Dans mes travaux récents1, l’ontologie structurale-dispositionnelle a été présentée comme le point de convergence de trois traditions métaphysiques : le naturalisme universel de Miguel Espinoza, le réalisme structural ontologique modéré issu de la philosophie de Michael Esfeld, et l’ontogenèse du préindividuel formulée par Gilbert Simondon. De Simondon, ces travaux reprennent l’idée d’un champ préindividuel métastable et d’une individuation conçue comme résolution locale de tensions, sans épuisement des potentiels (Simondon, 2005). D’Esfeld, ils retiennent la possibilité de penser le réel comme un ordre de puissances et de dispositions nomologiquement structurées (Esfeld, 2009). Cette double filiation a été présentée sur le mode d’une convergence naturelle. Or, une lecture critique2 permet de relever qu’il existe entre ces deux héritages une tension de fond que la synthèse ne peut présupposer mais doit travailler.
Chez Esfeld, la modalité des structures est explicitement pensée en termes de nécessité nomologique et de pouvoirs causaux fondamentaux. Les structures sont des réseaux de relations physiques qui imposent des connexions nécessaires dans la nature et fixent les lois : leur « essence » est d’être des pouvoirs. Même lorsque Michael Esfeld insiste sur le fait que ces structures sont concrètes (intrication, métrique gravitationnelle) et qu’elles produisent des phénomènes observables, il ne thématise pas leur transformation interne comme processus d’individuation, mais leur rôle de support stable et de source de lois. Chez Simondon, en revanche, le préindividuel n’est pas un schème de contraintes nomologiques, mais une réalité « sursaturée » de potentiels, intrinsèquement métastable et processuelle. Il est défini précisément par sa capacité à se résoudre en individuations successives, à se réorganiser en fonction des incompatibilités internes qu’il porte, et à ne jamais se fermer en totalité. La temporalité et l’historicité ne viennent pas par la suite s’ajouter à la structure ; elles sont la manière d’être du préindividuel lui-même.
Pour formuler cette divergence plus précisément, on pourrait dire ce qui suit :
Esfeld pense le « modal » comme nécessité structurale des lois et des pouvoirs ; la structure modale est ce qui garantit que toute différence ontologique fait, en principe, une différence causale.
Simondon pense le « préindividuel » comme réserve de potentiel et de différenciation, où la modalité se joue dans la capacité à engendrer toujours d’autres individuations, à se reconfigurer, à excéder chaque individu formé.
Ce sont deux conceptions de la modalité qui ne se contredisent pas logiquement, mais qui ne se rencontrent pas spontanément : Esfeld ferme l’espace des mondes possibles en assurant l’univocité des lois, là où Simondon ouvre l’espace des devenirs possibles en faisant de l’individuation l’opération même de l’être. Autrement dit, parler d’architecture de puissances fixant les lois chez Esfeld et d’un préindividuel qui déborde chez Simondon, c’est repérer deux régimes de modalité : l’un axé sur la nécessité et la fixité des connexions, l’autre sur la plasticité, la transformation et la réserve de possibles non actualisés.
Le but de cet article est de rendre cette tension explicite et de montrer que la temporalisation de la structure modale par l’ontogenèse simondonienne constitue précisément le cœur spéculatif d’une ontologie structurale-dispositionnelle. L’argument se déploiera en quatre mouvements. La section 1 présentera d’abord le réalisme structural modal d’Esfeld, en montrant comment il permet de penser les lois de la nature comme l’expression de structures de puissances, mais aussi pourquoi cette conception tend à privilégier la stabilité des relations nomologiques. La section 2 examinera ensuite l’ontogenèse simondonienne du préindividuel, de la métastabilité et de la transduction, afin de dégager une conception plus génétique et processuelle de la structure. La section 3 confrontera explicitement ces deux cadres en faisant apparaître leur tension centrale : la structure doit-elle être comprise comme condition première de stabilité ou comme résultat provisoire d’une individuation ? Enfin, la section 4 proposera une reformulation positive de l’ontologie structurale-dispositionnelle processuelle, en montrant comment elle peut articuler préindividuel, structure et individu sans réduire la genèse à la loi ni la loi à l’indétermination.
1. Esfeld : structure modale et stabilisation des possibles
1.1. Le réalisme structural en contexte
Le réalisme structural s’inscrit dans l’histoire du réalisme scientifique comme une réponse au problème du changement théorique. La difficulté est la suivante : si les sciences changent profondément de concepts, d’entités et de cadres explicatifs, que peut encore signifier l’idée selon laquelle elles décrivent le réel ? Le réalisme scientifique classique tend à répondre que les entités théoriques postulées par les meilleures théories existent réellement ; l’antiréalisme soutient au contraire que le succès empirique d’une théorie ne suffit pas à garantir l’existence de ses entités. Le réalisme structural propose une voie intermédiaire : ce qui survit le mieux aux révolutions scientifiques n’est pas nécessairement l’inventaire des objets postulés, mais la forme relationnelle ou mathématique des théories, c’est-à-dire l’organisation des dépendances entre phénomènes.
Ses racines sont souvent rattachées à Poincaré, pour qui les théories scientifiques peuvent être abandonnées tout en conservant certaines relations mathématiques ou structurales entre les phénomènes (Poincaré, 1905). Russell en propose ensuite une version épistémologique : la physique ne donnerait pas accès à la nature intrinsèque de la matière, mais à sa structure relationnelle (Russell, 1927). Worrall reformule cette intuition à la fin du XXe siècle comme une voie médiane entre réalisme scientifique classique et antiréalisme : même lorsque les entités théoriques changent, une partie de la structure mathématique des théories peut être préservée à travers les révolutions scientifiques (Worrall, 1989).
