L'expérience de l'espace constitue l'un des fondements sur lesquels l'être humain organise conceptuellement les autres domaines du réel1.
Définir des structures de gestion adéquates pour concilier sécurité et changement devrait répondre à ce qui est efficace et éthique. La population et les dirigeants tendraient à s'y réconcilier par l'explication et le débat fondés sur une éthique du sens commun réhabilitée.
Les institutions insensées
Avec l'instauration du suffrage universel, couplée à un accès élargi aux moyens de la modernité (développement exponentiel des communications après la Seconde Guerre mondiale), le XXe siècle a fondamentalement modifié les données. Avec le droit de vote, en effet, c'est l'ensemble de la population, et non plus les seules « castes » dirigeantes (noblesse, puis capital), qui reçoit la capacité de constituer des instances de pouvoir qui correspondent à ses espaces significatifs d'échanges, de déterminer ses territoires.
Dans le concret, plusieurs unités significatives, territoriales, se superposent sans grandes difficultés2, en instances concentriques3 à l'échelle de la vie quotidienne et de ce qui y prend sens (symbolique) :
la famille, la vie privée ;
la localité, la ville, la périphérie, la région, soit le territoire qui correspond à la vie quotidienne publique actuelle de la majorité4.
Au-delà, l'espace perd progressivement sa présence concrète, quitte le territoire pour l'imaginaire fondé sur des signes communs d'appartenance, de reconnaissance, tels que la langue, la culture, la religion. Cet espace promu territoire varie selon la géographie et l'histoire, parfois très étendu comme suite au centralisme d'État en France, ou très exigu tel que dessiné par la géographie des Balkans. À la fin du XXe siècle, cette instance se manifeste dans les nationalismes culturels dont le territoire prend le nom de région (au sens traditionnel du terme), de communauté, souvent un diamètre de 300 km environ autour d'un épicentre. Elle correspond à la possibilité d'aller et de revenir en une journée selon les moyens aujourd'hui couramment disponibles.
En ce début du XXIe siècle, éducation, technologie et prédominance de l'économique tendent à faire entrer dans le quotidien cet espace qui revendique progressivement le statut de territoire pour la majorité, les moyens de communication disponibles rendant possible, et par glissement donnant vocation/permission, de transformer l'espace imaginaire en territoire concret. Mais ce glissement n'est pas sans provoquer bien des problèmes dont relatent chaque jour les informations nationales et internationales.
Et les États, dans tout cela, objectera-t-on ? Les États « aux frontières intangibles… tant que cela faisait partie du système d'équilibre décidé par les deux (ex?) superpuissances » sont les reliquats des unités significatives d'échanges du XIXe siècle, époque de leur constitution, lorsque le capital et les marchands dirigeaient la société, lorsque le vote était censitaire. D'où la négligence de ces entités vis-à-vis des cultures, unités « non significatives » pour le pouvoir en place à l'époque, dont la primauté se réveille avec la voix des peuples5. On ne s'étonnera donc pas de l'essor des régions, des communautés linguistiques ou pseudo-nationales, ultimes unités significatives d'échanges à l'échelle de la vie quotidienne de l'individu de notre temps qui dispose du droit de vote.
On ne s'étonnera pas davantage de la « désaffection », en fait, plutôt de la prise de conscience de la « non-affection », de la majorité vis-à-vis de l'Europe. Qui vit naturellement à l'échelle européenne ? Personne. Chacun est de « quelque part ». Espace non significatif dans le quotidien, l’Europe ne s’est pas encore constituée en territoire6. On ne l'a fondée ni sur des signes de reconnaissance ni sur des symboles7 qui puissent en tenir lieu. Comme le faisait remarquer le Président J. Delors dès 1992;
On ne tombe pas amoureux d'un grand marché.
Mais l'aliénation ne s'arrête pas là. Au moment où, avec le droit de vote et l'obligation scolaire, le pouvoir aurait dû passer entre les mains de l'ensemble de la population, le monde devint aussi beaucoup plus complexe et la « technocratie » vint faire écran, atténuant d'autant le pouvoir de choix attaché au bulletin de vote. C'est ainsi que s'est reconstituée une classe dirigeante, non soumise au système représentatif qui, au nom du savoir technologique qu'elle maîtrise, décide de la vie quotidienne hors de ce système. Appuyé sur ce savoir, le pouvoir de l'argent l'accompagne, dépassant en puissance toutes les structures démocratiques. Multinationales au chiffre d'affaires plus important que celui des États, spéculateurs dont les récents événements sur le théâtre européen confirment périodiquement la capacité de défier les gouvernements, en offrent autant d'exemples.
