ŒuVreS réCEnteS est la première exposition personnelle de Jutta Koether à la Galerie Chantal Crousel. Réunissant un nouvel ensemble d’œuvres, l’exposition marque un retour à Paris, où l’artiste a vécu quelques mois au début des années 1990, et revisite certaines des références artistiques et littéraires qui ont façonné sa pratique.

Dans son travail, Jutta Koether puise dans un vaste répertoire de références à l’histoire de la peinture, en réinterprétant notamment les œuvres d’artistes tels que Cy Twombly, Frank Auerbach, Cézanne et Alberto Giacometti. L’appropriation ne relève pas simplement de la citation ou de l’hommage au passé, mais constitue une demarche permettant de mettre en relation des images issues de différentes époques et de sources parfois éloignées. À travers ce processus, l’histoire de la peinture n’est pas envisagée comme un héritage figé à préserver, mais comme un champ vivant, susceptible d’être questionné, transformé et élargi.

Conçues pour être expérimentées, les œuvres se révèlent progressivement dans l’espace. Le regard erre à leur surface, s’arrête sur un fragment d’écriture, suit un détail et établit des rapprochements inattendus. Références littéraires, associations musicales et images photographiques émergent et s’entrelacent, ouvrant de multiples parcours à travers les peintures. Regarder devient, selon les mots de l’artiste, une sorte de « chasse spirituelle », en écho au titre d’un texte apocryphe attribué à Rimbaud. Les formats du diptyque et du triptyque permettent à ces relations de se déployer à la manière d’une composition musicale, les images se répondant d’un panneau à l’autre.

WiCkeD ChArM, la grande peinture qui accueille les visiteurs, rassemble nombre de ces préoccupations et fonctionne comme une sorte de manifeste méthodologique. Une figure androgyne aux yeux bleus émerge d’un réseau complexe de gestes, de nuances de rouge et de rose, de fragments d’écriture, de rubans, de pommes et de fleurs. La peinture met en relation deux images en apparence éloignées : un autoportrait de Francesca Woodman, dans lequel l’artiste est assise sur une chaise, le visage dissimulé sous ses longs cheveux et un miroir placé entre ses jambes, et un portrait d’Arthur Rimbaud réalisé par Frank Auerbach. Aucune des deux images ne demeure pleinement reconnaissable ; toutes deux persistent sous les couches de peinture et d’écriture, transformées mais encore perceptibles. À proximité, HoLDiNg, une peinture intégrant un rideau rouge — motif récurrent dans l’œuvre de Jutta Koether depuis 1987 — introduit une autre dimension à cette exploration de la peinture, en évoquant ses propres conditions d’apparition : une surface qui révèle autant qu’elle dissimule, ouvrant la possibilité d’une image tout en en retenant la pleine révélation.

L’inscription « Chair de fleur », qui apparaît dans WiCkeD ChArM et dans d’autres œuvres, évoque l’entrelacement de la nature, de la sensualité et du corps chez Rimbaud, notamment dans Soleil et chair et Les réparties de Nina. Tout au long de l’exposition, le désir prend forme dans le jeu entre les corps, les mots et les couleurs. Les rouges et les roses récurrents intensifient cette atmosphère sensuelle, tandis que les fleurs occupent une place centrale dans les grands triptyques ChAiR dE fLEuR et NoURiR sA ViE, tous deux dominés par la forme d’une fleur gigantesque. Sensuels et presque débordants, ils font du désir une force qui s’étend sur la toile sans jamais se fixer dans une forme définitive. Leur exubérance trouve un contrepoint dans une petite peinture noire en forme de fleur, dont la surface dense, stratifiée et brillante prolonge l’exploration du noir comme force expressive, développée par l'artiste au fil des années dans un ensemble plus vaste d’œuvres. Loin de suggérer une absence d’images, le noir devient un espace d’intensité, qui attire l’attention sur la présence matérielle de l’œuvre et sur l’acte physique de peindre lui-même.

La pomme constitue un autre motif récurrent, associé au désir et à la tentation. Dans l’exposition, les pommes se multiplient au sein du triptyque trAnSBoRDeUSeS. S’appuyant sur des références à l’histoire de l’art, notamment les natures mortes de Cézanne et une peinture de jeunesse d’Alberto Giacometti représentant des pommes disposées sur un tabouret, le fruit passe du statut d’objet isolé à celui d’élément pictural récurrent. La « Pink lady » devient un point autour duquel les significations s’accumulent et se dispersent ; répétée à la surface de la toile, la pomme acquiert une qualité rythmique, presque musicale.

Le fruit de la tentation réapparaît dans AmOuR dE loiN, ponctuant le rideau suspendu au-dessus d’une figure masculine allongée dans une posture de repos. La peinture s’inspire d’une photographie de Pierre Bonnard posant en odalisque dans l’atelier d’Henri Matisse, à Nice, en 1929. En retravaillant cette image, l’œuvre déplace les conventions de genre associées à l’odalisque féminine, figure depuis longtemps liée à la tradition orientaliste dans l’art occidental. La figure allongée, évoquant également l’iconographie de la Déposition du Christ, introduise une note de vulnérabilité à la sensualité de la scène.

Les mots reviennent à la surface des peintures, étant à la fois vecteurs de sens et gestes visuels à la fois vecteurs de sens et gestes visuels. « Art lives on », une inscription apparaissant dans une autre œuvre, fait référence au slogan qui accueille les visiteurs à l’entrée du Metropolitan Museum of Art, que Jutta Koether a fréquenté semaine après semaine au fil des années, retrouvant les mêmes peintures à travers des perspectives sans cesse renouvelées. Dans ŒuVreS réCEnteS, cette phrase affirme la capacité des images à survivre à leurs créateurs, à traverser les époques et les contextes, et à réapparaître sous des formes transformées. L’histoire de l’art demeure ouverte, se modifiant au gré de chaque rencontre et de chaque nouvelle manière de regarder. Peut-être est-ce finalement ce que ces peintures nous invitent à faire : non pas les déchiffrer, mais poursuivre notre chemin, suivre des rapprochements inattendus et laisser les significations émerger.