Mon pouvoir n’est limité que par ma propre morale.

(Donald Trump)

Les gens préfèrent généralement se souvenir plutôt que de réfléchir.

(Shimon Peres)

La chute du Mur de Berlin a mis en évidence la perte des repères : ceux du bien et du mal — de nos valeurs —, ceux de notre territoire et de nos intérêts.

La question de l'identité européenne s’est alors dévoilée en plein jour, dépourvue des béquilles commodes que lui fournissaient « l'empire du mal » et la stratégie de la dissuasion1. Qui sommes-nous, nous, européens ? Et quel est cet étranger que la technologie des communications a amené à notre porte ? Le souvenir des invasions « barbares » n'a pas disparu de la conscience européenne.

L'économie lorsque se creusent les déséquilibres, et la culture lorsque les attitudes se figent dans des extrémismes religieux ou idéologiques, sont les causes principales des guerres. Rappelons donc ici que les fondateurs de l'ONU créèrent au même moment les institutions de Bretton Woods et l'Unesco. Car l'homme, pour coexister pacifiquement, n'a pas seulement besoin de sécurité (alimentaire, logement, …) mais doit aussi pouvoir « s'entendre » au sens premier du terme, pour limiter son territoire et respecter celui de l'autre2.

Avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022, et l’attaque de Trump (des États-Unis?) contre l’Iran le 28 février 2026, cette question est retournée à la une de l’actualité.

Les débats sur l'effondrement des idéologies confrontent, selon les points de vue, tantôt l'efficacité libérale au laxisme socialiste, tantôt la solidarité socialiste à l'individualisme libéral.

La contradiction entre ces discours met surtout en évidence le fait que les idéologies, et c'est le propre des idéologies, se construisent sur des descriptions « inexactes (l'imprécision est « par nature ») » de la réalité :

  • Utopie de l'égalité des hommes, dans l'oubli des inégalités de fait ;

  • Utopie de l'adéquation des lois de la nature (le marché, comme confrontation entre individus) lorsqu'elles s'appliquent au monde des hommes, niant la solidarité/la transcendance (selon les modes de discours laïcs ou religieux) qui préside au développement de la civilisation3.

La réalité, s'immiscant entre le discours et l'expérience, fait craquer les idéologies. Comment apparaît-elle, cette réalité ?

  • La nature est inégalitaire : les éléments qui la composent ne sont pas de force égale, les individus ne sont pas égaux de fait ;

  • Le destin de l'homme est de vivre en société (car inhérent à sa survie), d'être relié, solidaire4. Cette situation a mené, depuis la nuit des temps, à chercher une réponse à l'inégalité de la nature5.

Une première manifestation en fut le partage des tâches dans le groupe social. Au-delà des moyens disponibles, la religion qui le formalisa apporta pendant longtemps à l'homme une réponse.

Le siècle des Lumières et le développement de la technologie orientèrent cette recherche vers la science. En ce début du 21e siècle, la science, principalement dans ses applications, semble dominer l'homme et s'imposer à lui. Les débats contradictoires sur le rôle et les dangers de l’intelligence artificielle en témoignent largement (IA, comme elle fut baptisée). Communications et modes de faire s'imposent dans la vie quotidienne avec la même force, et parfois la même violence, que les phénomènes naturels. Aujourd'hui plus que jamais, les capacités de l'homme le dépassent, et les moyens manquent pour en définir et orienter les applications. La religion est discréditée, la technologie sans conscience.

C'est dans ce contexte qu'on observe le réveil de l'éthique.

Mais la question se pose de valeurs pour fonder cette éthique, pour dire le sens6. L'histoire de notre civilisation montre que ces valeurs ont, de tous temps, puisé leurs racines dans la conservation de l'espèce, qui implique la protection de l'individu.

Le vivant est organisé pour durer, c'est-à-dire pour conserver dans l'existence la forme de vie qu'il représente. Cela comporte d'une part le maintien de sa propre vie individuelle et d'autre part, à travers la reproduction, le maintien de la vie de l'espèce à laquelle il appartient. Religions et sciences mirent en scène des expressions diverses de ces valeurs. En Europe, elles se disent aujourd'hui dans le respect des droits de l'homme (individu) et de la primauté accordée au système démocratique (société). L'individu s'y voit déterminé comme la mesure à l'échelle de laquelle la planète devrait être régie. La planète se voit considérée « pour l'homme », puisqu'il lui donne du sens.