Mais, il faut alors distinguer deux thèses ici. Le réalisme structural épistémique affirme seulement que notre connaissance du monde est structurale : nous connaissons les relations, les équations, les invariants et les dépendances, mais non la nature intrinsèque des choses qui les portent. Le réalisme structural ontique va plus loin : il soutient que la structure n’est pas seulement ce que nous pouvons connaître du réel, mais ce qui constitue le réel lui-même à son niveau fondamental. Il ne se contente plus de limiter notre connaissance à la structure, mais affirme que la structure elle-même est ontologiquement première (Ladyman, 1998). Dans cette seconde version, les objets ne sont plus des substances dotées d’une identité intrinsèque préalable ; ils sont compris à partir de leur place dans un réseau de relations.
Cette dernière orientation a été développée de manière décisive par James Ladyman et Steven French, notamment dans leur défense du réalisme structural ontique appliqué à la physique quantique (French et Ladyman, 2003 ; French et Ladyman, 2011), puis systématisée par Ladyman, Ross, Spurrett et Collier dans le cadre d’une métaphysique naturalisée (Ladyman et al., 2007). C’est dans ce contexte qu’Esfeld inscrit son réalisme structural modéré : il s’éloigne du caractère éliminativiste de cette orientation en conservant les objets, mais les comprend comme des points d’ancrage dans un réseau de relations physiques, sans identité intrinsèque indépendante de ce réseau (Esfeld, 2004). Le qualificatif « modéré » est donc essentiel : Esfeld ne défend pas une ontologie de relations pures où les objets disparaîtraient entièrement ; il soutient plutôt que les objets n’ont de consistance ontologique qu’en tant qu’ils sont insérés dans des structures relationnelles primitives.
L’originalité d’Esfeld consiste ensuite à donner à cette ontologie structurale une portée modale et dispositionnelle. Les structures fondamentales ne sont pas de simples configurations descriptives, ni de simples instruments de représentation scientifique : elles sont des réseaux de puissances qui fixent l’espace de ce qui est réellement possible pour les systèmes physiques (Esfeld, 2009). Les lois de la nature ne flottent donc pas au-dessus des phénomènes ; elles expriment la nature même des structures de puissances. De ce point de vue, une différence structurale doit produire, en principe, une différence causale ou empirique. Le réalisme structural devient ainsi une métaphysique des dépendances : il ne dit pas seulement que les choses sont reliées, mais que les relations fondamentales déterminent ce que les choses peuvent faire.
Cette précision est décisive pour l’argument du présent article. Chez Esfeld, la structure n’est pas seulement un schème formel permettant de sauver la continuité du savoir scientifique ; elle possède une épaisseur ontologique et modale. Elle est ontologique parce qu’elle constitue le mode d’être fondamental des entités physiques ; elle est modale parce qu’elle délimite les possibilités réelles et les impossibilités réelles d’un domaine. C’est pourquoi le réalisme structural modéré d’Esfeld prépare déjà la question de la stabilisation des possibles : les relations primitives ne sont pas de simples connexions factuelles, mais des dépendances qui portent une nécessité nomologique.
Le contexte privilégié de cette thèse est la physique contemporaine, notamment la mécanique quantique. Les phénomènes d’intrication et l’indiscernabilité des particules élémentaires rendent difficile une ontologie fondée sur des objets possédant chacun une identité intrinsèque. Les corrélations quantiques ne se laissent pas réduire à des propriétés locales appartenant à des particules séparées ; elles semblent plutôt manifester une structure globale de dépendance. De même, l’indiscernabilité des particules suggère que ce qui importe n’est pas une individualité substantielle, mais le mode d’occupation d’un état ou d’une structure.
Le réalisme structural modale tire de ce contexte une conséquence métaphysique : les relations physiques ne sont pas seulement des relations entre choses, mais les conditions mêmes sous lesquelles des choses peuvent être distinguées, corrélées et décrites. La structure d’intrication, par exemple, peut être comprise comme une puissance globale pour produire certaines corrélations de mesure. La non-localité devient alors l’indice d’un patron de dépendance modale qui excède le modèle classique d’interactions localisées entre objets indépendants.
1.2. Temporisation minimale, stabilité maximale
Le point décisif, pour la suite de l’argument, tient à la manière dont cette ontologie traite le temps. Même si la structure est dite « modale », elle demeure, dans la plupart de ses formulations, relativement stable : les lois et les relations de dépendance sont supposées valoir de manière invariante pour le domaine considéré. La temporalité intervient alors principalement comme évolution de systèmes dans un espace de lois déjà fixé, et non comme transformation de la structure elle-même.
Cette stabilité n’est pas un défaut accidentel du modèle : elle en constitue la force explicative. Le réalisme structural modal permet de comprendre pourquoi les régularités physiques ne sont pas de simples habitudes de la nature, mais l’expression d’un ordre de dépendances nécessaires. Dans « Causal realism », Esfeld affirme explicitement : « les lois de la nature surviennent sur les propriétés en révélant ce que les propriétés peuvent faire en étant certains pouvoirs » (2011). Il fournit ainsi une réponse robuste au problème du statut des lois : les lois ne sont pas ajoutées au monde de l’extérieur, elles expriment la nature même des structures de puissance.