Dans ce contexte, on ne s'étonne pas de l'intérêt des classes dirigeantes pour la construction européenne et les coopérations à l'échelle des continents ou de la planète, au point d'y voir un espace significatif d'échanges, de vouloir en faire un territoire. Pour eux seuls, en effet, l'activité professionnelle, très valorisée dans ce groupe, est quotidiennement confrontée à l'interdépendance créée par la technologie et la nécessaire coopération qui en découle. Aujourd'hui donc, et malgré un système qui se voudrait démocratique, on constate toujours un décalage entre la perception de l'espace significatif, le réel de l'individu et celui de la classe qui, de fait, occupe le pouvoir.
Il découle de leurs différences quotidiennes quant aux moyens de communication disponibles et effectivement utilisés (moyens techniques), ainsi que du niveau d'éducation (espace imaginaire, mentalité). Le savoir est théoriquement à disposition de la population ; elle n'en a, dans le concret, pas la maîtrise.
La capacité de l'homme politique en lieu et place du sens commun
S'ajoute ici une contradiction supplémentaire. L'État est en crise, car le monde politique n'est plus un médiateur crédible. On observe une rupture du contrat entre État et société. La société cherche dès lors à s'exprimer en dehors de l'État. Ceci signifie que c'est d'abord l'interaction des agents (fondée sur la culture, la tradition,...) qui la construit : la société civile devient ainsi plus légitime que la frontière.
En effet, l'espace significatif de l'individu qui vote, du citoyen, ne correspond pas à l'espace significatif de l'individu qui est élu: non seulement parce que les technologies vivent une vie trop autonome pour laisser une large marge de manoeuvre à l'homme au pouvoir (avec le développement de l’intelligence artificielle, sur le point d’en perdre lui aussi la maîtrise?), mais surtout parce que les élus prêtent davantage l'oreille aux grands capitaines de multinationales et autres lobbyistes qu'aux citoyens qu'ils sont censés représenter. D'abord parce qu’ils participent de leur mode de vie, ensuite, pour nombre d'entre eux, parce que les avantages y sont plus attrayants. Le Board of Peace de Trump qui se déclare au service du rétablissement de la paix à Gaza et ailleurs au moment même où le Président des États-Unis porte son pays en guerre contre l’Iran en est la dernière caricature.
Ces pouvoirs9 se voient ainsi dotés d'un pouvoir qui dépasse leur représentativité par l'accès de plus en plus aisé aux moyens d'information qui permettent la propagande technologique, successivement utilisée pour faciliter l'action (communications, flux financiers, commerce des armes…). Cette situation est de moins en moins acceptée à mesure que l'individu est davantage formé et informé, et provoque deux réactions contradictoires, parfois concomitantes :
la société civile s'organise hors du système représentatif (ONG, groupes de pression), généralement pour défendre des intérêts liés affectivement aux individus (droits de l'homme,...) , et dès lors aisément manipulable10 ;
le citoyen a tendance à se replier sur l'univers qu'il connaît et qu'il maîtrise (régionalismes, nationalismes, intégrismes, …).
D'où la percée fulgurante des activistes nationalistes et le caractère déstabilisateur d'actes terroristes, fussent-ils marginaux. Ces décalages multiples montrent combien la transformation des structures politiques à tous niveaux, même effectuée sur papier, reste souvent balbutiante dans la réalité. À cela s'ajoute encore une rigidité ambiante, à la fois structurelle (administrative) et mentale, qui fait que l'on ajoute ou juxtapose de nouvelles structures, sans jamais supprimer celles qui ne recouvrent plus d'espace significatif.
En résultent :
des doubles emplois coûteux ;
une résistance au changement, des individus employés par des structures "historiques", qui craignent à la fois la perte du sens, du pouvoir, de l'image et de leur emploi ;
une totale inexpérience dans la gestion des limites des territoires et de leur interpénétrabilité, dans une planète-village où la force perdra bientôt toute efficacité du fait des progrès technologiques, et pour laquelle, pour gérer une réalité qui s'échappe, il reste pour seul recours la volonté d'individus égarés ou qui égarent.