Il s'agirait dès lors d'évaluer les politiques contemporaines. Avec, pour mesure, l'individu, selon un sens qui aurait pour limites dans le temps la survie de l'espèce et, dans l'espace, les territoires respectifs des libertés individuelles, dont il resterait à gérer les frontières7, eu égard à la réalité, en assurant une gestion dialectique entre la dynamique de ce qu'on est capable de faire et le sens qui dit ce qu'il est permis de faire8. À peine le Mur de Berlin est-il tombé, la politique étrangère des États-Unis n’était pas fondée de manière diverse :

Une politique étrangère efficace découle d'un sentiment d'intégrité morale ainsi que d'un leadership et d'une force à la hauteur des enjeux internationaux9.

En théorie, la démocratie fonctionne sur la légitimité représentative des hommes au pouvoir. Les failles du système démocratique (dont les scandales politico-financiers, en particulier lorsqu'ils sont liés aux paradis fiscaux, sont les révélateurs) mettent cependant en évidence l'exercice quasi généralisé d'un pouvoir devenu synonyme des seules capacités et qui, dès lors, ne s'identifie plus à la légitimité représentative. C'est là une part fondamentale du déficit démocratique10.

Réhabiliter la démocratie demande dès lors de rétablir le pouvoir comme subsidiaire à l'éthique, et l'intérêt personnel comme soumis à l'intérêt commun, tenant dès lors compte des individus qui composent la communauté11.

Ceci pose cependant la question de la dynamique naturelle de la croissance, en l'occurrence de l'usage du pouvoir comme potentiel de capacités. La recherche de la puissance ne fait en réalité que prolonger, dans le domaine de l'action et des relations interhumaines, le mouvement de la vie.

Pouvoir qui ne peut dès lors se voir orienté ou limité que par la volonté. Ce fut, en fait, toujours le cas, mais en s'appuyant généralement sur des idéologies totalisantes (religions, idéologies, …) auxquelles le progrès scientifique et la diffusion du savoir ont fait perdre l'essentiel de leur prestige, et donc de leur « efficacité ». Persiste donc la question de savoir comment gérer l'égalité de droit, horizon affiché — mais non pratiqué — de la civilisation occidentale, et l'inégalité de fait, lorsqu'en outre, cette inégalité s'inscrit de plus en plus dans le potentiel respectif individuel, personnel ou étatique, de savoir/capacité12.

Trump prétend (à l’image de Poutine) que son pouvoir n’est limité que par sa propre morale. Cette “question Trump”, qui dans ce contexte a rouvert la question des frontières et les guerres qui s’ensuivent, impose avec urgence de distinguer pouvoir/capacité et légitimité/sens moral.

L'expérience de l'espace constitue un des fondements sur lesquels l'être humain organise conceptuellement les autres domaines du réel.

Si on observe les structures de gestion de l'espace commun dans l'histoire, on constate qu'elles ont toujours recouvert des unités spatiales significatives de la vie sociale, des « échanges » des individus. La conception occidentale de la société, depuis la citoyenneté sélective dans la démocratie athénienne jusqu'au vote sensitaire aboli au début du XXe siècle, a toujours distingué le peuple des classes dirigeantes.

On constate toutefois que ces « espaces communs », unités significatives d'échanges de chacune des classes sociales, se superposent mais ne sont pas identiques.

L'homme du Moyen Age... ne connaissant qu'une partie du monde, c'est sans hésitation aucune qu'il le pense clos, fini ... Civilisation de la proximité, le Moyen Age partage l'espace entre ici et ailleurs ... Aux environs de l'an mil -et pour cinq ou six siècles- le village a été la structure territoriale élémentaire qui fournissait à ses habitants la mesure du monde ... Le territoire de l'étrange s'étend dès la sortie du village13.

Dans la société rurale primitive, à prédominance autarcique, le paysan dépend de la terre ; son « espace commun », « espace significatif d'échanges », s'arrête généralement aux limites du domaine dont il dépend.Il s'agit de l'espace dans lequel il inscrit sa vie quotidienne, soit la sécurité de ses moyens d'existence (logement, nourriture), et de son mode de vie, sa culture.