Dans le même article, notre auteur montre que les propriétés catégoriques (humiennes) impliquent une « essence primitive » (quiddité) indépendante de tout rôle causal, ce qui oblige à reconnaître des mondes ontologiquement différents bien qu'indiscernables — une inflation de mondes possibles sans justification. La théorie causale des propriétés ferme cet espace inflationniste en identifiant l'essence d'une propriété à son rôle causal. Ainsi, la « fermeture des possibles » chez Esfeld n'est pas un défaut accidentel, mais une conséquence délibérée et motivée d'une ontologie parcimonieuse.
Mais c’est précisément ce point qui fait apparaître une limite qui donne tout son sens au présent article. Si la structure modale fixe l’espace des possibles, comment penser l’émergence de nouvelles structures ? Si les lois expriment la nature stable des puissances, comment comprendre la genèse de ces régimes de stabilité ? Le réalisme structural modal décrit avec précision un ordre de contraintes, mais il laisse relativement indéterminée la question de l’individuation de cet ordre.
On le voit, c’est ici que la confrontation avec Simondon devient nécessaire. L’ontogenèse préindividuelle ne nie pas la réalité des structures, mais elle demande de les penser comme des résultats provisoires d’opérations d’individuation. La section suivante examinera donc le préindividuel, la métastabilité et la transduction comme autant de concepts capables de déplacer la structure modale vers une ontologie plus génétique et processuelle.
2. Simondon : préindividuel, métastabilité et transduction
2.1. Ontologie génétique et champ préindividuel
La pensée de Simondon opère un déplacement décisif : elle ne demande plus d’abord ce qu’est un individu, mais comment un individu advient. L’individu constitué cesse d’être le point de départ de l’ontologie ; il devient le résultat provisoire d’une opération d’individuation (Simondon, 2005). Cette inversion est capitale pour le présent article, car elle introduit dans l’être une dimension génétique que le réalisme structural modal tend à laisser au second plan. Là où une ontologie classique prend l’individu comme unité première, Simondon cherche le régime de réalité antérieur à l’individu, non pas comme une substance cachée, mais comme un champ de tensions, de potentiels et d’incompatibilités internes.
Le préindividuel désigne précisément ce régime de réalité. Il ne correspond ni à un chaos indéterminé, ni à une simple absence de forme. Il est au contraire une réalité positivement chargée : un excès de potentiels réels qui ne sont pas encore distribués en propriétés d’un individu déterminé (Simondon, 2005). L’individu n’épuise donc jamais le préindividuel dont il procède ; il en actualise seulement une partie, en stabilisant localement certaines tensions. C’est pourquoi l’individuation n’est pas une fabrication de l’individu à partir d’une matière passive, mais une résolution partielle d’un problème ontologique porté par le champ préindividuel lui-même.
Cette thèse permet de comprendre pourquoi Simondon refuse les deux grands modèles traditionnels de l’individuation : le substantialisme, qui suppose un individu déjà donné dans son principe, et l’hylémorphisme, qui explique l’individu par l’imposition d’une forme à une matière. Dans les deux cas, l’opération d’individuation est pensée à partir de ses termes déjà constitués. Simondon inverse cette perspective : la forme, la matière, l’individu et le milieu sont eux-mêmes les résultats d’une opération plus originaire. L’ontologie devient alors ontogenèse : elle porte sur l’être en tant qu’il se déphase, se résout et se prolonge dans des formes toujours partielles.
Le point essentiel, pour le dialogue avec Esfeld, est que le préindividuel n’est pas seulement une réserve abstraite de possibilités. Il est une réalité modale au sens fort : il contient des puissances de transformation, mais ces puissances ne se présentent pas encore comme des lois stabilisées. Elles existent comme tensions, incompatibilités, gradients et potentiels susceptibles de donner lieu à plusieurs individuations possibles. La modalité simondonienne n’est donc pas d’abord celle de la nécessité nomologique ; elle est celle d’un devenir ouvert, orienté par des tensions réelles mais non entièrement prédéterminé par une structure fixe.
2.2. Métastabilité, relation et acte d’individuation
La notion de métastabilité donne à cette ontologie génétique sa précision décisive. Un système métastable n’est pas simplement instable ; il n’est pas non plus en équilibre stable. Il est dans un état riche en énergie potentielle, capable de se transformer lorsqu’une singularité, une information ou une perturbation déclenche une réorganisation (Simondon, 2005). La métastabilité permet ainsi de penser un ordre qui n’est pas encore une structure fermée, mais qui n’est pas non plus une indétermination pure.
Une structure, au sens simondonien, n’est donc jamais une simple configuration stable de relations. Elle est l’effet transitoire d’un processus de transduction, c’est-à-dire d’une opération par laquelle une résolution locale se propage de proche en proche et transforme le champ dans lequel elle apparaît (Simondon, 2005). L’exemple classique de la cristallisation est éclairant : un germe cristallin ne se contente pas d’ajouter une forme extérieure à une matière amorphe ; il organise progressivement un milieu sursaturé, en faisant communiquer une singularité initiale avec un champ de potentiels. L’individu cristallin et son milieu associé se constituent ensemble dans l’opération.
La relation occupe alors une place ontologique première. Elle n’est pas un lien secondaire entre des termes déjà constitués ; elle est l’opération même par laquelle les termes apparaissent. Individu et milieu ne précèdent pas leur relation : ils se co-individuent. Cette thèse est décisive pour comprendre pourquoi Simondon peut dire, en un sens fort, que l’individu n’est pas simplement un être mais un acte. Il est une phase d’un processus, une résolution locale et provisoire, et non une substance close sur elle-même.