L'effondrement de l'empire soviétique avait cependant averti tant de la nécessité de modifier les choses à temps que du danger d'abolir brutalement les structures :
Dans le système soviétique… la pensée n'était pas autorisée à s'ajuster directement à la réalité, mais devait passer par la médiation du dogme régnant (…) Mais quand les résultats commencent à s'écarter des attentes, les divergences servent à accélérer le processus (de désintégration): les défaillances du système deviennent de plus en plus évidentes et sa capacité de résistance au changement s'érode alors que le désir de changement gagne en énergie… À ce stade, la révolution remplace la réforme11.
Cette analyse de la chute du Mur de Berlin présagerait-elle la destinée de l’Iran ? Les ressources technologiques du pouvoir, combinées à l’objectification de l'être humain au détriment de l’éthique qui, au service de la survie de l’espèce, fondait depuis des millénaires toutes les religions, ne sont plus celles d’il y a cinquante ans, comme l’ont démontré les massacres des opposants au régime iranien de janvier 2026, présage de la perte de contrôle des sociétés sur l’intelligence artificielle.
Qui sait si la guerre menée par les États-Unis contre l’Iran démontrera bientôt la totale inefficacité de la guerre, les belligérants ayant dès à présent les moyens de se détruire mutuellement?
Point d’avenir pour l’humanité sans retour à la réalité et à l’éthique
Concrètement, l'analyse suggère une méthode pour gérer le changement dans un maximum de sécurité. Dans ce cadre précis s’inscrivent les interrogations sur les buts précis de la guerre déclarée par TRUMP contre l’Iran.
La réflexion sur la politique peut prendre une double direction : celle qui consiste à s'interroger sur ce qui est et celle qui consiste à s'interroger sur ce qui doit être ... Le problème de la détermination des orientations de l'action ne peut commencer à recevoir un sens quelque peu précis qu'à partir du moment où on sait de quoi il est effectivement question dans l'action.
C'est dans le rapport à l'éthique qu'il faut, semble-t-il, chercher ce qui est constitutif de la cité comme telle... Ainsi, la vie est faite pour sa propre conservation et sa propre expansion... L'ordre ontologique est le présupposé le plus fondamental. Comment la coexistence des libertés est-elle possible ? C'est là que se définit la tâche de la cité.
Ceci implique un système institutionnel dont le sens est de faire en sorte que chacun soit traité en fin et non en moyen. Le problème est plus que jamais de penser correctement l'articulation de l'éthique et du politique, et pour cela de faire jouer la médiation adéquate. Cette médiation doit être en mesure d'armer l'action politique de principes régulateurs capables, à la fois, de présenter, par rapport à cette action, l'exigence éthique en son originalité, et de rejoindre, avec assez de précision, le concret des situations12.
Toutes les compétences qui manquaient manifestement aux négociateurs immobilieristes dans les discussions avec l’Iran, manques qui ont joué un rôle crucial, même si probablement non déterminant, dans le déclenchement des hostilités et leur poursuite pour une durée à ce jour indéterminée.
Ces quelques lignes pour rappeler à l’Union européenne que ce furent là ses fondements au sortir de la Seconde Guerre mondiale et que le but n’est pas to make Europe great[faire de l'Europe une grande puissance], mais de lui restituer, et de maintenir, son rôle de pôle d’attraction sur la base duquel les citoyens de la planète peuvent à nouveau se dessiner un avenir de liberté.
Mener une politique adéquate, condition de l'efficacité, requiert de prendre en compte la réalité telle qu'elle est (la réalité), telle qu'on est capable de la modifier (dynamique du possible), et telle qu'il est permis de la modifier, eu égard à l'autre dans l'espace (individu) et dans le temps (générations futures). Sur la base de ces critères, il s’agit alors de déterminer, à la lumière des réalités et des principes, le sens qui relève de décisions démocratiques, d'examiner les espaces significatifs qu'il recouvre13, de les structurer ensuite et de concevoir les relations entre eux.