À la même époque, le seigneur est généralement dépendant d'un plus puissant que lui, d'un suzerain, d'un roi. Son « espace commun », son « espace significatif d'échanges » s'étend au-delà de son domaine pour recouvrir celui de l'instance de pouvoir dont il dépend. Logement, moyens de subsistance, culture et pouvoir se jouent pour lui à une autre échelle. Avec le temps, les espaces significatifs se modifient : au milieu du 15e siècle, la ville a conquis la campagne environnante et, pour un temps, a détenu les moyens d'agir sur l'État et sur les mentalités. Le pouvoir « étatique » étend alors son territoire à l'espace qu'à l'époque en question on est capable (technique) de parcourir et avec lequel on a un intérêt concret ou imaginaire (désir) d'entretenir une relation durable14.

Au fil des siècles, les capacités se confrontent et les limites fluctuent au gré des dominances de force. Selon les techniques disponibles et l'intérêt tel que perçu, les soldats (nobles ou peuple-esclave, selon les époques15) ouvrent la voie et marquent les limites, tandis que les marchands et les artistes la découvrent. L'espace sillonné par le chevalier errant, écrit Paul Zumthor, c'est symboliquement l'espace d'un pouvoir, d'un pouvoir sur le réel16.

Les dirigeants s'efforcent de transformer ces espaces en « territoire », un espace fini, aménagé, défendu, à la fois significatif et symbolique. Espace significatif d'échanges pour le pouvoir, mais non nécessairement perçu comme tel car dépourvu de sens, donc d'existence pour les "sujets" qui aujourd’hui sont devenus, plus ou moins selon l’ampleur des déficits démocratiques, citoyens.

Avec Colomb, … on passe d'une géographie de la nostalgie à une géographie du désir.... Cela fait déjà longtemps qu'on a irrémédiablement perdu l'espace que le Moyen Âge avait légué à l'humanité… cet espace où collaboraient sans drame l'homme, les plantes, les bêtes, les minéraux mêmes, traversé sans hâte par des moyens de locomotion qui -vers 1830 même- étaient encore ceux de la préhistoire. La perte d'une terre aux limites assez sûres et en même temps assez floues pour qu'on pût vivre à l'aise et y croire17.

Pour qu'un espace qui dépasse celui pratiqué quotidiennement -concrètement ou dans l'imaginaire- devienne territoire pour tous ses habitants, un espace fini, aménagé et défendu, à la fois significatif et symbolique, le pouvoir pour qui il possède sens doit compenser par des signes qui montrent le sens :

  • en s'appuyant sur des signes communs d'appartenance qui peuvent devenir des signes de reconnaissance. La langue et la culture, la religion, sont parmi les plus fortes, et ce n’est pas un hasard si l’Europe, qui en manque, éprouve bien des difficultés à transformer l’espace qu’elle couvre en territoire qu’elle défend.

  • par la valorisation de symboles (hymnes, drapeaux…), donnant forme visible à une réalité qui, ne relevant pas du quotidien, n'est pas spontanément perçue comme « espace significatif » et donc « commun ».

Ainsi se créèrent les États18, forgés, puis renforcés « d'en haut », et dès lors toujours inadéquats, comme en témoignent les irrédentismes multiples dans cet espace historiquement morcelé qu'est l'Europe.

Territoires, identités, pouvoirs et légitimités sont à nouveau aujourd’hui les concepts qui, autour de la question iranienne, structurent cette guerre de longue date latente qui vient de se manifester au grand jour entre l’« Empire d’Occident » et les empires asiatiques. Une guerre qui risque d’avoir pour principale victime la civilisation démocratique.