Cette conception a deux conséquences directes pour l’argument général. Premièrement, elle oblige à temporaliser la structure : une structure n’est plus seulement un réseau de dépendances valant selon des lois, mais le résultat provisoire d’une individuation qui a stabilisé certains rapports sans supprimer les potentiels qui les excèdent. Deuxièmement, elle transforme la notion de disposition : une puissance n’est pas seulement une capacité causale attachée à une structure déjà donnée ; elle est aussi une réserve de transformations inscrite dans un champ préindividuel qui peut produire de nouvelles structures. La modalité devient ainsi génétique : elle concerne la production des formes autant que leur comportement sous des lois.
On voit alors se préciser l’écart avec Esfeld. Chez Esfeld, la structure modale stabilise l’espace des possibles en l’ordonnant selon des relations nomologiques. Chez Simondon, le préindividuel ouvre l’espace des possibles en conservant une charge de réalité non encore individuée. La structure n’est pas niée ; elle est replacée dans une dynamique d’individuation. Ce déplacement permet de préparer la section suivante : la question n’est plus seulement de savoir si les structures sont réelles, mais si leur réalité doit être pensée comme stabilité première ou comme stabilisation issue d’un champ métastable.
3. Tension conceptuelle : structure modale vs ontogenèse métastable
La tension entre Esfeld et Simondon constitue le cœur théorique de l’article. Elle ne relève pas d’un simple ajustement terminologique, mais d’un conflit possible entre deux manières de penser la modalité. Chez Esfeld, la modalité désigne principalement l’ordre nécessaire des structures et des lois (Esfeld, 2009) ; chez Simondon, elle renvoie à la charge de possibles contenue dans un champ préindividuel métastable (Simondon, 2005). Il faut donc déterminer si ces deux régimes peuvent être articulés sans réduire l’un à l’autre.
3.1. Une incompatibilité apparente
L’incompatibilité apparaît dès que l’on prend au sérieux la fonction respective des deux concepts centraux : la structure modale et le préindividuel. La première vise à stabiliser l’espace des possibles en montrant que les lois ne sont pas de simples régularités contingentes, mais l’expression de puissances structurées. Le second vise au contraire à penser la genèse des formes à partir d’un excès de potentiels non encore individués.
Pris à la lettre, le réalisme structural modale et l’ontogenèse simondonienne semblent relever de régimes ontologiques distincts. D’un côté, on trouve un réseau nomologique de puissances dont la fonction principale est de stabiliser l’espace des possibles en le soumettant à des dépendances nécessaires. De l’autre, on trouve un champ préindividuel dont la fonction est de rendre compte du surgissement de nouvelles formes par résolution de tensions. Dans le premier cas, la structure apparaît comme condition de stabilité ; dans le second, elle apparaît comme effet provisoire d’un processus d’individuation.
Une lecture immédiate pourrait alors conclure à l’hétérogénéité des deux cadres.
Selon cette lecture, la structure modale esfeldienne n’a pas de place pour un préindividuel surabondant, car elle tend à penser les puissances à partir d’un ordre de lois déjà constitué. Inversement, l’ontogenèse simondonienne n’a pas besoin, en première analyse, d’un réalisme structural élaboré pour rendre compte des lois physiques : elle s’intéresse moins à la détermination nomologique qu’à la genèse des individus, des milieux et des régimes de relation. L’écart porte donc sur le statut même de la stabilité : est-elle première, comme ordre structural des lois, ou seconde, comme stabilisation issue d’un champ métastable ?
Cette incompatibilité n’est toutefois qu’apparente si l’on distingue deux niveaux. Au niveau descriptif, Esfeld et Simondon ne parlent pas exactement du même objet : l’un vise les structures fondamentales de la physique, l’autre l’opération d’individuation comme telle. Mais au niveau ontologique, ils posent tous deux une thèse anti-substantialiste : ce qui est premier n’est pas l’individu isolé, mais un régime de relations, de puissances et de dépendances. C’est sur ce terrain commun que la confrontation devient possible.
3.2. Deux façons de traiter la tension
Deux stratégies peuvent alors être envisagées. La première consiste à modifier de l’intérieur le réalisme structural ontologique modéré (RSOM) en le temporalisant. La seconde consiste à reconnaître que l’articulation avec Simondon n’est pas une simple extension, mais une greffe transformatrice qui déplace le sens même de la structure.
Option 1: temporaliser la structure modale
Une première stratégie consiste à relire le RSOM à partir de l’ontogenèse simondonienne. La structure modale n’est plus conçue comme un cadre anhistorique des lois, mais comme une cristallisation locale de processus d’individuation : elle fait voir, pour un domaine donné, les invariants de transductions passées, tout en restant susceptible d’être reconfigurée par de nouvelles transductions.
Dans cette première stratégie, deux déplacements deviennent nécessaires :
D’abord, la loi cesse d’être comprise uniquement comme un cadre invariant : elle peut être relue comme l’abstraction d’une régularité stabilisée dans un régime métastable.
Ensuite, la structure de puissances n’est plus le fondement ultime du possible, mais le profil stabilisé d’un champ de potentiels préindividuels qui a trouvé une résolution locale.
Temporaliser la structure modale ne signifie donc pas abolir les lois ni dissoudre la nécessité dans le devenir. Cela signifie plutôt que la nécessité elle-même doit être située : elle vaut à l’intérieur d’un régime de structuration donné, c’est-à-dire d’un domaine où certaines tensions ont été résolues et où certains rapports se sont stabilisés. La loi exprime alors la cohérence interne d’une individuation stabilisée, non la fermeture absolue de tout devenir possible.