À noter qu’aucun de ces critères ne semble respecté ni par Poutine dans sa guerre contre l’Ukraine ni par Trump dans sa guerre contre l’Iran. Tout ceci dépend en fait des capacités de la démocratie à s'imposer aux structures technocratiques et à faire prévaloir le « sens commun » dans une démocratie réconciliée. Définir des structures de gestion adéquates pour concilier sécurité et changement devrait donc répondre à ce qui est efficace et éthique.
Dans la pratique, ces structures se fonderaient sur les choix de la majorité, assortis de garanties pour la minorité, ainsi que prévu dans les démocraties. Majorité qui se verrait cependant soumise à la réalité, qui dit l'efficacité, et transcendée par la survie de l'individu et du groupe, qui conduit l’éthique. Telle serait la mesure d'un pouvoir « personnel » soumis à l'intérêt « commun », soit sa « représentativité », la société étant considérée comme un ensemble d'individus, et le monde comme un ensemble d'États « reliés ». Population et dirigeants tendraient à s'y réconcilier par l'explication et le débat sur la base d’une éthique du sens commun réhabilitée.
Force est de constater aujourd’hui qu’il faut donc tout reprendre à zéro, à commencer par respecter la Charte et les principes des Nations Unies, comme si les hommes qui les ont rédigés avaient déjà, il y a plus d’un siècle, prédit la dérive de l’humanité et tenté de l’enrayer.
Notes
1 Zumthor P., La mesure du monde, Paris, Seuil, coll. Poétique, 1993, cité dans Libération, « L'Odyssée de l'espace », 7/10/93.
2 À tout le moins jusqu’à l’entrée en force de l’immigration dans l’espace de vie et, successivement, également à l’intérieur des institutions.
3 Le fédéralisme exige de concentrer dans un même espace deux citoyennetés, deux identités, deux appartenances simultanées.
4 Au Moyen Âge, un seigneur gouvernait la ville et ses alentours, soit l’espace que parcourrait le cheval en un jour.
5 En 1993 (International Herald Tribune, 8/6/93), Huntington observait : « La politique mondiale entre dans une nouvelle phase où la source fondamentale des conflits ne sera ni idéologique ni économique. Ce sera le choc des civilisations qui dominera » (Observez maintenant les lignes de fracture entre les civilisations).
6 C’est en réalité là l’objet du débat sans fin depuis cinquante ans sur l’Europe fédérale, qui, contrainte et forcée par la double guerre Poutine-Trump contre son « territoire » politique (Ukraine) et économique (Golfe), pourrait aboutir cette année, avec en prélude dès à présent l’extension du parapluie nucléaire français au Nord de l’Europe, le Sud ne s’étant pas – encore – porté candidat.
7 Et pas même sur des frontières, qui ne cessent de fluctuer dans les débats sur les élargissements successifs, effectifs ou potentiels, qui devraient donner du sens aux choses. Lors de la création du « Marché commun », en ces temps de reconstruction dans un climat de guerre froide, l'économie et la fracture avec l'Est furent sans doute des éléments valables pour fonder un espace significatif pour la population. Ces éléments ont cependant perdu leur actualité dans la conscience populaire à notre époque d'abondance et suite à la chute du Mur de Berlin. En appuyant la construction européenne sur ses valeurs culturelles, la construction européenne aurait sans doute assuré davantage sa pérennité, comme Jean Monnet est dit l'avoir perçu : Si j'avais su, j'aurais commencé par la culture.
8 Wolton D., id, 23/9/93. Voir aussi Etchegoyen A., La démocratie, malade du mémocratique en Iran.Ensonge, Paris, éd. Fr. Bourin, 1993.
9 L’action qui s'appuie sur l'individu en démocratie est toujours moins rapide que celle qui bénéficie d'une cohésion de groupe lorsqu’elle est peu démocratique.
10 Comme l’illustre l’engouement pour la Global Sumud Flotilla, au regard des manifestations limitées de soutien aux révoltes démocratiques en Iran.
11 Soros G., Sauver la démocratie à l'Est, Paris, Albin Michel, 1993, p. 45 et 64-65.
12 Ladriere J., Préface à La Justice sociale en question, Bruxelles, Fac. Univ. St Louis, 1986, passim.
13 Tel est l'enjeu de la « subsidiarité » dans la dévolution des pouvoirs, un mot qui, jusqu’à septembre '93, n'existait pas encore dans Le Petit Larousse.