Notes

1 Durant la guerre froide, les relations internationales étaient caractérisées par trois facteurs essentiels : la capacité stratégique nucléaire d'anéantissement, l'idéologie manichéenne, soit la séparation en deux blocs, avec la nécessité de souscrire à l'un ou à l'autre, et la puissance militaire.
2 « La guerre froide a fait oublier la géographie politique. En oblitérant les cultures comme outils conceptuels, elle nous a désappris d'en tenir compte », Prevelakis G. La Question macédonnienne : une logique de l'irrationnel, Nations et frontières, Bruxelles, ULB, CERIS, 6-8 mai 1993.
3 « Comme les modèles (de pensée) ne correspondent pas à la réalité, tout en servant de base aux décisions, ils jouent un rôle dans le cours que prennent les événements », observait Soros G. dans son ouvrage Sauver la démocratie à l'Est (Paris, Albin Michel, 1993, p. 215).
4 « Dans le phénomène originaire du marché, l'essentiel n'est pas la transaction commerciale, c'est la rencontre et l'échange humains », Decleve H., « Justice sociale et vie sensée », dans La Justice sociale en question ?, Fac. Univ. St Louis, Bxl, 1985, p. 244.
5 L'origine grecque de l'« économie politique » désigne une étude des règles humaines selon lesquelles le monde peut devenir de plus en plus habitable. La « polis » est ce pari que les Grecs osèrent risquer sur la possibilité d'un ordre social grâce à l'articulation de l'égalité, ibid., p.209.
6 D'avance, l'homme a toujours dépassé le simple donné, dans la mesure où, de désir, d'imagination, de cœur, d'intelligence et de volonté, nous sommes déjà par-delà... C'est dans cette ouverture que l'homme instaure le sens. Decleve H., ibid., p. 221.
7 L'espace et le temps ne sont pas seulement des possibilités de profils et de visées multiples ; ils déterminent les limites constitutives de l'individualité, Decleve H., ibid., p. 235.
8 À noter le double sens, suspect ou équivoque, du verbe « pouvoir » dans la langue française, ce qui n'est pas le cas dans d'autres langues européennes.
9 NAU (Washington Univ.), The Moral argument for US leadership[L'argument moral en faveur du leadership américain], dans The Wall Street Journal Europe, 16/9/93.
10 Déficit démocratique qui résulte de l'anachronisme des institutions qui donnent forme aux organisations du pouvoir, de la complexité du monde et des capacités limitées de chacun à y représenter le sens.
11 À distinguer du pouvoir des masses (soit traiter l'homme et les choses comme des supports identiques habillés de qualités ou d'équipements différents, comme le décrit Heidegger), qui fut la doctrine du communisme et la cause de son échec. En 1516, dans L'institution du prince chrétien qu'il adresse à Charles-Quint, Érasme pose en principe que seule la perfection morale du prince lui permettra une pratique politique chrétienne. Mieux vaut, selon lui, abandonner le pouvoir que l'exercer au prix de l'injustice, J. Attali, 1492, Fayart, 1991,p. 340.
12 L'inégalité sociale s'inscrit prioritairement dans la répartition de la terre jusqu'à la Renaissance, dans la possession de biens et la capacité de les produire jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, et dans le savoir depuis lors.
13 Zumthor P., La Mesure du monde, Paris, Seuil, coll. Poétique, 1993, cité dans Libération, 07/10/93.
14 Anvers est le vainqueur inattendu de 1492 : tout y concourt : le port est magnifique, les routes vers l'intérieur sont bonnes, la paix civile règne... Lisbonne aurait dû devenir le pôle du nouvel ordre économique... Ses marchands sont partout... mais les Portugais ne disposent pas d'arrière-pays consommateur... Lisbonne manque de routes terrestres vers la France, l'Allemagne et les Flandres. La ville n'a pas la volonté politique d'y remédier, Attali J., ibid. p. 302.
15 Une étude de l'enrôlement (par "force", par "médiation" (mercenaires, …), par "adhésion" (cohérence avec l'espace significatif)) ne manquerait pas d'intérêt, en particulier lorsqu'il s'agit de déterminer la disponibilité des populations à participer, en termes d'hommes, à l'effort de défense.
16 Le chevalier errant vainc l'espace, mais en même temps, il se dépossède de soi et remplit ainsi la fonction de rêve compensatoire, animé par le désir d'intégration de l'Autre et de l'inconnu grâce à la vertu de la chevalerie, d'après Zumthor P.,ibid.
17 L'homme a véritablement changé de dimension en délaissant l'espace pour venir habiter le temps, d'après Zumthor P.,ibid.
18 1492 constitue surtout en Europe un tournant capital dans la lutte politique entre villes et nations, entre identité et mélange... L'État moderne prend forme, devient le représentant des nouvelles classes dirigeantes, développe des techniques de propagande et d'intervention économique, brassant les élites... La Nation n'est pas un peuple ; c'est un idéal d'unité forgé autour d'un État... L'État s'incarne dans une caste de hauts serviteurs qui élaborent une réglementation économique des importations, des industries et des professions, et qui permettent de province à province pour mieux assurer la fusion des peuples… Pour définir cette unité neuve à partir d'un mélange et d'un brassage, il faut la faire incarner par un nouvel être pur, aussi pur que le peuple est mêlé : l'État, ATTALI J., ibid., p. 339.