Option 2 : assumer une greffe transformatrice
Une seconde stratégie consiste à assumer l’hétérogénéité initiale et à décrire explicitement l’opération de greffe. Le vocabulaire réaliste-structural, élaboré d’abord dans le cadre de la physique fondamentale, est alors déplacé vers une ontologie plus générale des processus d’individuation. Ce déplacement n’est pas une simple application analogique : il transforme le sens de la structure elle-même. Ce qui, chez Esfeld, vaut comme architecture nomologique se trouve reconstruit comme régime métastable d’une ontogenèse plus large, capable de concerner non seulement les systèmes physiques, mais aussi les organisations biologiques, sociales ou psychiques.
L’ontologie structurale-dispositionnelle que défend cet article adopte en réalité une combinaison de ces deux stratégies. Elle relit d’abord la structure modale à partir de la métastabilité : toute structure est un régime de stabilisation de puissances. Mais elle assume aussi que cette relecture transforme le réalisme structural lui-même : la structure n’est plus seulement ce qui fonde les lois, elle devient ce qui résulte, se maintient et se reconfigure dans des opérations d’individuation. La tension entre Esfeld et Simondon n’est donc pas supprimée ; elle est convertie en principe de construction ontologique.
Il reste à préciser le statut logique de cette combinaison, car « combiner deux stratégies » n'est pas encore une thèse ontologique. Les deux stratégies ne sont pas simplement complémentaires au sens d'une addition de domaines disjoints — l'une s'occupant de la genèse, l'autre de la stabilité — car elles opèrent toutes deux sur le même objet : la structure, sa réalité et son mode d'être. Elles ne sont pas non plus hiérarchiques au sens où l'une fonderait l'autre : la temporalisation simondonienne ne précède pas les contraintes nomologiques esfeldiennes, pas plus que ces dernières ne fondent l'ontogenèse. Ce qui les unit est plus précis : elles sont mutuellement constituantes, c'est-à-dire que chacune révèle une condition que l'autre présuppose sans pouvoir la remplir elle-même.
La temporalisation (option 1) présuppose qu'il existe des contraintes objectives qui permettent de distinguer une individuation réussie d'une simple fluctuation aléatoire — et c'est précisément ce que fournissent les relations primitives et les dépendances nomologiques du RSOM. La greffe transformatrice (option 2) présuppose qu'il existe une dynamique génétique qui permet de comprendre d'où viennent ces contraintes et pourquoi elles peuvent se reconfigurer — et c'est précisément ce que fournit l'ontogenèse simondonienne. En ce sens, les deux stratégies ne se superposent pas ; elles se co-impliquent : appliquer l'une sans l'autre laisse un résidu inexpliqué, respectivement la nécessité sans genèse ou la genèse sans nécessité.
Cette co-implication a une conséquence ontologique précise : l'articulation des deux stratégies ne produit pas simplement un cadre mixte, mais un niveau ontologique irréductible à leurs sources. L'interface modale — notion forgée dans le § 4.1 — n'est ni la transduction simondonienne ni les relations primitives esfeldiennes : elle est le régime dans lequel une individuation passée se cristallise en dépendances objectivement nécessaires, tout en demeurant traversée par un excès préindividuel qui en rend la reconfiguration possible. Ce régime ne peut être déduit d'aucun des deux héritages pris séparément ; il est l'effet propre de leur mise en tension contrôlée. La tension n'est donc pas seulement convertie en principe de construction : elle est constitutive d'un troisième régime ontologique, celui de la structuration comme médiation entre nécessité et genèse.
La greffe simondonienne n’est pas seulement spéculative mais empiriquement motivée. Pour l’illustrer, nous pouvons recourir aux exemples qu’Esfeld (2011) utilise lorsqu’il évalue le rendement du réalisme causal dans certains cadres de la mécanique quantique, notamment la mécanique GRW (réductions d'état) et la mécanique everettienne (sans réduction). Dans le cadre de GRW, les structures d'enchevêtrement sont des dispositions à produire des propriétés classiques localisées. Ces localisations spontanées sont irréversibles et instaurent une direction du temps. Voici un cas où la structure causale produit une bifurcation irréversible — ce qui ressemble de très près à la transduction simondonienne, une forme physique de résolution métastable. De même, dans le cadre everettien, l'intrication est vue comme le pouvoir de produire une scission de l'univers en branches par décohérence. Ce processus est précisément non prédéterminé quant à sa branche effective, ce qui ouvre un espace de comparaison avec le préindividuel simondonien comme réserve de devenirs. Comme on le voit, ces deux régimes de la physique quantique présentent structurellement les traits d'une métastabilité physique : irréversibilité, bifurcation, production de nouvelles configurations.
4. Vers une ontologie structurale-dispositionnelle processuelle
L’enjeu est maintenant de formuler positivement l’ontologie qui résulte de cette confrontation. Si les sections précédentes ont montré que la synthèse entre Esfeld et Simondon ne peut pas être présupposée, elles ont aussi permis d’identifier le point où elle devient féconde : la structure doit être pensée comme stabilisation de puissances, et non comme simple cadre invariant ; le préindividuel doit être pensé comme réserve réelle de potentialités, et non comme indétermination vague. L’ontologie structurale-dispositionnelle processuelle naît précisément de cette double exigence.
4.1. Triptyque préindividuel / structure / individu
Le dispositif peut être présenté sous la forme d’un triptyque : préindividuel, structure, individu. Ces trois termes ne désignent pas trois substances séparées, ni trois étages fixes de la réalité. Ils correspondent plutôt à trois moments d’un même processus ontologique : le champ de potentiels, le régime de stabilisation et la phase individuée.
