L'engouement pour le football révèle l'intérêt que nous sommes nombreux à lui porter à travers le monde. Nous soutenons les couleurs de notre drapeau, nous admirons l'un ou l'autre des joueurs, et nous avons tous déjà, au moins une fois, pratiqué ce sport. Mais nous interrogeons-nous sur le sens réel du football ? Certains y voient l'incarnation d'une nation. D'autres, un visage, une performance ou une gloire éphémère.
Le football : la nation en jeu
Le sport ne se résume pas seulement à la performance physique et au jeu : il introduit aussi les notions d'adversité et de groupe, et ce, depuis l'Antiquité.
Dans la Tribune de Genève, Irène Languin date1 précisément du VIe siècle la naissance de la figure sociale de l’athlète :
Si on entend le terme de sport au sens strict, c’est-à-dire une série d’activités motrices, codifiées, institutionnalisées et compétitives, le moment de bascule se situe au VIe siècle av. J.-C.
En effet, c'est précisément à cette date, dans les cités grecques, qu’apparaissent les gymnases et les stades, et que des compétitions sont régulièrement suivies. On dit alors que l’athlète se dote d'une véritable figure sociale.
C'est en raison de la réglementation et de l'institutionnalisation auxquelles il a donné lieu que le football prend tout son sens. Sans institution, il n'y a pas de sport au sens strict. André Suchet le rappelle dans son article « La sportivisation des pratiques, dites, nouvelles » (2011) :
Pour la sociologie française de l’éducation physique (Parlebas, 1981), le sport se définit par quatre critères : une situation motrice, codifiée, de compétition et institutionnalisée.
De la socialisation du football à son institutionnalisation, la mondialisation lui a apporté sa structure, et le nationalisme, sa ferveur.
D'après Paul Dietschy2, le football est un enfant de la première mondialisation. Porté par la puissance économique et culturelle de l'Empire britannique, il a voyagé dans les cales des navires marchands, propagé par les marins, les ingénieurs et les négociants en quête de divertissement dans les ports du monde entier.
Cependant, si ce sport s'est si bien imposé, c'est parce que les États-nations naissants en ont fait un outil d’affirmation identitaire. Le football offre un espace où le nationalisme peut s'exprimer. Comme le soulignait l'historien Eric Hobsbawm, à travers ce sport, la communauté imaginée de millions d'êtres semble plus réelle sous la forme de onze joueurs nommés.
L'intérêt du football est également suscité par les visages et les performances qui l'animent, mais aussi par ce qui découle du star-système footballistique, tels que la médiatisation et les récompenses.
Plongée au cœur du football
Outre la ferveur qui accompagne l'exaltation du nationalisme dans les tribunes de football, des visages, des noms et des performances se distinguent dans l'évolution du jeu.
Jean Dion, chroniqueur sportif pour Le devoir, souligne une conception du football partagée entre le nationalisme et l'idolâtrie :
Le sport moderne est une mise en scène de la patrie, mais dès que le coup d'envoi est donné, le patriotisme s'efface derrière le génie des individualités. On vient pour un drapeau, on reste pour un artiste.
De nombreux intellectuels, comme Michel Maffesoli, Pier Paolo Pasolini ou encore Christian Bromberger, salue l'ancrage culturel lié à ce sport. Ils soutiennent que le tribalisme des supporters compense la froideur d'une société hyper-rationnelle et individualiste, que le football est le dernier spectacle sacré de notre temps et que le culte d'un club ou d'un joueur structure la vie des gens, donne un sens à leur semaine, et crée une solidarité intergénérationnelle et sociale que les institutions classiques (partis, Églises) ne parviennent plus à offrir.
En revanche, le football peut être perçu comme une dérive politique et comme un outil de contrôle.
Des penseurs comme Noam Chomsky ou le sociologue Jean-Marie Brohm (théoricien de la critique radicale du sport) considèrent que le divertissement détourne l'attention des supporters des véritables centres du pouvoir.
Comme le souligne Noam Chomsky3, l’une des fonctions des sports professionnels dans notre société (...) est d’offrir un exutoire pour détourner l’attention des gens des choses qui importent, afin que les personnes au pouvoir puissent agir sans interférence publique.
Dans son célèbre essai Pastiches et postiches et ses articles compilés sous le titre La guerre du faux, Umberto Eco, quant à lui, parle de « sportcisme » (sportcismo), un bavardage sportif qui aliène un supporter idolâtre, spectateur et passif.
Cette vision réaliste de la condition du football admet ainsi, à l'image du rectangle vert, ses succès et ses revers.
Que l'on apprécie le football par amour pour sa nation ou pour une figure emblématique, celui-ci promet d'attiser l'engouement encore longtemps. À l'instar des États-Unis, qui le reléguaient au second plan, privilégiant le football américain et le baseball, de nombreux États prennent peu à peu goût au football et accompagnent les élans passionnels des supporters partout dans le monde.
Notes
1 Languin, Irène (24/07/2024). 'Quand l’athlète grec était le dieu du stade olympique'. Tribune de Genève.
2 Dietschy, Paul (16/04/2025). 'Histoire du football'. Sport à lire.
3 Chomsky, Noam (1987). The Chomsky reader. Pantheon books.















