses œuvres les plus récentes, l’artiste examine l’impact de l’extractivisme sur des écosystèmes et des environnements spécifiques en Amérique latine. Ses recherches, d’une nature presque anthropologique, la conduisent à observer des territoires où se manifestent de multiples menaces : qu’il s’agisse de la disparition de certaines espèces ou des usages, des traditions qui se développaient à leur contact, s’épanouissaient en leur présence.

Melanie Smith révèle et affirme simultanément comme un territoire est un espace aux équilibres fragiles et comme les conditions d’existence de toutes les espèces qui le peuple (humaines, animales ou végétales) sont la garantie ou l’empêchement selon, d’un épanouissement, d’un enrichissement.

« Il fut un temps où je pensais beaucoup aux axolotls. J'allais les voir à l'aquarium du Jardin des Plantes et passais des heures à les observer, à regarder leur immobilité, leurs mouvements sombres. Maintenant, je suis un axolotl. » Ainsi commence le récit de Julio Cortázar, qui imagine, non sans terreur face l'immobilité de ces amphibiens, la métamorphose ou la transmutation de son narrateur, peut-être le lecteur lui-même, en l'un d'entre eux. Pour ses Estudios de ajolote 2014-2025 (Études sur l'axolotl 2014-2025), l'artiste anglo-mexicaine Melanie Smith se consacre à éditer et mélanger, couper et coller, écrire et réécrire l'histoire de Cortázar, ainsi qu'à peindre, dessiner et enregistrer des axolotls, les superposant les uns aux autres, rendant les distinctions et les séparations entre nous et eux de plus en plus ambiguës. Pour ce projet parisien, Smith reformule Cortázar pour lancer une énigme, peut-être aussi un présage : « Une ère de liberté où le monde avait été possible ».

Sont réunies ici une dizaine de peintures inédites au format intimiste intitulées Axolotl, créées spécialement pour l’exposition, ainsi que de nombreuses œuvres sur papier en deux ensembles les Meditation drawings (2024, aquarelle sur papier) déjà exposés au Museo de Arte de Zapopan (Mexico) et les Animation drawings (2025, formats multiples, aquarelle sur papier). Ces oeuvres se déploient comme une constellation d’indices guidant le spectateur vers le salon où est projeté le dernier film réalisé par Melanie Smith : Axolotl.

La nouvelle fantastique Axolotl (1956) de l’écrivain argentin Julio Cortázar (1914–1984) est donc le point de départ du projet que Smith élabore autour de cette curieuse salamandre qu’elle surveille, ainsi que Cortázar, depuis la Ménagerie du Jardin des Plantes. L’axolotl (Ambystoma mexicanum) est une espèce originaire de la vallée de Mexico en voie d’extinction : moins d’un millier d’individus subsisteraient aujourd’hui à l’état sauvage tandis que des millions vivent en captivité. Divinité, amulette et énigme autrefois, l’axolotl compte parmi les animaux les plus étudiés aujourd’hui pour ses capacités de régénération et de métamorphose extraordinaires. Depuis 2014, “Smith est intriguée par les axolotls en tant que surface. En tant que champ de négociation entre les membranes, pour leur intérieur et leur extérieur, à de multiples échelles; ils sont un écran où se projeter et inévitablement dissimuler toute identité”. Et l’artiste de soustraire une imagerie scientifique et touristique à son protagoniste, pour lui offrir une iconographie poétique, voire politique. Flottant désormais librement dans un espace autrement naturel, le spectateur ne sait plus bien à quelle temporalité rattacher ces images. Sont-elles examinées? Sont-elles fantasmées ? Toujours figuratives, même lorsqu’elles semblent abstraites, les peintures de Smith embrassent l’infinité de mystères et de révélations qui pourraient être dissimulés dans une si petite créature. Celle-ci sait cependant bien aussi nous dominer, notamment lorsqu’elle s’abandonne à des chorégraphies hypnotiques dont le spectacle envoûtant captive et capture le regardeur.

Comme il va du récit de Cortazar, les oeuvres de Melanie Smith proposent à son public de s’éprouver tant et si bien dans la contemplation de l’animal qu’il pourrait radicalement s’y substituer. Et n’est-ce pas là la condition sine qua none au respect et à la préservation ? Sûrement des qualités qui ne s’expriment pas dans une observation songeuse mais exigent une sorte d’incarnation dévouée. Puisque l’infiment petit, l’espèce la plus curieuse, peut bien contenir un monde des possibles.