Le préindividuel désigne le champ métastable de puissances non encore assignées à des individus déterminés. La structure désigne le mode de stabilisation par lequel certaines tensions se résolvent en relations relativement invariantes, capables de produire des régularités et des lois locales. L’individu désigne enfin la phase provisoire où une configuration de relations devient suffisamment cohérente pour se maintenir comme unité relative, sans pour autant épuiser le champ dont elle provient.
La force de ce triptyque est de maintenir ensemble ce que les deux héritages risquent de dissocier. Sans Simondon, la structure demeure trop facilement pensée comme un ordre statique de lois et de dépendances. Sans Esfeld, le préindividuel risque de rester difficilement articulable aux sciences empiriques, parce qu’il manque alors une théorie robuste des relations, des puissances et des contraintes. L’ontologie structurale-dispositionnelle processuelle propose donc de penser la structure comme l’interface entre la réserve préindividuelle des possibles et l’individu constitué.
Mais il convient ici de s'arrêter sur un risque d'équivoque. On pourrait en effet objecter que le concept d'interface modale n'est, en dernière analyse, qu'un nom de plus pour ce que Simondon désigne déjà par la transduction : une opération par laquelle une singularité locale se propage et reconfigure progressivement le champ dans lequel elle s'inscrit. Si la transduction rend déjà compte du passage du préindividuel à l'individu en articulant genèse et stabilisation, quel rôle reste-t-il à jouer au réalisme structural d'Esfeld ? Cette objection mérite d'être examinée directement, car sa réponse fait apparaître en quoi l'interface modale est irréductible à la seule transduction.
La transduction simondonienne est une opération productive : elle décrit comment une forme se propage à partir d'une singularité et transforme le champ. Mais elle ne dit pas selon quelles contraintes objectives cette propagation est sélective — c'est-à-dire pourquoi certains potentiels se résolvent en certaines relations plutôt qu'en d'autres. La métastabilité fixe la disponibilité des potentiels ; la transduction décrit le mode de leur résolution ; mais ni l'une ni l'autre ne détermine le profil nécessaire des relations qui résultent de l'individuation. En d'autres termes, l'ontogenèse simondonienne rend compte de la genèse des formes, mais elle reste silencieuse sur la question de leur invariance nomologique : pourquoi les mêmes types de puissances produisent-ils, dans des contextes distincts, les mêmes types d'effets ?
C'est précisément ici que les ressources propres du RSOM d'Esfeld deviennent indispensables. Dans ce cadre, les relations primitives ne sont pas des liens contingents entre des termes déjà individualisés : elles sont les conditions ontologiques sous lesquelles des entités peuvent être distinguées, corrélées et décrites (Esfeld, 2004). Ces relations ne surgissent pas du néant à chaque individuation ; elles expriment des dépendances nomologiques objectives — c'est-à-dire des contraintes modalement nécessaires qui déterminent quelles configurations sont réellement possibles dans un domaine donné (Esfeld, 2009). Autrement dit, la structure esfeldienne introduit une dimension que la transduction simondonienne ne thématise pas : une nécessité interne aux relations elles-mêmes, indépendante de l'histoire singulière de chaque individuation.
L'interface modale, au sens où ce concept est défendu ici, articule précisément ces deux dimensions que ni Simondon ni Esfeld ne peuvent fournir seuls. D'un côté, elle hérite de Simondon sa dimension génétique et temporelle : la structure n'est pas donnée une fois pour toutes, elle est le résultat d'une individuation passée et demeure susceptible d'être reconfigurée par une individuation future. D'un autre côté, elle hérite d'Esfeld sa dimension nomologique et contraignante : une fois stabilisée, la structure impose des dépendances objectives qui délimitent l'espace des individuations possibles à venir. Ce que la transduction laisse ouvert — la question de la nécessité des relations produites —, les relations primitives du RSOM le referment localement, sans fermer pour autant l'horizon du préindividuel. Ce que les relations nomologiques d'Esfeld laissent en suspens — la question de leur genèse —, l'ontogenèse simondonienne l'élucide en les inscrivant dans une histoire de transductions. L'interface modale est donc le concept par lequel ces deux apports se rencontrent : elle désigne le régime structuré dans lequel des puissances préindividuelles se stabilisent en relations nomologiquement contraintes, sans que cette contrainte puisse être pensée comme antérieure à toute individuation.
Cette articulation peut recevoir un appui décisif dans la thèse de survenance conditionnelle formulée par Esfeld dans Causal realism : sous l’hypothèse de survenance, s’il existe une modalité objective dans les sciences spéciales, alors il doit également exister une modalité objective au niveau de la physique fondamentale. Autrement dit, les régularités, pouvoirs ou nécessités que l’on attribue aux niveaux biologiques, psychiques ou sociaux ne peuvent pas être ontologiquement flottants ; ils doivent être cohérents avec une structure modale plus fondamentale. Cette thèse ne réduit pas les sciences spéciales à la physique, mais elle impose une contrainte logique de continuité entre les niveaux : ce qui est modalement réel à un niveau dérivé doit trouver, dans l’ordre fondamental, les conditions de sa possibilité.
Le triptyque préindividuel / structure / individu ne doit donc pas être compris comme un simple schème spéculatif ajouté de l’extérieur aux sciences, mais comme une réponse à cette exigence de cohérence. Le préindividuel permet de penser la réserve de puissances à partir de laquelle des niveaux différenciés peuvent émerger ; la structure assure la médiation modale qui rend ces niveaux compatibles avec les contraintes fondamentales ; l’individu désigne enfin la stabilisation locale où ces puissances deviennent opératoires dans un domaine déterminé. Ainsi, l’ontologie structurale-dispositionnelle processuelle ne se contente pas de juxtaposer des niveaux : elle cherche à rendre intelligible leur dépendance sans effacer leur irréductibilité relative.
Il en résulte une thèse centrale : toute individuation est une structuration, mais toute structure demeure traversée par un excès préindividuel. La structure n’est donc ni une simple forme abstraite, ni un pur effet secondaire ; elle est le régime concret dans lequel des puissances deviennent opératoires, se distribuent, se contraignent mutuellement et rendent possible l’apparition d’individus relativement stables. Cette stabilité n’est jamais absolue : elle est une stabilité de processus, c’est-à-dire une cohérence maintenue dans et par la transformation.
Cette thèse permet de donner un sens nouveau au terme « disposition ». Une disposition n’est pas seulement une propriété causale d’un individu déjà formé ; elle est aussi une orientation de transformation inscrite dans une structure métastable. Autrement dit, les dispositions ne sont pas simplement ce que possèdent les choses ; elles sont ce par quoi les choses se constituent, se maintiennent et peuvent se transformer. Le dispositionnel devient ainsi inséparable du processuel.
4.2. Indication de cas d’étude : la conscience
Cette ontologie peut être appliquée à plusieurs domaines, mais il suffit ici d’indiquer un cas plutôt que de le développer entièrement. Le cas de la conscience est particulièrement éclairant, parce qu’il oblige à penser ensemble des dimensions biologiques, corporelles, affectives, sociales et symboliques, sans réduire le sujet à une substance mentale ni à un simple mécanisme neuronal.
Appliqué à la conscience, ce schème permet de penser le sujet non comme une substance mentale, ni comme un simple effet de lois neuronales, mais comme une série d’harmonies éphémères où des structures neuronales, corporelles et sociales stabilisent provisoirement un excès préindividuel de puissance affective et cognitive. La conscience apparaît alors comme un régime d’individuation psychique : elle est l’effet toujours recommencé d’une stabilisation entre un champ de tensions prépersonnelles et des structures de perception, d’action, de langage et de reconnaissance sociale. A ce titre, la conscience apparait comme le lieu où le fonctionnalisme causal-dispositionnel d'Esfeld et l'ontogenèse simondonienne convergent empiriquement — les structures neuronales, corporelles et sociales sont précisément des propriétés fonctionnelles dont le rôle causal est constitutif, et leur individuation comme phase d'un champ préindividuel affectif et cognitif les ancre dans une genèse réelle.
Cette indication ne prétend pas fournir ici une théorie complète de la conscience. Elle montre seulement comment l’ontologie structurale-dispositionnelle processuelle peut servir de cadre pour articuler des niveaux hétérogènes sans les réduire les uns aux autres. Un développement ultérieur pourrait appliquer le même schème à la morphogenèse biologique, aux institutions sociales ou à la normativité linguistique. Dans chacun de ces cas, l’enjeu serait de décrire comment un champ de potentiels se structure, comment cette structure produit des régularités, et comment des individus ou des collectifs émergent comme phases relativement stables de ce processus.
5. Conclusion : faire travailler la tension plutôt que la lisser
L’objectif de cet article était de mettre à l’épreuve une compatibilité présupposée entre deux héritages philosophiques : le réalisme structural ontologique modéré de Michael Esfeld et l’ontogenèse préindividuelle de Gilbert Simondon. Cette compatibilité ne pouvait pas être simplement affirmée, car elle engage deux régimes distincts de la modalité : chez Esfeld, l’ordre des lois, des puissances et des dépendances nécessaires ; chez Simondon, la charge de possibles portée par un champ préindividuel métastable. La thèse défendue ici consiste à montrer que leur tension ne doit pas être effacée, mais convertie en principe de construction d’une ontologie structurale-dispositionnelle processuelle.
Le résultat positif de cette confrontation peut être formulé par le triptyque préindividuel / structure / individu. Le préindividuel désigne la réserve métastable de puissances et de tensions à partir de laquelle des formes peuvent émerger ; la structure désigne le régime de stabilisation par lequel certaines puissances deviennent opératoires selon des relations relativement invariantes ; l’individu désigne enfin la phase locale où cette stabilisation prend la forme d’une unité cohérente sans épuiser le champ dont elle procède. Ainsi comprise, la structure n’est ni un cadre anhistorique imposé au devenir, ni un simple effet secondaire de l’individuation : elle est l’interface modale entre la réserve préindividuelle des possibles et les individus constitués.
L’apport d’Esfeld devient ici décisif, notamment à travers la thèse de survenance conditionnelle formulée dans Causal realism : sous l’hypothèse de survenance, s’il existe une modalité objective dans les sciences spéciales, alors il doit également exister une modalité objective au niveau de la physique fondamentale. Cette thèse impose une contrainte logique de cohérence entre niveaux ontologiques. Les régularités biologiques, psychiques ou sociales ne peuvent pas être pensées comme des modalités flottantes, détachées de toute structure fondamentale ; mais elles ne sont pas non plus simplement réduites à la physique. Elles doivent être comprises comme des stabilisations dérivées dont la réalité modale dépend de conditions plus fondamentales, tout en conservant leur irréductibilité relative.
C’est précisément sur ce point que la greffe simondonienne transforme le réalisme structural sans l’abolir. Simondon permet de penser la genèse des structures, leur caractère métastable, transductif et temporel ; Esfeld permet de maintenir l’exigence réaliste d’une articulation entre relations, puissances, lois et dépendances objectives. L’ontologie structurale-dispositionnelle processuelle ne juxtapose donc pas une métaphysique de la structure et une métaphysique de l’individuation : elle montre que toute structure est une stabilisation de puissances et que toute individuation implique une structuration. La nécessité nomologique et la métastabilité préindividuelle deviennent ainsi deux dimensions complémentaires d’un même problème ontologique.
L’indication du cas de la conscience montre enfin comment ce cadre peut articuler plusieurs niveaux de réalité sans les réduire les uns aux autres. La conscience n’apparaît plus comme une substance mentale séparée, ni comme le simple effet mécanique d’un substrat neuronal ; elle peut être comprise comme une individuation psychique toujours recommencée, où des structures neuronales, corporelles, affectives, sociales et symboliques stabilisent provisoirement un champ de tensions prépersonnelles. Le même schème pourrait être appliqué à la morphogenèse biologique, aux institutions sociales ou à la normativité linguistique : dans chaque cas, il s’agirait de décrire comment un champ de potentiels se structure, comment cette structure produit des régularités, et comment des individus ou des collectifs émergent comme phases relativement stables de ce processus.
La portée générale de cette ontologie tient donc à sa capacité à penser ensemble dépendance et irréductibilité, stabilité et devenir, loi et genèse. Elle répond à la contrainte de cohérence formulée par la survenance conditionnelle tout en refusant de réduire les niveaux dérivés à de simples épiphénomènes de la physique fondamentale. Faire travailler la tension entre Esfeld et Simondon plutôt que la lisser, c’est reconnaître que le réel n’est ni pure structure ni pur flux : il est structuration, c’est-à-dire stabilisation toujours partielle de puissances dans un champ préindividuel de devenir.
Notes
1 « Vers une ontologie structurale-dispositionnelle. Axiomatique minimale pour penser l'unité du réel et l'individuation » (Meer, édition du 15 juin 2026) ; « Naturalisme dispositionnaliste : une ontologie de la force. Émergence des formes, individuation processuelle et granularité locale du réel » (Meer, édition du 15 jan-vier 2026).
2 Je remercie le philosophe et politologue camerounais Paul-Aarons Ngomo, enseignant-chercheur à la New York University (NYU), pour sa lecture critique de l’article du 15 juin 2026. Ses remarques ont porté notamment sur la présupposition de compatibilité entre les deux héritages mobilisés, et c'est à partir de ces observations que la tension Esfeld–Simondon a été thématisée comme problème central plutôt que comme convergence naturelle.
Références bibliographiques
1 Poincaré, H. (1905). La valeur de la science. Paris: Ernest Flammarion.
2 Russell, B. (1927). The analysis of matter. London : Kegan Paul, Trench, Trubner & Co.
3 Worrall, J. (1989). « Structural realism: the best of both worlds? » Dialectica, 43(1–2), 99–124.
4 Esfeld, M. (2009). « The modal nature of structures in ontic structural realism ». International studies in the philosophy of science, 23(2), 179–194.
5 Esfeld, M. (2012). « Causal realism ». In D. Dieks, W. J. Gonzalez, S. Hartmann, M. Stöltzner & M. Weber (dir.), Probabilities, laws, and structures. The philosophy of science in a European perspective, vol. 3 (p. 157–168). Dordrecht : Springer.
6 Esfeld, M. (2004). « A moderate structural realism ». Dialectica, 58(1), 51–66.
7 Esfeld, M., & Lam, V. (2011). « Ontic structural realism as a metaphysics of objects ». In A. Bokulich & P. Bokulich (dir.), Scientific structuralism (p. 143–159). Dordrecht : Springer.
8 Lam, V., & Esfeld, M. (2012). « The structural metaphysics of quantum theory and general relativity ». Journal for general philosophy of science, 43(2), 243–258.
9 Simondon, G. (2005). L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information. Grenoble : Jérôme Millon.
10 Guchet, X. (2006). « Gilbert Simondon.* L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information ». Archives de philosophie, 69(2), 311i–329i.
11 Ladyman, J. (1998). « What is structural realism? ». Studies in history and philosophy of science, 29(3), 409–424.
12 French, S., & Ladyman, J. (2003). « Remodelling structural realism: quantum physics and the metaphysics of structure ». Synthese, 136(1), 31–56.
13 French, S., & Ladyman, J. (2011). « In defence of ontic structural realism ». In A. Bokulich & P. Bokulich (dir.), Scientific structuralism (p. 25–42). Dordrecht : Springer.
14 Ladyman, J., Ross, D., Spurrett, D., & Collier, J. (2007). * Everything must go: metaphysics naturalized. Oxford: Oxford University Press.
15 Simondon, G. (1958). *Du mode d’existence des objets techniques. Paris : Aubier.
16 Combes, M. (1999). Simondon. Individu et collectivité. Pour une philosophie du transindividuel. Paris : Presses universitaires de France.
17 Combes, M. (2013). Gilbert Simondon and the philosophy of the transindividual. Trans. T. LaMarre. Cambridge, MA : MIT Press.
18 De Boever, A., Murray, A., Roffe, J., & Woodward, A. (dir.). (2012). Gilbert Simondon: being and technology. Edinburgh: Edinburgh University Press.
19 Massumi, B. (2009). « Technical mentality revisited: Brian Massumi on Gilbert Simondon. Parrhesia, 7, 36–45.
20 Barthélémy, J.-H. (2005). Penser l’individuation. Simondon et la philosophie de la nature. Paris : L’Harmattan.















